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Bienvenue sur le blog du livre « Vers la révolution »

Vous trouverez sur ce site des extraits du livre, les huit chapitres supplémentaires (dans la rubrique « chapitres ») ainsi que des articles non directement reliés au livre et les apparitions de l’auteur (passages médias, dédicaces…) dans la rubrique « blog ».


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Fabrice Grimal

Quatrième de couverture

Quatrième de couverture

Que se passerait-il si la France entrait en révolution ? Alors que les gagnants de la mondialisation, retranchés dans un parti unique, tiennent en apparence fermement les rênes du pays au service de leurs intérêts propres, un nombre important de nos compatriotes, dont on sait qu’il ne fait qu’augmenter, ne considèrent plus le jeu lassant des alternances au pouvoir comme l’alpha et l’oméga de la politique. Au point d’en appeler à une grande remise à plat, un retournement salvateur et spectaculaire, la révolution, pourquoi pas ? Ni dans un mois ni dans un an, sans doute, mais plus tard, qui sait ? Partir de cette hypothèse, que l’on pose ici pour l’année 2023, se révèle une démarche féconde, et pas si osée que cela pour qui connaît l’histoire de ce pays. Surtout, l’essentiel de son intérêt réside dans la mise en mouvement, non plus seulement théorique, mais humaine, des grands mouvements d’idées que l’on dit « alternatifs ». Qu’elles soient résolument modernes, d’invention relativement récente ou ressurgies de quelque passé que l’on croyait oublié, ce sont à coup sûr ces idées, pondérées par le poids réel ou symbolique des troupes qui les portent, qui constitueraient le socle d’une éventuelle nouvelle révolution française.



Auteur : Fabrice Grimal
Editeur : Jean-Cyrille Godefroy, 2018
ISBN : 978-2-86553-300-8

Sommaire

Vers la révolution – Sommaire

Les chapitres supplémentaires (en gras) sont disponibles en intégralité sur ce blog.


Avant-propos


Partie I – Pourquoi la question se pose


Chapitre 1 – C’est quoi déjà, une révolution ?
Chapitre 1.a – Une crise qui n’en finit pas
Chapitre 1.b – Des politiques à la dérive
Chapitre 2 – Où est passée la démocratie ?
Chapitre 2.a – L’Europe des corporations
Chapitre 2.b – Le dieu euro et le roi dollar
Chapitre 3 – La plus osée des hypothèses
Chapitre 3.a – Actualité mondiale de la révolte
Chapitre 4 – Où en est la jeunesse française
Chapitre 4.a – Le défi médiatique
Chapitre 5 – Syndicats fantômes contre mouvements sociaux


Partie II – La révolution, pour quoi faire ?


Chapitre 6 – Que faire du progrès ?
Chapitre 7 – Libéralisme(s)
Chapitre 7.a – Le communisme bouge encore
Chapitre 8 – La nation, qu’on le veuille ou non
Chapitre 9 – État, douanes, dette et monnaie
Chapitre 9.a – Sortir
Chapitre 10 – Autonomie et biens communs
Chapitre 11 – Élire ou tirer au sort ?


Partie III – Échéances


Chapitre 12 – Too big to save ?
Chapitre 13 – État de la France après la prochaine crise financière
Chapitre 14 – Résistances et corps constitués


Conclusion – Juillet 2023, la nouvelle révolution française (fiction)

Avant-Propos

Avant-propos

« Les hommes sont hantés par les songes, et les actions qui ont la couleur des songes
sont aussi fortes que les dieux. »
André Malraux


« Alors que toutes nos antiques croyances chancellent et disparaissent,
que les vieilles colonnes des sociétés s’effondrent tour à tour,
la puissance des foules est la seule force que rien ne menace et dont le prestige ne fasse que grandir
L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules. »
Gustave Le Bon


Il y a quelques années à peine, en France, l’emploi du terme « révolution » pour autre chose que la promotion d’un nouveau rasoir ou du dernier téléphone portable en date aurait été du dernier kitsch. Ce n’est à l’évidence plus le cas. L’ampleur de la crise économique, politique et morale dans laquelle le pays s’est enfoncé, au même titre que beaucoup de ses voisins européens, a rallumé chez de nombreux Français l’espoir du kairos, ce moment décisif qui engage selon Thucydide l’avenir d’une cité, à l’occasion duquel pourrait de nouveau survenir l’événement jubilatoire par excellence, celui qui constitue la clef de voûte de leur histoire commune et donne sa justification à leur fête nationale et leur hymne : la révolution. La vraie, celle que l’on mène tant bien que mal à son terme quitte à traîner en chemin, le grand chambardement qui offre à ses acteurs la possibilité de se saisir enfin des rênes de leurs destins, de se jeter dans le grand bain de l’Histoire pour tenter d’actionner le monde à leur tour, comme certains de leurs aînés eurent autrefois l’occasion de le faire. À la fois accélération historique et rupture temporelle, une révolution a pour vocation première de faire sauter des blocages considérés jusqu’alors comme insurmontables, et elle n’est considérée comme telle que si elle permet une véritable refondation ultérieure ; sa durée de ce point de vue pourra dès lors varier de quelques mois à plusieurs dizaines d’années. Comme l’écrit le philosophe Federico Tarragoni, le moment révolutionnaire correspond à « un temps qui sort de ses gonds », mêlant continuités profondes et discontinuités tapageuses, tandis que par « conversion révolutionnaire » une masse critique d’individus interrompent leur trajectoire socialement prévisible pour remettre leur vie en jeu au service d’une cause. Ils sont alors frappés par ce qui semble se situer « à mi-chemin entre la « fulguration », l’expérience épiphanique, et le « choix » d’en tirer les conséquences »1. Cette bifurcation majeure, dont la rareté fait tout le prix, c’est l’Histoire qui se rappelle aux hommes pour leur montrer qu’elle n’est jamais terminée, quand bien même chaque époque s’imaginerait immuable dans ses choix, ses mœurs ou ses déterminismes politiques.


Si l’on se permet ici de formuler sans détour l’hypothèse d’une nouvelle révolution, c’est que la question est déjà très largement posée depuis quelques années. 2016, notamment, a véritablement affolé toutes les boussoles électorales. La communication politique « classique » des élites au pouvoir y a pris une série de claques violentes, qu’il s’agisse de l’avènement de Donald Trump aux États-Unis, du Brexit au Royaume-Uni, du camouflet reçu par Matteo Renzi en Italie, de la défaite imprévue de tous les ténors de la droite, ou de l’abdication inouïe de l’ancien président François Hollande. Les dirigeants en place, d’ordinaire sereinement vissés à leurs fauteuils, ont largement fait les frais de ce « moment populiste » dont l’exception s’appelle Emmanuel Macron, qui confirme déjà la règle. Alors, une fois conscients qu’ils vivent bien une phase d’accélération de l’Histoire, conscients aussi des limites des processus électoraux qui leur sont proposés, beaucoup de Français en viennent tout naturellement à prévoir – et bien souvent à souhaiter – qu’une remise à plat générale se fasse un jour ou l’autre, pourquoi pas dans un avenir proche. Parmi ceux qui l’appellent de leurs vœux le plus explicitement, le plus souvent sur Internet, il faut bien entendu distinguer entre la minorité des véritables aventuriers qui seraient prêts à s’engager le moment venu, et la majorité de ceux qui se contenteraient d’être les spectateurs d’un événement qu’ils n’évoquent aujourd’hui que par coquetterie intellectuelle, ou parce que certains de leurs écrits, dont la vigueur est puissamment catalysée par l’anonymat que permet la toile, dépassent en réalité leurs pensées.


Et pourtant, le mot est dans l’air. Lâché, ou plutôt relâché à la suite d’une longue quarantaine, car la révolution au XXe siècle était immanquablement devenue synonyme de communisme, dans le chaos et la violence. De fait, en tant que phénomène historique, la révolution peine toujours à être réellement théorisée. Ses promoteurs les plus zélés continuent de la penser avec des outils conceptuels qui datent souvent de plus d’un siècle, ou par l’invocation d’épisodes récents qui résistent chacun à leur manière à la catégorisation…


(La suite de l’avant-propos est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 1 – C’est quoi déjà une révolution ?

« L’insurrection est sacrée si l’État vient à manquer à son devoir. »
John Locke



S’aventurer à parler de révolution, c’est sans doute évoquer le phénomène social et politique le plus complexe et le plus intense qui soit. Qui peut rester indifférent à l’évocation du mystère de ces grands bouleversements qui, en l’espace d’une journée ou d’une semaine, vont concentrer dans l’enchevêtrement de leurs trames et soubassements autant d’amour et de ressentiment, autant de haine et d’espoir, de courage et de lâcheté ? Ces bouffées de chaleur où se jouent le sort d’une nation, l’avenir d’une idée et le destin de millions d’hommes deviennent par la suite des points de repères incontournables. Une fois mythifiés, récupérés de tous côtés puis découpés en tranches, les voilà inscrits à jamais dans l’histoire du monde. Celle-ci nous offre un large choix d’exemples de ces expériences sociologiques à très grande échelle. En évoquer quelques-unes nous est ici nécessaire si l’on veut bien comprendre d’où partent les aspirants révolutionnaires d’aujourd’hui, et à quelles traditions ils se réfèrent.


Arrêtons-nous d’emblée sur le mot lui-même, dans toute son ambiguïté. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que le terme « révolution » abandonne sa référence au mouvement cyclique des astres afin de désigner non plus un nouveau départ sur la base de la restauration de valeurs anciennes, comme c’était encore le cas pour la Révolution anglaise au siècle précédent, mais bien un changement abrupt du mode d’exercice du pouvoir. Hannah Arendt, à sa manière, relie ces deux acceptions, lorsqu’elle affirme que c’est justement au mouvement des astres, à sa puissance irrésistible, que l’on peut comparer la furor du peuple révolutionnaire français qui prit la Bastille puis Versailles. Une révolution au sens moderne, c’est la dynamique d’une crise sociale aigüe, une explosion de passions populaires sur fond d’ivresse idéologique. Techniquement, au sens des manuels de l’armée française, elle est une insurrection victorieuse. Menée sur la volonté d’une minorité mais appuyée par une large base populaire et débordée par son énergie, cette insurrection conquiert le pouvoir pour en changer la nature. Dans le feu des événements, comme l’avait remarqué Rousseau, « il est malaisé de distinguer un acte régulier et légitime d’un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d’une faction ». La nuance est en effet de taille. Une révolution est bien plus qu’une rébellion de guerilleros, un « simple » coup d’État ou un pronunciamento, à juste titre qualifiés de « révolution de palais ». Elle n’est pas à proprement parler une guerre civile. Mais elle peut tout à fait commencer comme une rébellion, ou une émeute devenant insurrection, faire l’objet d’un ou plusieurs coups d’État dans l’affolement général, puis éventuellement dégénérer en guerre civile. La Révolution française de 1789 ainsi que la Révolution russe de 1917 ont chacune parcouru ce spectre de bout en bout.


L’histoire moderne de ces phénomènes exceptionnels commence à la fin du Moyen-Âge, pour des motifs essentiellement spirituels, avec l’essor des hérésies. On observe alors des révoltes d’ampleur partout en Europe, dont…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais les deux chapitres suivants sont disponibles sur ce blog)

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 1.a – Une crise qui n’en finit pas

« La reprise est là »
François Hollande


La France est un pays riche. Et qui le restera longtemps encore, même à ce rythme. C’est d’ailleurs l’argument principal de ceux qui pensent qu’une nouvelle révolution y est tout à fait impossible. Si l’Histoire montre que cette corrélation est au mieux tout à fait relative, voire inopérante, l’argument n’est pourtant pas à balayer d’un revers de main. Certes, depuis que le Royaume-Uni lui est passé devant, la France n’est plus que la sixième puissance mondiale ; mais lorsque les Français regardent vers le bas, il leur reste encore plusieurs milliards d’individus à plaindre avant de songer à se soulever. Son influence reste grande notamment car près de 275 millions de ceux-ci sont francophones, et ce chiffre continue d’augmenter1.

La France peut en outre se targuer d’avoir le deuxième espace maritime derrière les États-Unis, avec des îles dans tous les océans. Première destination touristique du monde, elle en est aussi la quatrième puissance militaire, une puissance atomique qui dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Précurseur et toujours acteur majeur des secteurs clés que sont l’aéronautique, l’automobile ou le cinéma, la France est aussi en pointe en médecine, en informatique, et dans tous les domaines de l’énergie grâce à l’important contingent d’ingénieurs de qualité qu’elle met sur le marché chaque année. Ses laboratoires de recherche, publics et privés, sont parmi les plus performants au monde. La puissance de ses grandes entreprises équilibre autant que possible la faiblesse de ses PME, pendant qu’un système social généreusement redistributif garantit une population relativement calme, stable et en bonne santé. Mais décrire une situation passée et présente ne suffit pas, il faudrait aussi parler des formidables défis modernes auxquels la France fait face, et pour lesquels elle est l’un des pays les mieux armés, en matière d’énergie (stockage, chimie du végétal), de recyclage, dans le big data, la valorisation des mers ou la silver economy. Mais par-dessus tout, c’est son statut d’« hyperpuissance culturelle », selon le mot de Pascal Boniface, qui fait que la France reste un pays incontournable.

Dans ces conditions, pourquoi David Einhorn, le PDG du fonds d’investissement américain Greenlight, préconisait-il à partir d’octobre 2014 de shorter la France, c’est-à-dire parier à la baisse sur ses obligations souveraines ? Il donnait lui-même la réponse : « La France est trop fière pour se réformer ». Fière de son modèle social, of course, que les milieux financiers tiennent pour unique responsable d’un désastre budgétaire sans précédent, et auquel le nouveau président Macron se fait fort de tordre le cou. Mais engluée qu’elle est dans la dette comme dans des sables mouvants, chaque tentative de s’en dépêtrer n’a pour résultat que de l’y enfoncer encore un peu plus. Là où David Einhorn a cependant un train de retard, c’est que dans les faits, la France a perdu toute fierté. Un gouvernement socialiste a appliqué des réformes que la droite, même décomplexée, n’avait pas osé proposer, puis l’un de ses transfuges s’est proposé avec succès pour terminer le travail. Et c’est dans un silence ouaté et bienveillant que la Chine a dépassé la France pour la surface de ses vignobles. C’est sans aucune déploration publique que l’Allemagne a fait de même pour les exportations agricoles. Désormais, elle exporte notamment plus de fromages que la France. Un comble ! Au-delà de l’agriculture, les parts de marché internationales globales de la France ont été divisées par deux, de 6% à 3%, depuis dix ans. Le tableau idyllique commence à s’obscurcir, on s’y attendait. On sait déjà que les Français ne sont pas très heureux. Un institut a sondé le bonheur des habitants de la planète en 2012 : Colombiens et Afghans, entre autres, s’y disaient plus heureux que nous. Souvent, le bonheur consiste à combler un manque. Alors oui, la France est un pays riche, on ne le répétera jamais assez. Plus riche que beaucoup d’autres, pour le moment. Mais il semble que cela ne suffise plus.

Sujet principal des inquiétudes françaises depuis les années 1980, le chômage avait petit à petit perdu son rang au profit de l’insécurité, sans pour autant faiblir en termes concrets. Les annonces viriles et les gesticulations de Nicolas Sarkozy en 2007 autour du thème de l’insécurité, bien plus que leurs résultats concrets, avaient calmé les esprits et rendu au chômage cette funeste prééminence. Il la cèdera de nouveau, cette fois-ci au terrorisme, au gré de la progression de l’État islamique et de la multiplication des attentats commis en son nom sur le territoire français. L’injustice de mourir innocent supplantait au moins temporairement l’injustice du non-emploi. Mais si les médias, et particulièrement les chaînes d’information en continu, en entretiennent régulièrement les braises, la peur du terrorisme ne pourra jamais être aussi quotidienne et universelle que la crainte de se retrouver au chômage. On a franchi la barre des six millions de chômeurs toutes catégories confondues en 2017 (3,8 millions pour les seules catégories « officielles » à l’heure où ces lignes sont écrites), et un jeune sur cinq est d’ores et déjà concerné. Les concepteurs de l’ANI (Accord national interprofessionnel) promettaient en janvier 2013 que cet accord allait « sécuriser l’emploi ». Durant les deux années qui suivirent, ce sont pourtant pas moins de 250 000 nouveaux chômeurs qui sont venus compléter les listes. Le secteur industriel y contribue à un rythme soutenu : lorsqu’une usine ouvre, deux usines ferment, représentant 600 à 700 emplois perdus par jour. La France a vu disparaître la moitié de son potentiel industriel en 20 ans, et le taux de faillites y a atteint son niveau record.


Cette litanie de chiffres déprimants, que le travail de sape opéré par le gouvernement Macron ne saurait qu’infléchir à la marge, trouve ses origines à différents niveaux. La mondialisation tout d’abord – prosaïquement, l’abaissement des protections douanières –, qui place l’ouvrier à trente euros de l’heure face à celui qui n’en coûte que trois ou quatre, et encourage les délocalisations ou les créations de nouveaux sites directement à l’étranger. Selon un rapport de la Direction générale du Trésor et de la politique économique, 63% des destructions d’emplois industriels sont dues à la concurrence internationale, dans sa version débridée actuelle2.


Le deuxième facteur est endogène : un pays qui se développe génère naturellement des gains de productivité qui freinent la demande de travail s’ils ne sont pas soutenus par une croissance suffisante. Selon les calculs des uns et des autres, les gains de productivité français obligent le pays à obtenir entre 1,5 et 2,5% de croissance du PIB pour commencer seulement à les compenser et à créer réellement de l’emploi. L’économiste Pierre Larrouturou aime à rappeler que les gains de productivité font autant, sinon plus de dégâts que les délocalisations. Des délocalisations qui emportent tout de même avec elles environ 40 000 emplois chaque année. Les concessions faites par les salariés (travailler plus pour gagner autant, le plus souvent), n’ont pas permis d’empêcher la fermeture de nombreuses usines, comme le montrent les cas des sites exploités par Bosch à Vénissieux, Continental à Clairoix, General Motors à Strasbourg ou Dunlop à Amiens. La mondialisation, c’est aussi la concurrence juridique et fiscale, avec holdings, délocalisations des business units profitables et même des sièges sociaux (dernièrement Alstom, Lafarge, Publicis et Schneider, suite à des rachats ou des fusions). C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles l’APEC se plaignait que le recrutement des cadres avait lui aussi commencé à stagner en 2014.


Un troisième facteur impacte directement le niveau du chômage. L’austérité ambiante compresse les dépenses publiques, tandis que les hausses d’impôts dépriment la demande générale. Les effectifs de la fonction publique, rongés depuis le milieu des années 1990 et aujourd’hui à l’os pour la plupart (hors collectivités locales), n’absorbent plus l’excédent de chômeurs. À l’échelle de l’Europe, l’Institut des syndicats européens a mesuré que l’austérité avait coûté dix millions d’emplois, et pas seulement dans l’industrie. Depuis le deuxième trimestre 2014 en France, le commerce, l’un des principaux moteurs de l’emploi, a commencé à détruire des postes. Cause majeure de l’austérité, l’euro est lui aussi mis au banc des accusés, mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

Le couplet de la dette publique suit de près celui du chômage dans le lamento du déclin économique de la France. Là encore, les chiffres donnent le vertige. L’être humain a du mal à concevoir ce qu’il se passe au-delà de quelques millions. Qu’on sache simplement que le déficit budgétaire annuel courant de l’État ces dernières années (70-80 milliards d’euros environ) se situe quelque part entre trois fois le budget de toutes les régions françaises et la construction de 400 000 maisons à 200 000 euros. La moitié de cette somme est due à la charge de la dette, autrement dit le paiement des intérêts, devenu premier poste de dépense de l’État quand les taux ne sont pas au plancher (autrement, cette somme est à peine devancée par le budget faramineux de l’Éducation nationale et de son million d’agents).


Pour couvrir le remboursement des intérêts de la dette publique, le produit de l’impôt sur le revenu suffit tout juste. On doit alors mobiliser d’autres impôts pour rembourser le capital. Restent des fonctionnaires à payer et des services à faire tourner, alors on emprunte à nouveau, 180 milliards par an. Pierre Moscovici, qui connait bien ces réalités pour avoir dirigé Bercy pendant deux ans, signalait une fois devenu commissaire européen (et en anglais dans le texte) que la France s’apprêtait, selon les prévisions de ses services, à détenir le triste record du déficit budgétaire en zone euro dès l’année 2016.

On peut présenter de nombreuses manières les chiffres de la dette pour mieux les appréhender. Par individu (plus de 30 000 euros per capita, mais plutôt 60 000 par actif), à la seconde (2600 euros supplémentaires, l’équivalent d’un mois du salaire médian français charges comprises), ou sous l’angle de l’anecdote : à l’automne 2014, on apprenait dans le Figaro que « le tribunal de Laval, surendetté, n’a plus d’argent pour payer ses timbres ». Bien loin du prix du timbre, et même calculé en nombre de maisons neuves, le gigantisme de la dette rend l’agrégat global insaisissable.

Que pouvaient déjà bien vouloir dire les 940 milliards d’euros de dette publique française comptabilisés en 2003, la dernière fois que la France a pu dire qu’elle était « dans les clous » des célèbres critères de Maastricht imposant de ne pas dépasser 60% du PIB ? La tendance à l’endettement s’obstinant à s’amplifier, il n’a fallu attendre qu’un peu plus d’une décennie pour que deux seuils psychologiques importants soient franchis : 2000 milliards d’euros de dettes, un chiffre bien rond dépassé à l’été 2014. Il représente 95% du PIB français, mais ce chiffre allant sans cesse croissant, c’est surtout le seuil des 100% du PIB qui fut franchi en juin 2017. On visualise, enfin : la dette, c’est tout. C’est cent pour cent de tout ce que la France produit, de tout ce qu’elle échange, cent pour cent de tout ce qu’elle fait de ses journées qui a été hypothéqué. Et depuis, plus encore. Alors les plans d’économies se succèdent dans l’urgence, comme un naufragé cherchant de l’air dans un océan déchainé. L’ancien président Hollande avait dans cet esprit fait montre de responsabilité par un pacte de cinquante milliards d’euros d’économies, qui inclut notamment trois milliards prélevés dans les hôpitaux, dont 860 millions à trouver sur la masse salariale. L’équivalent de 20 000 postes pendant la durée du quinquennat. L’équipe suivante garde les mêmes formules, et s’apprête même à amplifier le mouvement.

On pourrait encore croire aux vertus de la potion amère si, dans le même temps, les recettes fiscales ne cessaient de plonger. Deux années de suite, Bercy n’a pas été capable de prévoir correctement le rendement des impôts. La Cour des comptes évalua l’erreur de presque 15 milliards d’euros en 2013 et de 12 milliards en 2014, dont la moitié pour l’impôt sur le revenu, pour cause de hausse drastique du chômage. La France est pourtant vice-championne de l’OCDE dans la catégorie « pression fiscale ». Le fait est connu. Les discussions à ce sujet portent d’un côté sur la pertinence de la répartition du fardeau, et de l’autre sur une redistribution jugée insuffisante par les uns et trop généreuse par les autres.

Concernant le premier point, la répartition de l’effort, on notera tout d’abord que les baisses d’impôt des catégories favorisées observées depuis deux décennies ont permis ce que certains économistes appellent le « double dividende » : les plus aisés peuvent prêter à l’État ce qu’ils économisent en impôts. La Cour des comptes fait remarquer qu’avec la multiplication des niches fiscales, c’est désormais 150 milliards d’euros par an qui ne rentrent plus dans les caisses de l’État. La moitié de cette somme (un montant qui suffirait à annuler le déficit public français) est due à des dispositifs mis en place depuis les années 2000. Les impôts continuent pourtant de monter. Mais le total de soixante milliards d’euros de taxes créés par Nicolas Sarkozy et François Hollande ne compense pas les 60 à 80 milliards perdus chaque année au titre de la fraude fiscale, surtout si on les ajoute à ceux de la fraude sociale (santé, RSA, allocations familiales…).

La persistance d’un chômage élevé impacte en outre fortement les dépenses de l’État à travers l’augmentation des prestations. Si l’on analyse la structure du budget de l’État français sur le long terme, entre 1960 et 20103, on s’aperçoit que la montée en puissance de la charge de la dette et des prestations sociales (passées de 35% à 49% du PIB) s’est faite principalement aux dépens de l’investissement (de 9% à 6%) et des frais de fonctionnement de l’Etat (de 41% à 35%). D’autres explications sont possibles à cette explosion de la dette, dont on aura l’occasion de reparler plus loin, comme l’effet « boule de neige », qui la fait naturellement gonfler quand les taux d’intérêts sont supérieurs à l’inflation, une situation vécue par la France depuis le milieu des années 1990 jusqu’à la crise de 2008. L’économiste Michel Husson impute à cet effet un tiers de la dette publique française à cette date. Mais contentons-nous pour l’instant du débat fiscal, car l’inventivité y est décidément sans limite.


Pour certains députés, le déficit de rentrées d’impôts en France est dû pour partie aux sites d’échange entre particuliers. Le Bon Coin ferait perdre à lui tout seul 312 millions d’euros de recettes à l’Etat ! Deux élus socialistes ont alors proposé de « restreindre les ventes de particulier à particulier ». En 2016, le Sénat était sur le point de faire déclarer par ces sites chacune des transactions qui y sont réalisées pour en informer le fisc. Bientôt la taxe sur les brocantes ? Déjà fait ! Un conseil municipal du Sud-Ouest l’a imaginée puis votée le 15 décembre 2010. Devant les protestations, il a décidé de ne pas l’appliquer. L’idée refait surface au printemps 2014, dans une commune du Nord, avec le même résultat. Nous sommes ici à l’échelon local, il s’agissait de faire participer les exposants au salaire des employés municipaux mobilisés de près ou de loin par l’événement. Mais à l’échelle de la commune aussi bien qu’au niveau national, une collection de bouts de chandelles bien alignés n’a jamais fait une politique. Les élus semblent ne plus savoir où donner de la tête.


Pour une écrasante majorité du personnel politique et des commentateurs officiels, la véritable solution à ces problèmes réside simplement et uniquement dans un supplément de croissance. Si l’on ne veut pas commencer le film par la fin, le débat se résume alors au comment. Il serait temps qu’un début de solution soit trouvé, car depuis les 5,5% des Trente Glorieuses, jusqu’à la croissance atone d’aujourd’hui, c’est 1% de croissance que la France a laissé derrière elle à chaque décennie qui passait, au fil de la désindustrialisation du pays (partout en Europe d’ailleurs, Allemagne exceptée) et des cures d’austérité successives. La population augmentant plus vite que le produit intérieur brut du pays, le PIB par habitant n’a fait que baisser depuis 2007, dans un contexte européen hanté par le spectre de la déflation. Une déflation qui fait peur aux économistes car les consommateurs, anticipant la baisse des prix, diffèreraient leurs achats, contribuant à entretenir le mouvement. Huit pays de l’Union européenne, ceux du sud essentiellement, se sont retrouvés en déflation fin 2014. En France, l’inflation pour cette même année a été calculée à 0,1%. On peut expliquer la faiblesse de ce chiffre par la chute du prix du pétrole, mais il reste tout de même difficile à appréhender par une population dont le ressenti moyen est que tout augmente, sauf les chiffres de l’inflation.


Il est d’ailleurs impossible aujourd’hui de croiser le fer autour des chiffres du chômage, de l’inflation ou du PIB sans qu’une voix ne s’élève immédiatement pour contester le bien-fondé de ces indicateurs ou l’honnêteté des calculs. La controverse est ancienne. Jean Baudrillard jugeait dès les années 19804 que la « mystique » du PIB était « le plus extraordinaire bluff collectif des sociétés modernes ». Pourfendeur des « illusions comptables », il dressait le tableau des reproches aujourd’hui couramment adressés au calcul du PIB, comme cette « circularité admirable du positif et du négatif » qui fait vendre de l’alcool puis construire des hôpitaux, polluer puis dépolluer, casser puis réparer, en faisant à chaque fois monter l’indicateur. La délinquance génère du PIB, tout comme les accidents de la route. Travailler pour l’intérêt général aussi, mais ni plus ni moins a priori.


Dès l’origine intégré au tableau de bord de la Comptabilité nationale comme élément clé du « tableau économique d’ensemble » de l’État keynésien des Trente glorieuses, le PIB devait servir à évaluer des politiques macroéconomiques nationales cohérentes. Devenu pur indicateur de richesse depuis que les critères de Maastricht l’ont mis au centre de jeu, son mode de calcul reste l’objet d’une controverse intense. On se souvient des vaines tentatives de lancement d’indices concurrents, comme l’Indice de développement humain (IDH), ou des propositions de modification de son périmètre faites par les économistes Stiglitz, Fitoussi et Sen à la demande du président Sarkozy, avec le même résultat. Revenant sur ces débats, le statisticien Alain Desrosières rappelait que l’étymologie même du mot « statistique » – la science de l’État – indiquait dès l’origine une certaine proximité avec le prince, même si la discipline avait su par la suite s’en émanciper5.


Confrontée à ceux qui s’opposent à la quantification tous azimuts de la société autant qu’à une crise de confiance qui questionne sa fiabilité même, la statistique puise dans ses nombreuses ressources pour sa défense. Car il est vrai que si un indicateur peut être critiquable dans sa conception, la constance de son mode de calcul et la régularité de sa publication rendent malgré tout ses variations significatives. Elles peuvent déformer la réalité, mais la représenteront toujours. Alain Desrosières rappelle les grandes règles qui font la noblesse du métier – une mesure ne doit pas devenir une cible, la statistique doit ouvrir et étayer des débats et non les fermer à grand coups de « résultats indiscutables » –, tout en gardant à l’esprit que la statistique n’est qu’un outil, qui peut servir à libérer comme à opprimer.


Ces derniers temps, son pouvoir libératoire n’a pas vraiment sauté aux yeux. Reprenons rapidement les grands sujets que l’on vient de passer en revue. La présentation des chiffres du chômage, en particulier par la sélection arbitraire de certaines catégories plutôt que d’autres, quelle qu’ait pu être sa légitimité originelle, soulève largement l’incompréhension6. Si l’on additionne toutes les catégories de Pôle Emploi à ceux qui devraient être comptabilisés mais ne le sont pas (comme la moitié des allocataires du RSA, ou beaucoup de ceux qui ont été radiés), on passe alors d’un actif sur neuf au chômage à un actif sur cinq. Les plus taquins osent même annoncer un sur trois, en excluant de leur base de calcul ceux qui ne risquent pas d’être confrontés au chômage ou n’ont de toute façon pas droit aux prestations correspondantes (fonctionnaires, prêtres, professions libérales…). Les limites de ces manières grossières d’évaluer le chômage sautent aux yeux mais elles ont le charme de leur rusticité. Si elles font florès, c’est qu’elles semblent correspondre plus que les chiffres officiels aux observations que les Français font eux-mêmes dans leur entourage. L’épisode déplorable du « bug SFR » à l’été 2013, qui annula d’un trait 50 000 demandeurs d’emploi en catégorie A, aurait bien achevé de décrédibiliser l’indice du chômage de Pôle Emploi, mais sa régularité mensuelle lui confère toujours une aura implacable et il reste malgré tout incontournable.


Qu’en est-il de l’évaluation de la croissance ? Le gouvernement fait d’abord une première prévision pour l’année suivante, disons plutôt une prédiction, toujours surévaluée. On la corrige un peu plus tard par une seconde prévision, plus raisonnable mais toujours optimiste. Puis c’est le chiffre « à chaud », celui que tout le monde retient sur le moment, souvent décevant. Aucune trompette lorsque le chiffre « à froid », produit quelques mois plus tard, vient consolider le résultat réel. L’actuaire et blogueur économique Olivier Berruyer a remarqué que les prévisions faites par les gouvernements français ces dernières années se trompent toujours d’environ 1% entre la première et la dernière étape de cette petite promenade statistique. Au flou de l’élaboration du PIB répond celui de l’inflation des prix. Son calcul est d’autant plus essentiel que la valeur définitive du PIB est en dernière instance « corrigée » par l’inflation. L’enjeu réside dans le choix des biens de consommation qui constituent le panier moyen. Choisir des biens identiques et comparables au fil du temps est devenu presque impossible. Qui décide des besoins et du système de pondération ? On a oublié que pendant les Trente glorieuses, les ouvriers avaient leur indice à eux. Si la statistique est l’objet d’une lutte des classes, on peut donc dire que la bataille est terminée.


Deux exemples outranciers – et choisis à dessein, pourquoi se priver ? – mais hélas bien réels concluront ce court aperçu de l’univers de la statistique. Le premier, un chiffre méconnu, nous est offert par la Cour des comptes, qui s’est proposée de calculer la dette « hors-bilan » de la France. On inclut dans cette catégorie les provisions nécessaires pour les retraites des fonctionnaires et les garanties que l’État s’engage à fournir pour le compte des entreprises et des banques, pour les exportations, pour sauver l’euro, etc. Un joli total de 3 200 milliards d’euros (qu’il faudra payer à coup sûr pour au moins les deux-tiers) à additionner aux 2 300 milliards de dette publique. Mais on avait arrêté de compter il y a bien longtemps, n’est-ce pas ?


Le second exemple est presque plus affligeant encore. C’est de Bruxelles qu’est venue l’idée saugrenue de rajouter la prostitution et le trafic drogue au calcul du PIB de tous les pays de l’Union européenne. Nouveau calcul obligatoire pour tout le monde, qui rajoute 60 milliards d’euros au PIB français en 2010, nouvelle base pour la suite, devenue officielle en 2018. Au passage, le ratio dette/PIB baisse, mais aussi potentiellement le chiffre de la croissance. Sauf si la nouvelle venue, la croissance « noire », venait à compenser. Alors comment la calculer ? Par sondages ponctuels et estimations, répondent nos fins scientifiques. Ces standards sont désormais obligatoires, et les gouvernements peuvent donc désormais officiellement intervenir « au doigt mouillé » sur cette nouvelle partie de leur PIB, eux qui étaient déjà suspectés de le faire par ailleurs. Voilà qui n’est pas de nature à calmer la « crise de confiance » que déplorait Desrosières. L’éminent statisticien faisait d’ailleurs à propos des enquêtes européennes et de l’institut Eurostat la réflexion suivante : « il est possible que de telles enquêtes européennes servent plus à créer, à instituer un espace européen qu’à vraiment le refléter ». Cette controverse sur le trafic et la prostitution a en tout cas démontré que ledit espace européen était justement loin d’être homogène : quand l’Italie s’octroyait avec gourmandise 10,9% de croissance en plus en 2012 au titre de l’économie parallèle, le Royaume-Uni s’effarouchait, concédant péniblement quelques points. Accès de pudibonderie protestante ? Disons plutôt que les Anglais ont toujours surveillé très attentivement leur contribution annuelle au budget de l’Union européenne. Et qu’elle se calcule en proportion du PIB !


On rirait bien volontiers de tout cela si la pauvreté et la précarité n’accablaient pas une part sans cesse plus importante de la population de ce pays si riche et si confortable qu’est la France. Il y a trente ans, la moitié des embauches se faisaient en CDI. Aujourd’hui, presque neuf contrats sur dix sont des CDD, dont les deux tiers durent moins d’un mois. C’est le temps du sous-emploi, des mini-jobs et de l’intérim. Alterner emploi et chômage, dans une intermittence généralisée, est devenu la norme pour une écrasante majorité des salariés de ce pays, et avoir un emploi n’est même plus la garantie d’échapper à la pauvreté. En 25 ans, la part des salaires dans le PIB a chuté de 11%, ce qui représente 200 milliards d’euros par an. Depuis l’an 2000, le nombre de pauvres, qui diminuait jusqu’alors, s’est remis à augmenter jusqu’à totaliser fin 2017 pas loin de 9 millions de personnes sous le seuil de pauvreté selon l’Insee. Le pouvoir d’achat des Français s’érode lentement mais sans discontinuer depuis la crise de 2008 (-4% entre 2009 et 2014), après avoir presque doublé entre 1970 et 2000. Le niveau de vie médian a cessé d’augmenter depuis la même période. La grande étude Fractures françaises7 nous apprend que 83% des Français font attention au budget des courses, dont 29% à un euro près. On le constate dans l’indice du chiffre d’affaire des grandes surfaces alimentaires, qui baisse depuis 2010, ou lorsque la Fédération des centres de gestion agréés signale qu’en 2014 les chiffres d’affaires des secteurs du nettoyage, de l’électro-ménager, des chaussures ou du prêt-à-porter ont tous chuté de plus de 10%. Le budget loisirs est lui aussi en première ligne, qui accuse la même année une baisse de 8%8. Les revenus des Français sont accaparés par l’immobilier dont les prix, à l’achat comme à la location, se sont envolés pendant que les salaires – et les retraites, gelées sous François Hollande puis rognées par Emmanuel Macron) – traînent en route. Malgré 57% du PIB affecté à la dépense publique, Jean-Paul Delevoye, le président du Conseil économique, social et environnemental et soutien d’Emmanuel Macron, expliquait à l’université d’été du Medef en 2014 qu’« on ne pourra pas financer à la fois les retraites et la santé ». C’est en réalité parti pour n’être ni l’un, ni l’autre.


On en croit à peine ses yeux quand la presse se fait l’écho d’un retour de la gale et de la teigne à Marseille, ou de la tuberculose en Seine-Saint-Denis. Les images sépia des bidonvilles des années 1960 avaient été remisées aux archives, et personne ne pensait jamais les revoir. La France renoue pourtant avec la grande pauvreté. Le Secours catholique tire la sonnette d’alarme : « la pauvreté s’intensifie ». Elle s’étend, s’approfondit et s’enracine. La Fondation Abbé Pierre comptabilise près de quatre millions de mal-logés. Tout le monde a oublié que Nicolas Sarkozy avait promis lors de son élection qu’il n’y aurait plus un seul sans-abri à l’issue de son mandat (Emmanuel Macron promettra la même chose). Il valait mieux l’oublier en effet, car l’Insee en a compté 50% de plus sur les dix dernières années, dont 84% supplémentaires pour la seule ville de Paris. Le décompte des morts chaque hiver n’a pas empêché un représentant de la majorité En Marche d’expliquer que la plupart des sans-abris étaient dans la rue « par choix ». Et pourtant, un SDF sur trois travaille, tout comme un « pauvre » sur deux. L’Éducation nationale pointe dans ses rapports la misère quotidienne à laquelle sont confrontés les professeurs, et pas seulement dans les établissements dits « difficiles » : des enfants ont faim, volent des goûters, stockent du pain, ont des problèmes de santé typiques de la grande pauvreté, et les impayés de cantine s’accumulent. Une vision apocalyptique des choses ? Ces quelques éléments ne suffisent évidemment pas à décrire la réalité globale du pays. Toutefois les indices s’accumulent.


Scrutant chaque année depuis 1985 la société française pour sa Francoscopie9, le sociologue Gérard Mermet notait à partir de 2013 que « la crise économique modifie les comportements ». On limite les sorties au restaurant, on délaisse la viande rouge pour la volaille et les « produits dérivés carnés » (boulettes, raviolis, nuggets…) souvent de qualité médiocre, on abandonne l’eau minérale pour revenir à l’eau du robinet, et on part moins en vacances. Il fait l’analyse d’un néoprolétariat engendré par une descente de la « classe moyenne inférieure » le long de l’échelle sociale, il évoque aussi des forces centrifuges qui projettent toujours plus de familles vers les marges. Ce phénomène n’est bien entendu pas limité à la France : la faim est de retour au Royaume-Uni, nous apprend le Monde10, et en Espagne aussi, où selon l’Unicef 11% des enfants en-dessous de dix ans ont été gravement et durablement sous-alimentés pendant l’année 201311.

Envers et contre tout, la majorité des ménages pauvres tient encore à se définir comme appartenant à la « classe moyenne ». Pour le sociologue Christophe Guilluy12, cette catégorie est « un palier sociologique protecteur » sur lequel les classes défavorisées peuvent s’abriter à la condition de ne pas habiter dans un quartier sensible. Mais il signale toutefois que plus du tiers des actifs de la classe moyenne inférieure disent aujourd’hui ressentir « un sentiment d’appartenance à la classe populaire », signe qu’une prise de conscience est en cours. Guilluy précise que ce sont les communes rurales, les petites villes, tout ce qu’il appelle la « France périphérique », qui subissent prioritairement le chômage et la pauvreté. Cantal, Corse, Aude, Creuse, Ardèche, voici les départements les plus pauvres de France, et non la Seine-Saint-Denis industrielle et commerçante, l’un des quinze départements les plus riches en PIB par habitant. « Assignés à résidence » par les prix de l’immobilier, les habitants de ces territoires périphériques subissent de plein fouet la fermeture de l’unique usine du coin, ou de la petite entreprise qui coule sans pouvoir se permettre un plan social. Le sociologue y voit « une contre-société en train de naître », produit d’un « séparatisme social et culturel » qui isole définitivement le rural ouvrier des métropoles mondialisées13. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Notons pour l’heure que cette contre-société est aiguillonnée par un sentiment d’injustice et d’impuissance, qui vient heurter son vieux fond égalitaire.

Si la montée des inégalités est avérée à l’échelle mondiale, elle s’articule différemment au sein de chaque pays. Le séparatisme social que nous venons d’évoquer en est un des symptômes en ce qui concerne la France. La montée de la pauvreté en est un autre. Tout d’abord, comme l’a noté l’économiste Thomas Piketty, l’écart entre ceux qui possèdent du capital et ceux qui vivent de leur travail est voué à se creuser tant que le rendement du capital sera très largement supérieur à la croissance. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz surenchérit en affirmant que l’approfondissement des inégalités est de facto l’une des causes de la détérioration de l’économie et, ajoute-t-il, de la subversion de la démocratie. C’est tout le contraire de l’économie du ruissellement tant vanté par les experts néolibéraux, qui stipulent qu’il est louable de laisser les riches gagner un maximum l’argent, car un jour ou l’autre il redescendra forcément jusqu’en bas de la pyramide. En réalité, assure Joseph Stiglitz, « les richesses qui vont au sommet y vont aux dépens du bas14 ». L’économiste constate une corrélation impeccable entre la hausse des inégalités et le ralentissement de la croissance aux États-Unis. Si l’on applique cette leçon à la France, la croissance ne sera pas de sitôt au rendez-vous.

Qu’on en juge : en 2014, le club des milliardaires français comptait douze membres de plus que l’année passée. Leur patrimoine avait déjà enflé de 25% en 2012, puis de 15% en 2013. Les cinq cent plus grandes fortunes de France ont finalement repris 25% en 2016 et à elles seules, les cent familles françaises les plus riches se partagent au pourboire près le montant des recettes nettes de l’Etat (270 milliards d’euros). En vingt ans, les dix familles les plus riches ont vu leurs patrimoines décupler. En la matière, la crise financière a fait l’effet d’un véritable bouillon de culture, puisque depuis 2008 le nombre de milliardaires a doublé sur l’ensemble de la planète. Une étude de l’ONG Oxfam révélait en janvier 2018 que le 1% des individus les plus riches de la planète avaient capté 82% de la richesse créée l’année précédente, 50% de la population mondiale ne touchant absolument aucun bénéfice de la croissance générale annoncée. De l’autre côté, pour la France, l’Observatoire des inégalités constatait dans un rapport publié le 30 mai 2017 ce qu’il appelle un « retournement historique », puisque sur la dernière décennie, le revenu des catégories les plus modestes de la population a nettement baissé, avec pour conséquence immédiate près d’un million de « pauvres » supplémentaires, dont 800 000 pour les seules quatre dernières années selon les chiffres de la DARES. Plus grave encore, on apprenait par l’Insee qu’en février 2018 l’espérance de vie accusait un écart de 13 ans pour les hommes et 8 ans pour les femmes suivant qu’on appartient aux 5% les plus riches ou aux 5% les plus pauvres de la population française.

La vraie-fausse queue de croissance dont va vraisemblablement bénéficier le président Macron d’ici la prochaine crise financière permettra-t-elle d’infléchir durablement cette tendance ? Il est très largement permis d’en douter. Les seules conséquences certaines en seront le creusement toujours plus profond du déficit commercial de la France, et la montée continue des inégalités qu’elle génère depuis plusieurs années et pour longtemps encore, si rien de significatif n’est fait pour enrayer cette tendance lourde qui voit les salaires stagner pendant que les bénéfices des grandes entreprises et les dividendes sont à un niveau record. Les récents assouplissements du code du travail permettront peut-être, à court terme, un frémissement des chiffres du chômage tant que la croissance durera, mais au prochain coup dur, ils autoriseront des coupes sombres généralisées d’une ampleur jamais vue.

Fatalistes, résignés plutôt que révoltés, les Français peuvent l’être. Comme tous les peuples du monde, ils se sont longtemps accommodés de nombreuses guerres et de quantités de famines, sans pour autant faire de révolution à chaque mauvaise passe. Pour qu’une telle question puisse se poser, il faut partir d’un décalage (« Ce n’est pas la crise pour tout le monde ») qui soit perçu comme irrémédiable (« Lorsque nous essayons de nous en sortir, ils nous tirent à nouveau vers le bas »). C’est bel et bien le cas aujourd’hui, dans la France compliquée des années 2010. Voilà en tout cas le point de départ obligé de tous ceux qui envisagent sérieusement une prochaine révolution française, qui en parlent et qui écrivent sur le sujet aujourd’hui. « Déclin », « régression », voire « décadence » sont désormais les impressions qui ressortent le plus souvent des enquêtes d’opinion, avec « incertitude ». Quelque chose a échoué. La quête de l’égalité, noyée dans l’universalisation du statut de « client empressé et solvable », selon le mot d’Elias Canetti, a bradé le supplément d’âme, le sens donné aux choses, celui qui permet de prendre son mal en patience contre la promesse lointaine d’une efficacité inégalable de la production et de la distribution des richesses. Un compromis qui s’essouffle, comme un rendez-vous manqué avec l’Histoire. En première ligne face à ce bilan, une classe politique discréditée, presque disqualifiée, qui dans un dernier soubresaut a imposé au pays la fusion de son centre, son marais, presque son marécage, derrière la figure hollywoodienne d’un jeune et fringant banquier d’affaires. Une révolte victorieuse des élites qui, à force de mépris et d’arrogance de classe, permettra peut-être l’éclosion de la force contraire et proportionnée, la seule qui rendrait possible un certain retour à l’équilibre.


Notes du chapitre 1.a
1 Le français est la cinquième langue la plus parlée au monde, la deuxième la plus apprise et la quatrième langue d’usage de l’Internet.
2 Rapport de février 2010, cité par Christophe Guilluy (in Fractures françaises, Champs Flammarion, 2013).
3 Source Insee et Direction générale du Trésor.
4 Jean Baudrillard, La Société de consommation, Folio, 1986.
5 Alain Desrosières, Prouver et gouverner, La Découverte, 2014.
6 Qu’elle soit « au sens du BIT » (Bureau International du Travail) ou « faite maison ».
7 Fractures françaises, étude Ipsos/Steria pour le Monde, France Inter, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof, janvier 2014.
8 Baromètre OpinionWay 2014. On notera aussi une autre étude (le Baromètre Vacances Ipsos-Europ Assistance édition 2016) qui affirme que 43% des Français ne partiront pas à l’été 2016, contre 37% en 2015. 20% ne partiront pas du tout de l’année, un record. Un tiers de ceux qui partiront se feront héberger en France. Seuls le tiers le plus riche voyagera à l’étranger.
9 Gérard Mermet, Francoscopie, Larousse, 2012.
10 Le Monde, édition du 7 avril 2015.
11 Etude citée par Jean Ziegler, in Retournez les fusils, Seuil, 2014.
12 Christophe Guilluy, Fractures françaises, Flammarion, 2013.
13 Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.
14 Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, Les Liens qui Libèrent, 2012.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 1.b – Une crise qui n’en finit pas

« On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre, et après la chasse. »
Georges Clémenceau


Sans surprise, en choisissant de s’intéresser à un pays passionné de politique comme la France, on se doit d’offrir ici un aperçu du spectacle offert par sa classe dirigeante. Un survol nécessaire afin de comprendre l’ampleur de la désaffection qui touche cette dernière et qui contribue à tous égards au retour de la question révolutionnaire. Les représentants politiques cristallisent en effet plus facilement que ceux de la « société civile » – banquiers mis à part – la figure de l’ennemi chez tous ceux qui remettent radicalement en cause l’ordre établi. Il faut dire que la classe politique française n’a pas réellement fait les efforts susceptibles de leur en ôter l’envie, surtout pas à l’occasion de la dernière campagne présidentielle qui a inspiré « dégoût », « déception » et « colère » à plus de deux Français sur trois selon un sondage Ipsos/Stéria publié la veille du premier tour de cette élection surprenante, qui a vu la quasi-extinction des deux grands partis de gouvernement. Cinq années plus tôt, avant la victoire de François Hollande, lorsque Jean-François Kahn proposait de dissoudre le Parti socialiste, c’était avant tout parce qu’il faisait, comme d’autres, le constat cruel que cette organisation ne servait plus à rien1. La critique s’adressait à un parti déjà notoirement moribond, cantonné dans un rôle d’opposition stérile, incapable de trouver un nouveau souffle. Quelques années plus tard, à l’issue du mandat du second président socialiste de la Ve République, le constat de Jean-François Kahn restait cruellement d’actualité, à ceci près que le parti en question s’était presque dissout de lui-même.


Côté « Républicains », le journaliste aurait d’ailleurs pu écrire exactement la même chose. Amorphe et sans perspective autre que celle de faire « différemment » ce que propose Emmanuel Macron, ce parti pourtant sans rival au début de la dernière campagne présidentielle n’était en réalité que l’ombre de lui-même, ne tenant plus que par les fils de la haine et du mépris reliant entre eux les divers clans qui le composent. La victoire surprise de Macron par-dessus ces deux grandes « maisons » et leur éclatement-absorption par le pouvoir de séduction que le futur vainqueur a exercé sur les plus opportunistes des deux bords (ceux qui prirent alors le train « En marche ») vint consacrer la fin d’un cycle politique vieux de plus d’un demi-siècle. L’« arc républicain » des partis dits de gouvernement venait de se replier sur lui-même, dans un big crunch politique qui aboutit à la formation d’une singularité d’un nouveau genre : le parti fantôme, réduit à sa plus simple expression, mais totalement hégémonique. La République en Marche, ses quelques personnalités (presque tous transfuges du PS et de LR), ses députés ultra-débutants et la base sociologique minimum de ses maigres troupes d’adhérents règnent désormais en maîtres sur la république française. Il faudrait d’ailleurs retirer les adhérents de cette liste, puisque sur ce plan le « renouveau » promis par le président s’est traduit, comme l’on pouvait s’y attendre, par la reconduction du même, une structure pyramidale au service du chef et de lui seul. Les militants sincères ne se le sont pas fait dire deux fois, qui ont massivement sauté du bateau à peine celui-ci inauguré.


À mesure que leurs adhérents se faisaient la malle, c’est la sociologie de tous les grands partis français qui s’était déjà considérablement simplifiée ces dernières années. Ce qu’écrivaient il y a dix ans les sociologues Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki à propos du Parti socialiste2 pouvait depuis quelques années s’appliquer tout autant aux Républicains : les deux clans qui se sont partagé le pouvoir pendant plusieurs décennies sont devenus pour l’essentiel des partis de fonctionnaires, ou de retraités. Surtout de fonctionnaires retraités. Et des élus, avec leurs cohortes d’assistants, les membres de leur cabinet, les obligés des uns et des autres… Bref, des clubs, de plus en plus fermés. Le regain de militantisme observé un peu partout depuis les années 1990 ne leur a pas profité, leurs effectifs ayant même chuté de moitié malgré les tentatives des deux camps de brader les adhésions à l’occasion des campagnes électorales. Lorsque sans se concerter le PS et les Républicains annoncèrent en décembre 2014 l’objectif burlesque de compter 500 000 adhérents chacun en 2017, personne de sensé n’y a cru. Moqueur, le socialiste Gérard Filoche commentait : « Ce serait déjà bien qu’il nous reste 500 000 électeurs ! » Au PS, on revendique encore 100 000 adhérents début 2018, dont 20 000 seulement ont pris part au vote sur les nouveaux statuts. Car la technique est la même dans tous les partis : une inscription valable un an est en fait consignée dans les listings d’adhérents pendant trois ans. En réalité, c’est plutôt autour de 40 000 adhérents que Le Canard Enchaîné et le socialiste Gérard Filoche évaluaient les troupes roses un an plus tôt.


L’avenir dira si, de son côté, « La République en Marche » deviendra ou non un parti de masse. Localement, les troupes sont faibles et les rares élus de terrain sont des transfuges. Ailleurs qu’à Paris ou dans l’Ouest du pays, LREM risque d’avoir du mal à s’assurer un véritable ancrage. Quant à la sociologie de ses députés élus en 2017 – médecins, chefs d’entreprise, cadres supérieurs, chercheurs, la « société civile » si l’on veut, en tout cas pas représentative de la masse de la population –, elle en dit déjà long sur sa capacité à attirer les bénéficiaires de la mondialisation et eux seuls. Une fois les feux de bengale de l’élection dissipés, les réformes les plus dures sont votées comme un seul homme par cette foule de nouveaux députés fiers d’être de parfaits novices mais bien conscients, on l’espère en tout cas, de la portée de leurs actes. Ou comment la disparition programmée du PS et de LR aboutit à l’accomplissement du programme de celui-ci par l’héritier de celui-là. Pourtant, une écrasante majorité de Français n’avait voté pour aucun de ces partis lors du premier tour de l’élection présidentielle.


Apprenant au fil du temps à se passer de la confiance de ses électeurs et du compagnonnage actif de ses militants, le personnel politique hexagonal porte mieux que personne l’habit commode du bouc-émissaire consentant. Il s’en est tellement drapé qu’il l’a réduit en loques. Nos dévoués serviteurs se présentent comme le réceptacle patient et coopératif de toutes les attentes d’un électorat versatile, friand de controverse et refusant de prendre une bonne fois pour toutes conscience des dures réalités. Si tout n’est pas complètement faux dans cette plaidoirie, plus grand monde aujourd’hui n’est disposé à l’entendre. Il est donc important de préciser ici que, au-delà des critiques sévères qu’ils subissent, beaucoup de nos hommes et femmes politiques ont des capacités hors du commun, et qu’une majorité d’entre eux est pleinement et sincèrement dévouée à ce qu’elle identifie comme l’intérêt général de ses administrés, particulièrement au niveau local. C’est d’ailleurs pour cette raison et celle-là seule qu’ils se sont engagés en politique en premier lieu. C’est par la suite que les choses se compliquent.


La députée socialiste Michèle Delaunay, ancienne ministre de François Hollande, s’est plainte sur son blog que les hommes et les femmes politiques français, après leur passage par Science-Po ou l’ENA et dès le début de leur carrière d’assistant parlementaire « demeurent dans cet entre-soi réconfortant où l’on partage les mêmes idées, avec pour conséquence de croire qu’on a toujours raison »3. Après quelques péripéties, une fois vainqueurs d’une élection, ils intègrent le club et commencent à se constituer une clientèle. « Après trente ans d’entre-soi, les voilà à la tête d’une écurie », une petite entreprise personnelle qu’ils développent souvent avec brio, dans cette aventure trépidante qui consiste à mourir à son poste. De son côté, l’ancienne secrétaire d’État Rama Yade avait mis le doigt sur un aspect important du fonctionnement des partis à l’occasion d’une interview stupéfiante donnée à un petit média en ligne en janvier 2015 : « Ce qui est important, disait-elle, ce n’est pas le moment de l’élection, c’est la présélection des candidats. Ceux qui se présentent devant les Français sont ceux qui sont autorisés par le système. Tous les autres sont passés au filtre »4. Pour Rama Yade, la France est une « démocratie fossilisée ». « C’est un système de cooptation, d’héritiers, de sortants, on se serre les coudes », ajoutait-elle. La fin de l’interview a particulièrement fait florès sur Internet. À la question : « Quelle est la bonne stratégie pour sortir de cette situation ? », la voici qui répond : « Révolution ! Il faut renverser l’État ! » Le plus étonnant ici n’est pas cette soudaine et féroce poussée révolutionnaire chez une femme politique « installée », qui n’est que le résultat semble-t-il d’une déception relative à une nomination dont elle avait été privée à l’époque, mais qu’après une déclaration pareille on puisse la revoir sur les plateaux télé défendre âprement le programme et les dirigeants de son parti. La quête des mandats n’attend pas.


Il est toutefois indéniable que le phénomène Macron a mis un bon coup de pied dans la fourmilière. Indépendamment de la présence envahissante de l’extrême-droite qui prospérait sur leur échec, le Parti socialiste et Les Républicains avaient pris l’habitude de gérer leur fonds de commerce en agrégeant autour d’eux d’autres organisations, avec l’objectif de jouer dans les règles l’affrontement « droite » contre « gauche » au second tour de l’élection présidentielle, ainsi que pour s’assurer une majorité exploitable à l’Assemblée nationale. Depuis qu’on avait décidé que le centre était de droite et que les Verts jouaient à gauche, les positions s’étaient durablement stabilisées avec ces partis-charnières habilement utilisés comme forces d’appoint. Leur survie et leur indépendance relative étaient habituellement ménagés contre l’assurance que l’on rabattrait les voix au bercail à chaque coup de sifflet. Les « extrêmes », quant à eux, jouaient et jouent toujours une partition plus personnelle qui s’insère avec plus ou moins de bonheur dans un dispositif électoral conçu par et pour les partis dominants. La polarisation gauche/droite définissait les sempiternelles lignes rouges qui donnaient sa forme à l’ensemble, et qui faisaient dire à René Girard que « ce ne sont pas les programmes qui engendrent l’opposition, mais l’opposition qui engendre les programmes »5.


Car le phénomène de masse qu’est l’élection impose aux partis dominants de brasser très large. Ils en deviennent, comme l’écrivait Simone Weil, « égaux par le vague de la doctrine »6. Chacun alterne, selon la saison, entre la production d’un discours tiède et embrumé et celle de plusieurs discours en apparence très clairs mais contradictoires. Pour leurs avocats, la cohabitation de plusieurs « sensibilités différentes » au sein d’une grande maison est la plus belle des richesses, car elle permet la représentation de toutes les opinions qui s’expriment dans la société, elle donne vie à la « démocratie interne » et fertilise les débats. Pourtant, certains croient y déceler une arrière-pensée, baptisée « technique du râteau » : dire tout et son contraire, pour qu’une fois dans l’isoloir chaque électeur puisse y trouver son compte grâce à ce biais cognitif que les psychologues appellent « l’attention sélective », et qui ne fait retenir que ce que l’on préfère.


Du coup, à mesure que les textes s’épaississent, les acteurs se trompent plus souvent de ligne et intervertissent leurs répliques. Intervenant un jour de 2014 sur la Chaîne parlementaire, un jeune député LR du Vaucluse enchaînait les arguments pour fustiger dans un même élan le mariage pour tous et la domination bruxelloise, afin de contredire son interlocuteur socialiste du moment qui venait d’en entamer l’éloge. On fut obligé de lui rappeler qu’il venait de soutenir Bruno Le Maire aux élections internes de son parti, lequel est un fervent partisan de l’Union européenne et du mariage pour tous. Le pauvre garçon ne fut pas le seul à s’emmêler les pinceaux, et il ne faisait après tout que suivre le chemin tracé par ses aînés, dont la carrière se résume pour l’essentiel à un savant jeu d’essuie-glace entre la gauche et la droite de leur propre parti. La dénonciation, judicieuse, quoiqu’hypocrite, de cette opposition d’opérette a permis à Emmanuel Macron d’effectuer une très efficace percée politique, sur les ruines d’un gouvernement auquel il avait pourtant appartenu.


À ce stade, la tentation reste grande de tirer sur l’ambulance Hollande. Il fut suffisamment caricaturé en Louis XVI dès le début de son mandat pour qu’il soit impensable de faire l’impasse sur ce que son personnage représente dans un ouvrage comme celui-ci. Pierre Mendès France comparait l’élection présidentielle au sacre de Reims, moins pour l’opinion que le monarque républicain serait en droit d’avoir de lui-même que pour l’enjeu qu’elle représente aux yeux des électeurs. Et si François Hollande fut d’une certaine façon un roi, ceux qui l’estimaient trop faible pour résister à quoi que ce soit d’exceptionnel n’auraient pas dû le comparer sans cesse à Louis XVI, un souverain détrôné et décapité après trois années d’une âpre résistance, mais l’inscrire plutôt sur les pas de ses malheureux successeurs, Charles X et Louis-Philippe, qui ont fui leur palais après quelques jours d’émeute seulement en 1830 et en 1848, comme Hollande a fui sa réélection car il la savait impossible.


Mais cette précision historique n’est d’aucun poids face à l’image inoubliable de Louis Capet montant à l’échafaud. Au plus bas de la déconfiture du gouvernement socialiste, l’annonce de la vente sur Le Bon Coin d’une véritable guillotine grandeur nature avait déclenché des flots de commentaires de la part les petits plaisantins du web. La rumeur avait même couru que Valérie Trierweiler se faisait appeler « Marie-Antoinette » avec délectation, du temps où elle fréquentait l’Élysée. François Hollande chutera alors dans les tréfonds des sondages, là où personne n’avait osé s’aventurer avant lui, ne laissant comme souvenir « positif » que l’extraordinaire rouerie avec laquelle il imposa son successeur désigné au pays, sur les cendres du parti dont il s’était lui-même servi pour se hisser jusqu’au faîte du pouvoir. Lors de la campagne des primaires socialistes, c’est son ancien Premier ministre Manuel Valls qui essuiera à sa place les insultes et les huées qu’ils avaient pris l’habitude de supporter ensemble depuis cinq très longues années, jusqu’à une véritable claque reçue par le Premier ministre qui vaudra à son auteur, un jeune Breton de dix-huit ans, une centaine d’heures de travaux forcés.


L’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017 permettra-t-elle d’inverser durablement la tendance qui voit la classe politique perdre année après année son crédit dans l’opinion, ou amènera-t-elle, comme les autres, son cortège d’échecs, de bourdes et de scandales ? Deux semaines à peine étaient passées que le ministre de la Justice était déjà mis en examen, tout en soutenant ouvertement sur Twitter l’une de ses collègues mise en cause par le ministère qu’il dirigeait, tandis qu’un troisième ministre, à peine arrivé, devait aussi quitter son poste. Sans se laisser aller ni même tenter de flirter avec le populisme, qu’est-il permis de penser de la qualité de la classe politique française des années 2010 ? À l’occasion du précédent quinquennat, le public éberlué s’est facilement attardé sur des tweets officiels truffés de fautes d’orthographe, une ministre de la Culture qui n’a pas le temps de lire des livres et une ministre du travail qui sait à peine ce qu’est un CDD, une passionnée de l’environnement diplômée de géographie qui localise le Japon dans l’hémisphère Sud, ou un Premier ministre situant sans hésiter la Réunion dans l’Océan Pacifique. Il y eut aussi cette passe d’armes par médias interposés entre Manuel Valls et Michel Onfray, le Premier ministre dénigrant publiquement le philosophe en déformant ses propos, ce dernier traitant en retour le troisième personnage de l’État de crétin. Inouï. On pense aussi aux sorties survitaminées d’Emmanuel Todd, qui « considère l’establishment comme des gros ignares qui n’ont aucune conception de l’Histoire ». Hélas, beaucoup de nouveaux députés marcheurs ne font rien de particulier pour le contredire.


Il faut tendre l’oreille pour entendre de telles critiques venir de l’intérieur du système politique français. Arnaud Montebourg, par exemple, prétendant faire une croix sur la politique après sa sortie du gouvernement en 2014, sur ce ton : « En dix-sept années de vie politique, j’ai perdu mon temps. Je ne veux plus vivre de la politique. Je me tiens éloigné de ce système néfaste et dangereux. »7 À droite aussi il arrive qu’on se confie. Roselyne Bachelot, ancienne ministre devenue chroniqueuse télé, mesure chaque mot comme elle en a toujours eu l’habitude. Pas de déclaration tonitruante, mais des indices savamment semés comme lors de cette discrète intervention en 2013 sur France 2, chez Frédéric Lopez, dans laquelle elle se remémore ses premières nominations au gouvernement : « On met des mois avant de réaliser qui détient vraiment le pouvoir, expliquait-elle, quels sont les conseillers occultes qui sont vraiment les gens qui comptent… Vous pouvez être plusieurs années dans la machine en passant à côté de gens qui ont le réel pouvoir de décision, et sans les avoir détectés ».


Nous n’en saurons pas plus, mais cela suffit déjà pour s’interroger sur les occupations réelles de nombreux ministres qui n’ont passé que quelques mois à leur poste, zappant parfois d’un portefeuille à l’autre avec la virtuosité apparente de celui qui ne fait que survoler les choses. En dernière instance, le directeur de cabinet et le directeur administratif sont les vrais patrons des ministères, si celui qui occupe le poste le plus exposé n’a pas la carrure, le poids politique ni le temps nécessaire pour manœuvrer. La politique est en tout cas un monde dangereux, disait Arnaud Montebourg. Pas seulement énervant, exténuant, corrosif ou dispendieux, plus que cela, dangereux. L’ancien ministre pouvait vouloir dire beaucoup de choses, et chacun mettra ce qu’il veut derrière ce terme, mais un danger réel affleure, à n’en pas douter, dans certaines manières de faire de la politique. Notamment quand la politique se permet de se jouer du réel, du véritable sens des mots, ou des sentiments profonds de la population.


Car c’est bien mépriser le réel et la capacité d’observation de tout un chacun que d’annoncer sans sourciller que « la reprise est là », ou que « tout va mieux ». François Hollande s’est acquitté de ce mensonge une fois par an, religieusement, jusqu’à son dernier discours, et Manuel Valls à intervalles plus irréguliers. Une semaine d’avril 2015 choisie par l’ancien Premier ministre pour ânonner une fois de plus ce cantique, on annonçait la faillite de Mory Global, la fermeture de plusieurs Galeries Lafayette, et un programme de suppression de 13 000 postes à la SNCF. On faisait aussi ces jours-là le compte des emplois menacés par centaines ou milliers chez Dim, chez Vivarte… Sur la Canebière deux mois plus tôt, le même Manuel Valls vantait ses « excellents résultats » en matière de lutte contre la délinquance pendant qu’à quelques quartiers de là, au même moment, la pègre marseillaise affrontait à la kalachnikov une police sur les dents. Du côté d’En Marche et des Républicains, on fait semblant de penser que l’austérité radicale permettra de sauver le malade au lieu de le tuer, alors que tous les calculs sérieux disent, répètent, et prouvent chaque jour le contraire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.


Pour déformer le réel, on doit aussi jouer avec les mots, sur les mots, sans cesse, pour tout. Si une certaine maîtrise de l’art d’avoir toujours raison selon Schopenhauer peut être dûment saluée comme on salue toute virtuosité technique, la neutralisation du langage politique est en revanche un phénomène plus inquiétant. Cette novlangue8, qui sonne affreusement factice, fait disparaître les pauvres, ne laissant que des modestes, qui sauront par conséquent se contenter de peu, ou éventuellement des exclus, dont on ne connaitra malheureusement jamais les exclueurs. Alors pour mener la lutte contre la modestie et l’exclusion, il faut que des hommes en responsabilité (mais plus responsables de rien) animent une gouvernance faite de réformes, en quête d’équité plutôt que d’égalité, le tout en pleine harmonie avec des partenaires (littéralement : celui avec qui ont fait la paire contre d’autres joueurs) plus ou moins sociaux. Pour faire avancer ces réformes courageuses, il faut faire de la pédagogie (littéralement à sens unique, d’un professeur sachant à son élève ignorant) là où l’on serait en droit de réclamer des débats. D’ici-là, on est sommé d’être ensemble à mesure qu’on se nébulise, et tous différents tandis qu’on s’uniformise… Tous ces artifices oratoires peuvent permettre de contourner le débat en dépolitisant les termes importants, mais aussi de le complexifier inutilement pour le réserver aux experts. C’est un refrain connu qui est entamé ici. On ne le fredonnera pas en entier, George Orwell ayant déjà tout dit sur le sujet.


Mais il est plus facile de se prémunir contre la falsification du réel, et même celle du langage, que contre la falsification des sentiments, qui s’appuie sur les deux premières pour polariser une société sous la contrainte. À gauche, on fustige une droite et une extrême-droite sans scrupules qui manipulent le sentiment d’insécurité. À droite, on accuse la gauche d’avoir instrumentalisé le racisme, qui est aussi un sentiment. S’il est aisé d’admettre le premier point, le second a longtemps fait polémique. Aujourd’hui toutefois, il n’y a plus de doute : la « stratégie SOS Racisme », le facétieux dispositif tactique à douze bandes élaboré par François Mitterrand dès son arrivée au pouvoir afin de vider le Parti communiste au profit du Front national, a bien existé, et il fut couronné de succès. Il s’agissait de réserver au parti de Jean-Marie Le Pen les thématiques de l’immigration et de l’insécurité en les associant inévitablement au racisme, pour les exclure du « dialogue républicain » via ce tiers intrus qu’était le Front national, et par là même en interdire l’accès à la fois aux communistes, aux chevènementistes ainsi qu’à la droite classique. La constitution d’un cordon sanitaire surveillé nuit et jour par des associations « faites maison » devait assurer la pérennité de ce système et les victoires électorales facilitées pour les socialistes. Mitterrand connaissait bien l’instrument, pour avoir lui-même brisé par le Programme commun le cordon sanitaire mis en place par la droite autour des communistes.


Ces techniques constructivistes d’apprenti-sorcier s’appuient bel et bien sur une instrumentalisation consciente et assumée du racisme, constaté ou supposé. On voit aujourd’hui où elles nous ont menés. Roland Dumas, qui en était l’un des maîtres d’œuvre avec l’ancien secrétaire général de l’Élysée Jean-Louis Bianco, le reconnaît aujourd’hui sans s’en excuser particulièrement. Michel Rocard, vers la fin de sa vie, jugeait cette instrumentalisation tout simplement « scandaleuse ». Aux premières loges à l’époque de sa mise en place, il désapprouvait, bien sûr, mais en privé uniquement. Lorsqu’il évoque le sujet, Jean-Pierre Chevènement, à l’inverse, choisit la litote. Moqueur, il note que « c’était une manière pour la gauche de réorienter l’axe principal de son combat ». Il est vrai que ce mouvement massif de troupes annonçait le nouveau « combat » socialiste (peut-être devrait-on dire sociétaliste) pour l’acceptation de toutes les différences, reléguant aux oubliettes l’antique lutte sociale pour la condition ouvrière. C’était la naissance de la « gauche divine », comme l’avait à l’époque baptisée Jean Baudrillard. Shootée à la « moraline », elle plane dix coudées au-dessus de tout ce qui est moins vertueux qu’elle. Elle ne pouvait à terme, et nous y sommes, que rencontrer « l’indifférence ironique des masses »9, ce qu’elle a beaucoup de mal à accepter puisqu’elle n’arrive pas à le comprendre. Car si la gauche divine (dont Emmanuel Macron est bel et bien l’héritier sur ce point, laissant au Parti socialiste quelques oripeaux d’écriture inclusive) est farouchement laïque, elle ne s’interdit pas pour autant d’être de droit divin. Elle fonde sa légitimité sur un absolu moral qui dépasse de loin le simple cadre électoral.


Nous touchons là un point central. Notre classe politique réaffirme aussi souvent qu’elle le peut sa légitimité. Elle s’y accroche comme à un fétiche, car elle trouve à son évocation l’apaisement et la réassurance nécessaires à la poursuite de ses activités. Une légitimité en béton armé, conférée par la robuste mécanique élective, contre vents et marées. À y regarder de plus près, l’édifice présente tout de même quelques fissures. L’abstention en est une, béante, surtout depuis qu’elle a atteint des records absolus lors des élections de 2017. L’opinion des personnes âgées, beaucoup moins abstentionnistes que le reste de la population, et aussi respectable qu’elle soit, est de fait surreprésentée dans la plupart des scrutins. Si l’on tient compte des non-inscrits et des abstentionnistes, les députés sont tous ou presque élus par moins de 20% des électeurs potentiels.


On objectera à juste titre que les non-votants n’ont qu’à se déplacer, mais dans l’esprit de ceux qui n’estiment pas nécessaire ou même utile de le faire, cela n’en reste pas moins un élément d’appréciation de la légitimité réelle des élus, et l’on n’empêchera personne de penser que les seuls qui voulaient réellement Emmanuel Macron à l’Élysée furent les 9% des inscrits qui déclarèrent avoir voté pour lui dès le premier tour avec conviction et non par défaut.


Après l’élection présidentielle viennent les législatives. Le premier tour d’une élection, on l’a vu, se fait en coulisse, c’est la sélection du candidat par son parti. Le second tour, appelé communément « premier tour », est fondé sur l’opposition des programmes affichés par les grands partis, les électeurs étant appelés aux urnes pour faire le tri des heureux nominés en étant d’emblée sommés de voter « utile ». Un dernier tour sépare les finalistes, toujours selon le principe de la « discipline républicaine », en mode semi-automatique là encore, presque toujours pour éliminer un candidat honni, en tout cas plus honni que l’autre. Puis notre député dispose enfin d’un siège. Que va-t-il en faire ? Au-delà du travail, souvent méritoire, effectué en commission, il est fort probable qu’il se contente de voter avec sa majorité, ou contre celle des autres. Mettons malgré tout qu’il se décrète « frondeur » au sein de sa majorité, c’est-à-dire, prosaïquement, qu’il entende continuer de défendre le programme qui l’a fait élire : ses collègues légitimistes lui reprocheront immédiatement de prendre une posture, comme s’il n’y avait que ça à faire quand on est député, et comme si voter aveuglément avec sa majorité n’était pas déjà une posture. Qui porte d’ailleurs déjà un nom : godillot. Le plus souvent, les mécontents rangent rapidement leurs frondes et votent comme en 2014 la confiance à un gouvernement qui n’avait pas la confiance du pays.


Quelle est la « légitimité » d’élus qui s’assoient à ce point sur les programmes qu’ils ont défendus ? Nicolas Sarkozy et François Hollande, maîtres en la matière, l’ont ressenti durement au cours de leurs mandats respectifs. « Mon ennemi, c’est le monde de la finance », avait dit le premier pendant sa campagne, victorieuse en grande partie grâce à l’efficacité toute martiale de cette punchline. On connaît la suite : le saut à Londres, quelques jours plus tard, pour expliquer en privé aux représentants des banques qu’ils n’avaient rien à craindre de lui. Puis c’est Pierre Moscovici, un an plus tard à peine, qui amorça publiquement la marche arrière à grands coups de demi-évidences (« La finance est essentielle à l’économie »), suivi par Hollande, à nouveau, au mépris des faits et de la langue française (« La finance, elle a été maîtrisée », mai 2014). Manuel Valls ensuite, entre amis, au siège de l’assureur Axa, déclarait en juin 2014 : « Nous avons besoin de la finance ». Qui est ce « nous », d’ailleurs ? Cette déplorable ode aux marchés était jouée avec le crescendo. Il lui fallait vite un point d’orgue. Le ministre des Finances Michel Sapin s’en chargea par un définitif : « Notre amie, c’est la finance », lâché un mois plus tard seulement. Que de chemin parcouru en si peu de temps ! C’est pourquoi, de déception en déception, les Français ont rendu leur abonnement à ce spectacle déplorable. En septembre 2014, pour la première fois de son histoire, le baromètre TNS-Sofres indiquait qu’aucun parti politique ne recueillait plus de 30% de confiance. Trois ans plus tard, Emmanuel Macron réussira à se faire élire et à disposer d’une majorité sur la foi d’un programme qu’il comptait, pour une fois, réaliser, et qu’il réalise en effet, car il ne fait que s’inscrire dans la continuité des majorités précédentes et des réformes réclamées, comme nous le verrons plus loin, par la Commission européenne.


Et puis il y a les affaires. Cahuzac, Thévenoud, Ferrand… À l’occasion de l’affaire Thévenoud (l’éphémère ministre socialiste finalement condamné en mai 2017 à trois mois de prison avec sursis en première instance pour sa « phobie administrative »), le psychologue Jean-Pierre Friedman intervenait sur FranceTVInfo le 10 septembre 2014. On venait d’annoncer que des dizaines de députés et de sénateurs étaient en délicatesse avec le fisc. Interrogé sur le sentiment d’impunité des politiques mis en lumière par cette affaire, et qu’illustrait à merveille la délicieuse « phobie administrative » dont semblait souffrir l’éphémère membre du gouvernement, Jean-Pierre Friedman affirmait que nos hommes politiques sont tout simplement immatures. « C’est un mélange de narcissisme et de mégalomanie insatiables qu’on trouve chez l’enfant à partir de deux ou trois ans, tant qu’il n’a pas été confronté au principe de réalité. » Au comble du cynisme puéril, Thomas Thévenoud se chargera d’illustrer ce jugement sévère en révélant qu’il avait déposé à l’INPI la marque « phobie administrative » une semaine à peine après sa sortie du gouvernement. Le personnel politique est pour Friedman « une race à part », qui vit dans « l’illusion de la toute-puissance », et l’ambiance d’impunité générale que viennent à peine effleurer les quelques affaires connues du public les incite à recommencer, comme le feraient des enfants. Ils en viennent à se considérer au-delà de la loi et de la morale commune, qui ne les concernent plus.


Il faut dire que certains ont mieux à faire que de s’occuper de ces choses-là, comme par exemple se presser aux invitations désintéressées de l’Émir du Qatar10 ou de tel ou tel lobby industriel. L’image de l’ancien président Sarkozy, offerte à qui pourra se la payer, s’affiche toute honte bue dans le catalogue du WSB (Washington Speakers Bureau), pour des conférences aux tarifs stratosphériques : cent mille euros les deux heures. Ne pouvant nous payer Nicolas Sarkozy, nous en sommes réduits à écouter – gratuitement – le député LR Christian Vanneste évoquer « ces partis politiques remplis d’incapables et de corrompus [qui] bloquent le système à leur profit ». Concentrant la focale sur son propre camp au cœur du mandat de François Hollande, il dressait un tableau plus que jamais d’actualité, évoquant « un paysage désolé de rivalités sans merci entre des ambitieux dont le bilan n’est guère brillant, les méthodes douteuses, et l’honnêteté gravement mise en doute »11. Il concluait d’ailleurs ainsi sa diatribe : « Que la France ait besoin d’une révolution est une évidence. » Pas de méprise : c’est d’une révolution morale et libérale dont il parle.
Plus tard, d’ailleurs, c’est Emmanuel Macron lui-même qui intitulera abusivement « Révolution » sa posologie amère calquée sur les plus libérales directives bruxelloises. Dans quelque sens qu’on la torde, l’expression semble décidément devenue incontournable.


On sera pourtant là encore, comme on a pu l’être sur la question économique, tenté par le fatalisme. Après tout, la médiocrité politique ne date pas d’hier, et la France n’a jamais cessé d’avancer, de se développer, de se moderniser. On se souvient de la IVe République comme d’une période qui maria sans effort la petitesse politique et les succès économiques. C’est qu’on n’a sans doute fait qu’effleurer la surface des choses. On peut aussi ajouter que les Français ont toujours toléré une dose de malhonnêteté et de rouerie chez leurs élus. Ils ont sincèrement aimé Bernard Tapie, François Mitterrand ou Jacques Chirac. Ils auraient volontiers voté pour Dominique Strauss-Kahn si son actualité judiciaire lui avait laissé le temps de se présenter quelque part. Les Français ne sont pas naïfs. Ils s’accommodent de certains travers qu’ils peuvent tout à fait identifier en eux-mêmes, et s’enorgueillissent d’une histoire de France constellée de crimes et de trahisons. Ils en ont vu d’autres, mais aujourd’hui, la faille est plus profonde. Les péripéties politiques étalées quotidiennement, telles que les Français les jugent et s’en prémunissent massivement, ne laissent désormais plus chez eux qu’un énorme sentiment d’impuissance, et ce à deux niveaux : les difficultés qu’ils éprouvent à voter pour quelqu’un à qui ils souhaiteraient vraiment, et pas seulement par défaut, confier des responsabilités, mais aussi la désespérante impuissance à peser réellement sur le cours des événements de ceux qui parviennent de bonne foi au pouvoir. L’incapacité finalement de faire autre chose que le concurrent, quand ce n’est pas l’incapacité à faire quelque chose d’utile tout court.


Passent encore les faiblesses, les approximations, les mensonges, tant que les Français ne sont pas privés d’un véritable choix à l’échelle nationale, lorsqu’on daigne les consulter une fois tous les cinq ans. Or, on l’a dit, le constat de la « droitisation » du Parti socialiste a été fait depuis longtemps, jusqu’à sa fusion avec certains éléments centristes et républicains dans le nouveau parti « unique » d’Emmanuel Macron, ne laissant qu’un rogaton sur le point de disparaître. Mais François Hollande n’avait en réalité pris personne en traître. Dans un livre paru en amont de la campagne présidentielle de 2007, il vantait l’action libérale et dérégulatrice de Mitterrand, Delors et Jospin, et concluait en admonestant ses amis socialistes : « Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne. »12 Comment pouvait-il être plus clair ? Mais la transformation ne se limitait pas à la doctrine économique. Sur le plan de l’immigration, pourtant sujet à des polémiques incessantes, les politiques ont là aussi convergé. Les chiffres furent exactement les mêmes sous Sarkozy et Valls, à la différence que l’un parlait des reconduites à la frontière, quand l’autre mettait l’accent sur les régularisations. On aurait tort de penser que la droitisation du PS devait automatiquement occasionner le tassement à droite des Républicains. Alain Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet ont suffisamment prouvé le contraire, à leurs dépens il est vrai, et les deux râteaux se sont souvent entrecroisés, pour se superposer finalement dans le grand Centre macronien. Économie, Europe, politique internationale… Au mariage pour tous près, cette ultime pomme de discorde. Mais Philippe Muray notait que la droite jouait de toute façon toujours, à un moment ou un autre, la mule de la gauche, qu’elle avalait régulièrement et de bon cœur « les boulettes de la cocaïne sociétale » pour la faire passer en douce, la gauche faisant de même de son côté sur l’économie et le social13. La seule différence, avec Macron, c’est qu’ils n’ont même plus à se cacher.


C’est un dispositif de vases communicants qui s’est progressivement mis en place sous nos yeux. La gauche, la droite et le centre de gouvernement jonglent avec les mêmes balles et se les échangent avec aisance, que ce soit pour les partager ou pour se les envoyer à la figure. La différence ne peut donc se faire que par le verbe, certains éléments de langage et des effets de manche, chargés de camoufler les retrouvailles idéologiques tant attendues. L’ancien ministre socialiste Hubert Védrine, aujourd’hui plus observateur qu’homme politique, se demandait justement comment des membres de son parti avaient pu pousser le goût de l’oxymore au point d’inventer le « socialisme de l’offre » (littéralement, le socialisme par le soutien aux entreprises privées), tout en continuant à faire bonne figure. Pour lui, c’est « un jeu personnel de différenciation et d’opposition artificielle, surjouée » qui rendait possible un tel tour de force. Dans ce qu’il reste de la gauche comme de la droite officielle, dans cette « dramaturgie stérile », les joutes oratoires ne sont plus que les escarmouches d’une « bataille entre manipulateurs où chacun s’arc-boute sur des semi-vérités contradictoires, outrées jusqu’à l’incompatibilité. »14 La gauche a en réalité tiré un trait sur le social, et la droite sur la nation. Délestées de ce qui les séparait, elles ont transformé un honnête match de boxe en un ridicule combat de catch, pour terminer en embrassade franche sous le regard concupiscent du monde des affaires. Ce dispositif désormais arrivé à maturité par l’avènement du prince-esclave Macron, l’homme providentiel des milieux financiers à qui il doit son élection, a pu faire à certains l’effet d’une belle machine, mais son équilibre est précaire car il ne repose plus que sur un seul pied.


Qu’on l’appelle « néolibéralisme à l’européenne » ou « eurolibéralisme », voici le plan à peine incliné que néo-socialistes, macronistes et républicains se partagent, le périmètre délimitant l’intégralité de leur univers des possibles. Mais pour que chacun puisse se l’approprier efficacement et simultanément, il doit lui-même pouvoir offrir au moins deux niveaux de lecture complémentaires. L’analyse que propose à ce sujet le philosophe Jean-Claude Michéa, à la suite de Michel Clouscard, fait aujourd’hui autorité dans de nombreux cercles qui entendent rester étrangers à ce consensus forcé. Car Michéa considère le libéralisme comme une « pensée double », dotée d’une variante politique et d’une variante économique dont le développement se fait « de façon parallèle et complémentaire »15. Il en fait remonter l’origine profonde au compromis élaboré au sortir des guerres de religion par les penseurs pionniers de la tradition libérale, de Thomas Hobbes à Benjamin Constant. Il s’agissait alors de définir pour ces sociétés entredéchirées un modus vivendi philosophiquement neutre, qui se contenterait d’« arbitrer le mouvement brownien des libertés concurrentes » avec comme seul critère de ne pas nuire à autrui. Un impeccable ressort dialectique s’est alors mis en marche. Les principes du libéralisme politique ont progressivement émancipé le libéralisme économique de la tutelle nationale et des valeurs (religieuses ou philosophiques) qui en limitaient le développement, ce dernier lui rendant la pareille par la promotion constante des pré-requis politiques et surtout sociétaux du premier.


Jean-Claude Michéa ne nie pas les « différences d’accentuation philosophique évidentes » qui distinguent les deux versions, le libéralisme du droit et celui du marché, mais il met le doigt sur cette « dialectique étrange et paradoxale »16 qui assure l’unité du libéralisme, au service d’« une société minimale, dont le Droit définirait la forme, et l’Économie le contenu ». Ledit contenu, devenu consensuel autant que sa forme, ne tolère désormais plus aucun changement, même minime. Alors, faute d’un véritable parti unique (une solution qui a universellement prouvé son inefficacité pratique sur le long terme), c’est l’alternance unique qui nous est imposée. L’économique étant l’otage d’un consensus technocratique, qui cherche des divisions à exacerber se rabattra donc sur le champ du sociétal. Dans ce domaine, heureusement, il reste aisé d’outrer ses positions, d’effrayer les électeurs du camp adverse tout en remobilisant le sien, pour générer de la fausse polarisation. Jean Baudrillard écrivait que la « simulation du politique » réside avant tout non pas dans le discours politique lui-même (qui est dissimulation), mais dans cette version faussée de l’opposition gauche-droite qu’il voyait arriver dès les années 1970, et dont il pressentait qu’elle servirait à cacher que le véritable pouvoir était parti ailleurs17.


Un certain nombre d’observateurs et de commentateurs concluent cependant un peu vite que la droite et la gauche sont tout simplement des concepts dépassés. On se souvient de la phrase de Raymond Aron : « Qu’on soit de droite ou de gauche, on est toujours hémiplégique. » C’est joliment dit. Il est vrai que la division en écuries n’est pas véritablement propice à l’ouverture d’esprit. Georges Bernanos nous a laissé de cette idée une version plus abrupte, remarquant qu’« il est d’usage, pour essayer de distinguer entre eux les imbéciles, de les classer en imbéciles de droite et en imbéciles de gauche ». Alors, au rencard ces vieux clivages, ces notions d’un autre âge ? Bien sûr que non. Que l’on évoque les questions sociétales et elles ressurgissent, certes grossièrement mais instantanément. Pour le reste, si la définition proposée par Frédéric Lordon est acceptable, que la gauche correspond à « une certaine manière de se situer vis-à-vis du capital », de lui laisser toujours le minimum de souveraineté, la droite regroupant tous ceux qui s’accommodent ou tirent profit d’une certaine domination du capital, alors ces catégories ont de beaux restes, et leur longévité est assurée pour longtemps encore, dans les esprits nombreux de ceux qui se positionneront toujours selon ce critère18.


En définitive, la situation observée en France actuellement (et peut-être pour au moins dix ans) place un grand Centre – le président Macron et ses supporters flanqués des derniers rogatons socialistes et républicains – contre tout le reste, sa périphérie, ses extrêmes éparpillés. En attendant qu’il ait mieux à proposer, et avant qu’on l’étudie en détail, on a défini le Centre par son « eurolibéralisme ». La périphérie étant constituée de tous ceux qui rejettent le néolibéralisme, le libéralisme tout court, le supranationalisme, ou tout cela à la fois. Parmi eux, il y a ceux qui se disent de gauche, et ceux qui refusent de le faire, par convictions morales, patriotiques ou nationalistes, par anticommunisme, parfois par racisme ou xénophobie, mais aussi par lassitude, suite à de trop nombreuses déceptions, ou pour des raisons familiales ou historiques, bien qu’ils s’opposent eux aussi de plus en plus massivement à la domination du capital. De la même manière que la droite est souvent une ancienne gauche, l’extrême-droite est aussi bien souvent une ancienne extrême-gauche. Des premiers fascistes italiens jusqu’au Front national peuplé d’anciens communistes, en passant par les néoconservateurs américains – pour la plupart d’anciens trotskystes passés entre les mains du philosophe Léo Strauss –, le phénomène se vérifie immanquablement.


Pourtant, si le Centre met habilement en scène la réconciliation de ses composantes sous l’égide du nouveau pouvoir, ceux qui peuplent les marges sont réellement et profondément irréconciliables. C’est d’ailleurs dans ce dégoût mutuel et éternel entre les « fascistes » et les « antifascistes », entre les communistes et les anti-communistes, entre les pro et les anti-mariage pour tous que réside la principale assurance de la pérennité du dispositif central. Le flanc gauche de la périphérie semble être lui-même divisé entre une importante majorité d’internationalistes et une minorité grandissante de souverainistes ; son flanc droit (ou de non-gauche) étant constitué par une minorité stable, quoique parfois bruyante, de suprémacistes racialistes, et par une majorité de « simples » souverainistes, le plus souvent nostalgiques de Colbert.


Plus globalement, le nouveau paysage politique français semble avoir, temporairement peut-être, mis de côté le clivage gauche-droite pour se résumer à l’affrontement d’un « bloc populaire » face à un « bloc élitaire », selon les termes proposés par le politologue Jérôme Sainte-Marie. Certains l’appellent aussi « bloc bourgeois »19, rappelant au passage que le dernier précédent connu (l’union des partis centristes face au puissant parti communiste pendant les Trente glorieuses) disposait d’une base sociale extrêmement large qui lui conférait une légitimité importante, contrairement à celui qui se reforme sous nos yeux. La désagrégation des blocs de gauche et de droite traditionnels s’est effectuée sous l’influence de deux phénomènes qui sont en réalité les deux faces d’une même médaille : la mondialisation financière et la subordination à l’Union européenne, qui ont lié de plus en plus étroitement les progressistes à gauche et les néolibéraux à droite sous la pression montante de tous les néo-souverainismes.


Depuis la première élection au Parlement européen en 1979, tous les candidats à l’élection présidentielle sans exception ont promis de changer les choses en Europe, et surtout de « Changer l’Europe ! » (un slogan repris sans discontinuer à chaque scrutin européen), mais aucun n’a pu tenir ses engagements. Qui se souvient que le célèbre « Programme commun de la gauche » conclu en 1972 par François Mitterrand et le Parti communiste intégrait à l’époque le protectionnisme, désormais honni, et une prise de distance significative avec l’Union européenne ? Qui a encore en tête les images de Lionel Jospin qui briguait Matignon en 1997 en clamant qu’il refuserait de signer en l’état les traités d’Amsterdam et de Nice ? Plus proches de nous, le candidat Nicolas Sarkozy disait en 2007 vouloir en finir avec l’euro fort, qu’il a subi, impuissant, pendant tout son mandat. Puis c’est François Hollande en 2012 qui prétendit montrer les dents contre le traité budgétaire européen (TSCG). Il souhaitait y intégrer une « dimension sociale ». À ce stade, ceux qui pariaient sur son échec savaient qu’ils ne prenaient aucun risque. Hollande leur a donné raison en moins d’une semaine. Tous ceux que nous venons de citer ont radicalement échoué, aucun n’a réussi à influencer concrètement le cours des événements, dans un sens qui ne soit pas celui déjà prédéfini par la Commission de Bruxelles. Emmanuel Macron, qui y souscrit pourtant de bon cœur, pensait avoir la partie facile en promettant aux Français de renégocier la directive « travailleurs détachés », fer de lance du dumping social européen. Las, il échoua comme les autres et ne proposera rien de plus.


Le slogan de l’« Europe sociale », scandé lui aussi sans faiblir depuis 1979, n’a jamais réellement eu l’occasion de s’appliquer, personne n’en ayant même jamais formalisé les modalités d’application. Dès 1983, à l’occasion du « tournant de la rigueur », François Mitterrand avait pleinement réalisé l’impossibilité pratique de ce projet, lorsqu’il confiait à Jacques Attali qu’il était « partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale »20. Dans son esprit, indéniablement, il s’agissait là de deux objectifs contradictoires. Et dans les faits aussi, qui l’ont prouvé par la suite, à la fin des années 1990 par exemple, lorsque la plupart des gouvernements des États-membres et la quasi-totalité de ceux des grands pays étaient sociaux-démocrates, ce qui n’occasionna pas le début d’une entame de « virage à gauche » du golem européen. La gauche, sur ce sujet, nage toujours en pleine contradiction. À droite, au moins, le débat est clos depuis longtemps. La droite a adopté inconditionnellement la ligne eurolibérale dès les années 1970, en la confondant sans nuance avec l’intérêt de la France, par conséquent ce n’est une surprise pour personne qu’elle la défende de la même manière aujourd’hui, sans réserve autre que quelques précautions oratoires à l’adresse de la partie de son électorat qui reste souverainiste, et qui se sent orphelin de Philippe Seguin.


La droite dite « gaulliste » ne mérite plus cette épithète depuis longtemps si l’on en croit le général de Gaulle lui-même, qui se confia à Alain Peyrefitte à propos de ce que l’on appelait à l’époque de son retour aux affaires « l’Europe intégrée » : « Tous ces personnages lamentables de la IVe République y trouvaient un moyen de se décharger de leurs responsabilités, affirmait-il. Ils n’étaient pas capables de les saisir ; alors il fallait les repasser à d’autres. Tenir leur rang dans le monde ? Pas question ! Mettons-nous sous le parapluie. Avoir une armée et la faire obéir ? Pas question ! La donner à d’autres ! Remettre le pays debout et servir d’exemple au monde ? Pas pour eux ! L’alibi tout trouvé, c’était l’Europe. »21


Lorsqu’en 2016, Manuel Valls voulut défendre son grand plan d’économies, il asséna qu’il était « hors de question de changer de politique économique », et que ceux qui y pensaient à gauche étaient des « irresponsables »22. Cet homme qui venait de faire campagne contre l’austérité en Europe lors de la campagne européenne de 2014 appliquait en même temps celle-ci en France, car il n’avait pas d’autre choix s’il voulait continuer à s’asseoir à la table des négociations à Bruxelles. À tout prendre, il était alors plus confortable pour lui de la faire sienne plutôt que d’assumer explicitement ce lien de subordination devant quarante-cinq millions d’électeurs. Manuel Valls était à l’époque l’homme idéal pour cette mission. Il incarnait déjà à merveille l’expression « UMPS », qui s’était répandue bien au-delà des cercles d’extrême-droite, et qui dénonçait déjà deux partis devenus identiques. Cette idée est trop simple, on l’a dit : ils ne sont pas la même chose, mais plutôt les deux faces du même euro. Hollande et Valls avaient mis le bras dans un engrenage qui allait faire de la gauche classique « une étoile morte », selon le mot sévère d’Emmanuel Macron, interrogé par Mediapart alors qu’il n’était encore que le conseiller économique du président.


L’engrenage supranational avait à la même époque tordu le bras d’un autre éminent personnage, dont le cas est emblématique de la mécanique européenne. Remplacé par ledit Macron à Bercy puis appointé par l’Élysée pour représenter la France à la Commission européenne, Pierre Moscovici devait d’abord, avant de prendre ses fonctions, passer à l’oral devant les députés européens. Son titre de vice-président du Cercle de l’Industrie, un organisme considéré comme un lobby par Bruxelles, aurait dû lui garantir l’accueil chaleureux qu’on y réserve d’ordinaire à cette catégorie de professionnels, mais les piètres résultats économiques de la France sous sa férule lui avaient, comme on dit, savonné la planche. Le voici qui vante malgré tout son action bienfaitrice à Bercy, toute d’« efforts structurels » et de « réduction des déficits », face à des députés dubitatifs qui lui opposent qu’il n’en a pas fait assez et que son bilan personnel est mauvais. Le test passé finalement de justesse, il s’installe à la Commission, et inaugure une nouveauté institutionnelle qu’on aurait dit faite pour lui puisqu’il fut flanqué de deux « vice-présidents » anglo-saxons chargés de le surveiller. De surcroît et fort ironiquement, sa charge consistait à rappeler régulièrement à l’ordre ses propres amis socialistes français, en public, et souvent en anglais, les contraignant par la menace à faire ce que lui-même n’avait pas su accomplir, et dont pourtant il s’était vanté. Chacune de ses sorties reste le régal du connaisseur, comme lorsqu’il essaya de prétendre que non, il ne gagne pas vingt-quatre mille euros par mois, alors que le salaire des commissaires est tout ce qu’il y a de plus public. On se dit alors que décidément, il n’y a que dans la kafkaïenne Bruxelles qu’une telle séquence pouvait se produire.


Le lendemain de son élection triomphale face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron reçut ses deux premiers messages de félicitations. Ils provenaient du président la Commission européenne, Jean-Paul Juncker, et du commissaire européen en charge du suivi des budgets des États de la zone euro, qui lui ont rappelé en quatre mots ses véritables prérogatives à la tête d’un pays visé par une procédure officielle de l’Union pour déficit excessif : « la France dépense trop ! » Les intellectuels ont rapidement livré leur verdict : on assistait à la promotion d’une « Europe hors-sol », selon Régis Debray, tandis que Michel Onfray dénonçait « la poupée gonflable du capital », « un exécutant de l’État maastrichtien, ce veau d’or, ce moloch totalitaire ».


On aura l’occasion plus loin de comprendre les enjeux majeurs qui s’articulent autour de la question européenne. Nous ne pouvons cependant pas conclure ici sans aborder les infernaux parages du parti qui aura, temporairement au moins, tiré son épingle de tout ce jeu, le Front national. Si Jacques Chirac s’était accommodé de la « Stratégie SOS Racisme » mise en place par François Mitterrand, c’est parce qu’il pouvait encore malgré tout considérer le Front national comme une relative force d’appoint. Les dirigeants s’invectivaient mais une bonne partie des électeurs rentrait finalement au bercail. Et c’est alors qu’on croyait le parti de Jean-Marie Le Pen définitivement hors-jeu après la scission de 1999, que se produisit l’électrochoc du 21 avril 2002. On a expliqué le résultat de cette élection de plusieurs manières, par la division de la gauche, ou l’engouement passager du public pour les thématiques sécuritaires. Toutes ces causes sont sans doute valables, mais il en est une que l’on oublie souvent. On sortait alors d’une cohabitation, RPR et PS avaient cogéré le pays, et signé ensemble les traités européens d’Amsterdam et de Nice. On avait remisé au placard Philippe Séguin d’un côté et Jean-Pierre Chevènement de l’autre. Les communistes étaient depuis longtemps passés, avec armes et bagages, de la critique de la construction européenne à son soutien, via l’« eurocommunisme ». Les trotskystes de leur côté répétaient déjà sans relâche qu’ils entendaient « sortir du capitalisme mais pas de l’Union européenne ».


Une fois Charles Pasqua lui aussi sorti du jeu, Jean-Marie le Pen s’est retrouvé seul ou presque pour représenter l’euroscepticisme, associant de fait dans les esprits cette thématique à celles du racisme et de l’immigration alors que dix ans plus tôt, c’est près d’un Français sur deux qui avait voté contre Maastricht, et bien plus encore en 2005 contre le traité constitutionnel européen. Le philosophe et historien Marcel Gauchet, parmi d’autres, voit dans la progression du Front national à cette époque une manifestation pervertie de l’égalitarisme français, et bien souvent un vote de classe. Ce sont effectivement les ouvriers et les employés qui ont constitué la base inaltérable du Front national dans son ascension. Des couches populaires que l’on dit à bout, et qui trouveraient dans le vote FN un exutoire sans frais en même temps qu’elles enverraient un message aux partis de gouvernement. On peut aussi les considérer, et beaucoup ne s’en privent pas, comme une classe dangereuse, bernée par les sirènes populistes, et qui entretient un état de violence latent dans la société. Emmanuel Todd affirme au contraire que le vote Front national « ne révèle pas une violence populaire spécifique, il n’est que le reflet, dans les milieux populaires, de la violence de la classe dirigeante »23.


Pour ses partisans, le Front national d’aujourd’hui n’est qu’un simple parti « national-républicain » qui concilie aspirations sociales, souverainistes et identitaires. Un élargissement du râteau qui va de pair avec la croissance d’une structure devenue massive en nombre de militants et d’élus. Pour ses détracteurs, le projet du FN mènera la France au mieux à la ruine par autarcie, au pire au chaos et à la violence fasciste. Si cette dernière menace « n’était que du théâtre » comme l’a reconnu Lionel Jospin, les dirigeants du Front national participent eux aussi, par leurs outrances répétées, au maintien du dispositif du Centre, en lui donnant les moyens de sa relégitimation. L’épisode du débat calamiteux débat d’entre-deux-tours opposant Marine Le Pen à Emmanuel Macron a fait figure d’apogée de ce point de vue. Dans un paysage politique français dévasté, la « menace » frontiste est en réalité le dernier frein qui empêche l’abstention d’atteindre régulièrement 70%, et il est désormais tenu pour acquis par nombre d’observateurs politiques que le Front national est la meilleure roue de secours du système. Il empêche notamment la constitution d’un pôle souverainiste crédible, susceptible de proposer une opposition institutionnelle cohérente à la mondialisation.


Comme l’a souligné Luc Le Vaillant dans Libération : « Le FN fait aussi sa pelote parce qu’il a agrégé, à ses névroses sécuritaires, des propositions solidaires et protectrices que la gauche de gouvernement a jeté avec l’eau du bain européen. »24 Cette dernière image est d’autant plus correcte qu’il s’agit bien d’une dilution, et à tous les niveaux. Zygmunt Bauman, sociologue récemment disparu, est connu pour son diagnostic d’une « société liquide », une société qui définit comme prioritaires et absolues les valeurs de la communication permanente, mais aussi et surtout de la fluidité et de la mobilité. Des valeurs couramment encensées alors qu’elles sont en réalité, vues d’en bas, les ingrédients de base de la précarité. Thierry Blin, sociologue lui aussi, y voit l’une des explications de l’essor du Front national. Pour lui, « ce que le vote FN manifeste, c’est une nostalgie du solide, de la prise collective sur la vie ordinaire, ce rejet de l’impuissance face à l’inéluctabilité de l’adaptation à l’économie « telle qu’elle va ». »25 Un vote par défaut qui n’est que la conséquence des incohérences de ceux qui prétendent lutter mieux que le Front national contre cette impuissance : « Entretenir le flou sur le rapport à l’Europe, à la souveraineté, ajoute Thierry Blin, parler, dans le même wagon, de l’horreur des frontières et des souverainetés populaires, c’est se condamner, à terme, à une fossilisation inéluctable. »


Les deux principaux partis de gouvernement ont, avec Nicolas Sarkozy et François Hollande, durablement déçu leur propre camp. Quant au Front de gauche, son ascension s’est montrée largement moindre que son potentiel le laissait légitimement espérer. Des voix qui auraient dû lui revenir en grand nombre à la faveur de l’échec de François Hollande sont parties en masse chez Marine le Pen, avant qu’une partie y revienne lorsque Jean-Luc Mélenchon adopta la bannière des « Insoumis » et accepta d’assumer une certaine dose de populisme souverainiste. Conscient de l’inanité du grand Centre, il prophétisait à juste titre, au début de son épopée en solo après trois décennies passées au Parti socialiste : « Maintenant, c’est le FN contre nous ». Cet affrontement a commencé depuis déjà quelques années, et le résultat qui s’affiche depuis sous nos yeux n’est pour l’instant pas en sa faveur. Car la patronne du Front national a décidé de tirer un profit maximum des non-dits de ses adversaires. Tous, pas juste les habituels tabous liés au racisme ou à l’immigration. Depuis plusieurs années, elle s’est fait un malin plaisir d’étoffer son discours en s’abreuvant aux sources dissidentes plébiscitées sur Internet, dont ses opposants lui laissent l’exclusivité. Elle peut en toute tranquillité citer Jean-Claude Michéa, s’approprier Jacques Sapir (tous deux hommes de gauche convaincus), et même recruter le collègue et partenaire de ce dernier, l’économiste Philippe Murer, parti depuis sous d’autres cieux. Elle envoya des émissaires prendre des notes aux conférences eurocritiques pointues de François Asselineau (selon ce dernier en tout cas), et n’hésita pas à récupérer, sans les avoir toujours bien digérées (celà aussi, sa médiocre performance au débat d’entre-deux-tours l’a cruellement prouvé), les analyses alternatives de la monnaie.


Ces thèmes, et d’autres avec eux, seront détaillés au gré des sujets abordés dans les prochains chapitres, puisqu’on tient là un des nœuds du problème. Si la gauche radicale se révèle impuissante à contenir le FN en s’appropriant profondément et durablement certains de ces sujets (et les tensions migratoires ne sont pas le morceau le plus digeste), les tensions vont continuer à s’accumuler, et des troubles sont nécessairement à prévoir. Comme le pressent Thierry Blin dans l’article cité plus haut, le débat finirait rapidement par se résumer à une simple alternative : « Global capitalism ou Le Pen ». Ce choix n’est pas tolérable pour une large majorité de la population française qui ne veut ni l’un, ni l’autre. Le potentiel révolutionnaire d’une arrivée houleuse du Front national au pouvoir en France n’est pas à négliger. Le spectacle d’une mécanique électorale supposée neutre qui bloquerait cette accession malgré des victoires répétées de ce parti à tous les prochains premiers tours n’en serait peut-être pas moins dépourvu, mais d’une autre manière. Reste la certitude qu’un échec du grand Centre macronien réuni ouvrira par défaut une voie plus large que jamais au Front national. Alors, Le Pen ou la révolution ? Le Pen et la révolution ? À l’heure où tous les pays d’Europe voient l’extrême-droite prendre de plus en plus de poids, un pays a réussi à la faire presque totalement couler. Il s’agit de la Grande-Bretagne, dans la foulée immédiate du « Brexit ». Un indice ?


La France, en tout cas, s’échauffe car elle est impatiente d’apercevoir le bout d’un tunnel dans lequel elle s’est engagée il y a déjà plus de quarante ans. Le refus du déclin économique et politique et la condamnation des inégalités ne sauraient suffire à eux seuls à faire significativement monter le désir révolutionnaire parmi les Français ; pour enclencher une telle dynamique, il faut que cette situation apparaisse comme rien moins qu’inéluctable. Ce qu’elle devient, explicitement, lorsque les Français valident par l’observation des faits leur impression d’avoir totalement et définitivement perdu le contrôle des événements. Ils prennent progressivement conscience que les leviers du pouvoir sont partis ailleurs, au fil des traités européens, emportant d’abord avec eux des bribes, puis des lambeaux, puis des membres entiers de tout ce qui faisait de la France un pays démocratique. Car de gauche à droite, une fois rapidement effacées les dernières volutes des immenses « succès démocratiques » que constituent les élections présidentielles selon les commentateurs autorisés, ce qu’un nombre grandissant de Français déplore bruyamment, c’est tout simplement la perte de leur démocratie. Celle-ci s’est faite de plus en plus floue au gré des progrès conjoints et conjugués de la construction européenne et de la prise de pouvoir des grands lobbys à un niveau supranational, et est aujourd’hui presque totalement évanescente, depuis le traité de Lisbonne et les mécanismes ultérieurs mis en place pour tenter de gérer autant que possible l’interminable crise de l’euro. L’élection surprise d’un président qui fait sien le programme bruxellois sans qu’on ait besoin de l’y contraindre n’est qu’un pansement, au mieux temporaire, pour l’oligarchie au pouvoir.


Car le voyage est sans retour. Si l’on voit chaque jour beaucoup d’amoureux de l’Europe de toutes obédiences tourner casaques et venir grossir les rangs des adversaires de la « dictature de Bruxelles », l’inverse est en l’état actuel des choses tout simplement inenvisageable. Depuis l’incroyable fiasco du référendum de 2005, quelque chose s’est définitivement cassé entre l’Union européenne et beaucoup de peuples d’Europe, et tout particulièrement les Français. Incrédules et cartésiens, ils se sont intéressés aux complexes et rébarbatives règles du jeu européen, et beaucoup sont allés lire par eux-mêmes les articles des traités qu’on leur signalait sur Internet. Dans leur grande diversité sociologique et politique, ils ont alors confronté leurs désirs, leurs aspirations, leurs positions respectives vis-à-vis du capital et leurs solutions personnelles pour la France et l’Europe au contenu desdits traités. Ils en reviennent déçus, sonnés : tout, ou presque tout ce qui fait qu’une politique est « de gauche radicale », « de gauche », « colbertiste », « gaulliste », ou « de droite nationale » est désormais purement, simplement et surtout formellement interdit par les traités. Il ne sert plus à rien d’en parler puisque cela n’arrivera pas, pour un certain nombre de raisons qui tiennent à la structure même de l’Union européenne. À ce stade de notre récit, il est temps de plonger dans les arcanes de cette construction complexe, afin de comprendre pourquoi et comment elle accumule aux pieds de ses larges murailles un nombre sans cesse croissant de contempteurs particulièrement déterminés.


Notes du chapitre 1.b
1 Pourquoi il faut dissoudre le PS, Jean-François Kahn, Larousse, 2008.
2 La société des socialistes, Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, Editions du Croquant, 2006.
3 www.michele-delaunay.net, « Le tunnel, ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie », 13 septembre 2014.
4 Interview publiée sur Internet par Enquête et Débats, janvier 2015.
5 Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard, Grasset, 1977.
6 Note sur la suppression générale des partis politiques, Simone Weil, Climats, 2006.
7 Interview donnée au Point, avril 2015.
8 Ou Linguae Quintae Republicae, la langue de la Ve République selon Eric Hazan (LQR, la propagande du quotidien, Raisons d’Agir, 2008), à qui nous empruntons certains de ces exemples.
9 La gauche divine, Jean Baudrillard, Grasset, 1985.
10 Une France sous influence, Vanessa Ratignier et Pierre Péan, Fayard, 2014.
11 Christian Vanneste, La révolution en question, Boulevard Voltaire, juillet 2014.
12 Devoirs de vérité, François Hollande, Stock, 2006.
13 Festivus festivus, Philippe Muray et Elisabeth Levy, Flammarion, 2008.
14 La France au défi, Hubert Védrine, Fayard, 2014.
15 La double pensée, Jean-Claude Michéa, Flammarion, 2008.
16 L’empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa, Climars, 2007.
17 Le Monde Diplomatique, « La politique et la simulation », Jean Baudrillard, juin 1978.
18 Le Monde Diplomatique, « La gauche ne peut pas mourir », Frédéric Lordon, septembre 2014.
19 L’illusion du bloc bourgeois, Bruno Amable et Stefano Palombarini, Raisons d’Agir, 2017.
20 Verbatim, 1981-1986, Jacques Attali, Fayard, 1994.
21 C’était de Gaulle, Tome 2, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997.
22 Interview donnée au Journal du Dimanche, août 2014.
23 L’illusion économique, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 1999.
24 Libération, « Et si le Front national était plus à gauche que François Hollande ? », Luc Le Vaillant, 2 juin 2014. La revue américaine Foreign Affairs ira jusqu’à intituler son interview de Marine Le Pen en octobre 2016 : « The Next French Revolution ? »
25 Bastamag.net, « Peut-on encore sauver la gauche radicale ? », Thierry Blin, 8 juillet 2014.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2 – Où est passée la démocratie ?

« Tout le monde se prétend démocrate, surtout les aristocrates. »
Auguste Blanqui


Lorsque le peuple se dote d’un quelconque pouvoir, la « démocratie » désigne à la fois la forme de légitimation de ce pouvoir et les modalités de son exercice, qui peuvent être extrêmement variées. On les imagine cependant le plus souvent sous l’angle de la délégation par représentation. Pour que la démocratie s’éclipse d’un régime dit « démocratique », dans lequel le peuple garde le pouvoir d’élire ses hommes politiques, il faut donc que ces derniers soient eux-mêmes privés de pouvoir. Ceci est loin d’être évident pour tout le monde, le XXe siècle ayant essoré la notion même de démocratie. Elle était alors devenue l’autre nom du camp qui combattait le communisme. Identifiée au libéralisme, et comme lui définie en creux, cette « démocratie de marché » a pu et pourra encore justifier toutes les oligarchies.


En théorie, ne sont véritablement « démocratiques » (y compris au sens moderne du terme) que les décisions révocables, prises par un gouvernement représentatif, qui s’appuie sur un État souverain. L’État doit être souverain pour que le gouvernement puisse disposer de réels moyens d’action. Ce dernier doit être représentatif pour que ses décisions soient légitimes. Et lesdites décisions doivent pouvoir être remises en cause si l’avis des gouvernés évolue, s’il s’avère que l’on s’est trompé, que l’on a été trompé, ou si les circonstances l’exigent. Il est aisé de mettre en question la représentativité réelle des gouvernements successifs en France, notamment lorsqu’un élu est choisi pour la seule qualité d’être « moins pire » que le concurrent. Pour le reste, il est désormais largement acquis que c’est l’Union européenne qui s’en charge. Avec elle, la démocratie est devenue procédurale, elle se juge selon le respect de règles établies à un instant donné et considérées comme irrévocables. La délégation de pouvoir se perd dans ce que Pascal Lamy, l’ancien commissaire européen puis président de l’Organisation mondiale du commerce, appelle pour s’en féliciter la « transitivité démocratique » : le demos s’incarne dans un élu, qui lui-même nomme quelqu’un, qui délègue quelqu’un d’autre, et ainsi de suite, en prétendant contre toute évidence que le demos arrive intact jusqu’à la décision finale, la décision « souveraine ».


La souveraineté est magistralement prônée lorsqu’il s’agit de l’appliquer à soi-même, en tant qu’individu. Cette souveraineté-là est une exigence moderne, et le point de départ de toute la littérature du « développement personnel ». Les entreprises aussi veillent jalousement sur la leur. Dans tous ces cas, la souveraineté est en définitive synonyme de liberté : liberté individuelle, liberté d’entreprendre, liberté d’investir… Appliqué aux États-nations, cette signification s’estompe, la souveraineté s’abandonnant alors dans le souverainisme. Elle ne serait plus liberté pour soi-même, mais asservissement de l’autre, et n’est dès lors plus acceptable que « partagée » ou « divisée ». Mais l’Union européenne n’est après tout qu’un échelon supplémentaire, et le projet fédéral consiste justement en une « souveraineté européenne » pleine et entière. Parle-t-on pour autant de « souverainistes européens » à propos des pères fondateurs de l’Union européenne ou de ses actuels dirigeants ? On fait en revanche


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais les deux chapitres suivants sont disponibles sur ce blog)

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2.a – L’Europe des corporations

« La main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. »
Napoléon


Immédiatement après Washington, et s’inscrivant bien volontiers dans son modèle, Bruxelles est la deuxième capitale mondiale du lobbying. Une influence à peine souterraine qui s’exerce principalement au profit des entreprises multinationales, souvent organisées en groupes d’intérêts catégoriels qui démultiplient leur force. Cartels de l’énergie ou de la construction, groupes pharmaceutiques, compagnies aériennes, éditeurs de logiciels, industriels de l’agrobusiness ou marchands de tabac, sans oublier les banques et autres établissements financiers, chacun tente à sa manière d’orienter les décisions européennes, depuis leur élaboration par la Commission jusqu’aux amendements parlementaires.


L’historienne Annie Lacroix-Riz rappelle que le lien unissant les industriels à la construction européenne remonte à l’entre-deux-guerres, par une politique précoce de cartellisation franco-allemande dans les domaines du charbon et de l’acier qui préfigurera la CECA, officialisée vingt ans plus tard. L’Union européenne est en effet dès l’entame un projet corporatif, relancé après une période de pause, bien plus qu’une « saine réaction d’amitié » imaginée au lendemain d’une guerre fratricide. À chaque étape de sa construction, elle trouvera sans peine des tuteurs bienveillants parmi les groupes industriels et financiers, européens autant qu’américains, qui la doteront en fonds, en personnel, et lui suggèreront ses lignes directrices.


L’influence des grands groupes se décline de plusieurs manières. Le lobbying « classique », tout d’abord, pour lequel on embauche un cabinet spécialisé, sis à Bruxelles, probablement en face du Parlement. Ses experts, recrutés dans l’administration européenne pour leur connaissance de ses rouages les plus intimes, s’arrangent pour savoir quel fonctionnaire, quel député ou quel commissaire est à convaincre de manière prioritaire, et de quelle manière. L’autre voie est plus efficace encore. Il s’agit de loger directement au cœur du système, au sein des « groupes d’experts » qui assistent la Commission, et qui sont presque exclusivement composés des représentants des industriels concernés.


Les groupes d’intérêts rédigent en outre une grande partie des amendements déposés par les parlementaires européens. Suffisamment se sont fait prendre, quand ils ne le revendiquent pas ouvertement, pour qu’il n’y ait plus de doutes sur la question. S’il en restait tout de même quelques-uns, les courageux enquêteurs du site lobbyplag.eu ont recensé les copiés-collés entre les rapports d’entreprises et les amendements du Parlement, avec un taux de réussite de 60%. Les députés sont en effet cernés : les vingt mille lobbyistes présents à Bruxelles doublent la population du quartier européen, et forment le seul public rencontré par les fonctionnaires et les élus. Ils sont l’agora de l’Union européenne, sa société civile. Les eurodéputés disposent pourtant déjà de trois mille juristes et assistants chargés d’assurer la formation continue des élus sur tous les sujets qu’ils ont à traiter. Ces auxiliaires ne font cependant pas le poids face à la meute des influenceurs, que ces derniers soient inscrits ou non sur le fantoche « registre de la transparence » du Parlement, qu’ils soient ou non titulaires de l’un des quatre mille pass permanents leur donnant accès au bâtiment. Sans bruit, la société s’est adaptée. Comme le fait remarquer le journaliste et lanceur d’alertes Roger Lenglet, certaines universités proposent désormais des « Masters en lobbying » pour former les influenceurs de demain aux techniques les plus novatrices1. Faut-il cependant les appeler « lobbyistes », « consultants en communication », ou tout simplement « corrupteurs professionnels » ? La limite est souvent ténue, ajoute notre whistleblower. Bien entendu, on peut difficilement en vouloir à l’avocat de défendre son client, c’est bien au juge de rester impartial.


La France, pour sa part, revendique une longue tradition de lobbying d’establishment, via les réseaux d’influence des Écoles les plus prestigieuses et des grands corps de l’État. Pour convaincre un ministre, il fallait dans l’idéal recruter un polytechnicien ou un énarque, si possible inspecteur des Finances, bref quelqu’un du même corps. Le lobbyiste Daniel Guéguen note une vraie différence avec ce qu’il se passe à Bruxelles. À l’échelon européen, ce sont bien souvent des fonctionnaires qu’il faut convaincre, « le petit fonctionnaire et son porte-plume qui va rédiger un règlement technique très important pour une entreprise » ; du coup, l’agent d’influence juge son métier très utile, car il serait finalement « l’unique contre-pouvoir à cette bureaucratie »2. On aura vraiment tout entendu. L’Union lui simplifie la tâche : quel plus beau rêve pour un lobbyiste que de faire vingt-huit ricochets avec le même caillou ? Un pays en particulier devra tout de même être travaillé au corps si et seulement s’il a décidé de s’opposer frontalement à l’initiative européenne. Gain de temps et d’énergie pour tous. Sans compter la stabilité qu’offrent les institutions de Bruxelles, loin des élections nationales potentiellement génératrices d’angoisses pour les industriels. Selon le journaliste, essayiste et désormais député François Rufin, « on pourrait dire que les milieux d’affaires doivent encore, dans les États-nations, s’accommoder de rapports de force, de contradictions internes au bloc au pouvoir, faire avec les élections, faire avec les mouvements sociaux, faire avec la presse critique parfois, tandis que ces mêmes milieux peuvent, au niveau de l’Europe, jouer sans s’accommoder de rien. Ils évacuent ces contraintes »3. Il leur est ainsi d’autant plus facile de parvenir à leurs fins. Pascal Lamy ne reconnaissait-il pas benoîtement que « la remise en ordre et la « marchéisation » de l’économie française » se sont faites par l’Europe, grâce à l’Europe et à cause de l’Europe »4 ? Le milliardaire Bernard Arnault va encore plus loin, considérant que « les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les États »5. Et le capitaine d’industrie d’en conclure sans équivoque que « l’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. Heureusement. » Toujours moins d’État, et cela pour « améliorer le climat des affaires », et satisfaire ainsi l’un des principaux critères choisis par les agences de notation pour l’évaluation desdits États.


Confrontée à la complexité du monde ainsi qu’à ses obligations quotidiennes de représentation, notre classe politique a depuis longtemps « externalisé » sa pensée. Accaparés par les mondanités, les campagnes électorales et la communication incessante, les élus comptent désormais sur les think tanks pour leur dire quoi penser sur chaque grand sujet. Selon la description qu’en fait Roger Lenglet, « des hommes de réseau y encadrent des intellectuels chargés de phosphorer « dans le bon sens » »6. Ils trouvent leurs mécènes dans une sélection de grands groupes parmi lesquels on retrouve régulièrement, pour ce qui concerne la France, Bouygues, Dassault, LVMH, Sanofi, Total, Areva, Capgemini, EADS, ou encore Axa. Qu’elles s’appellent Afep, Terra Nova ou Institut Montaigne, qu’elles s’affirment de droite ou se prétendent de gauche, ces structures fonctionnent en meute. Sous couvert de diversité et de pluralisme, elles offrent toujours un consensus significatif sur tel ou tel sujet.


En matière de politique publique, leur principale stratégie est d’« affamer la bête », la technique reaganienne consistant à vider les comptes de l’État par des baisses d’impôts pour ensuite pratiquer l’austérité afin de réduire la puissance publique à la portion congrue. Cette industrie intellectuelle constituée par les think tanks permet aux hommes politiques de délocaliser leurs cerveaux, tout en appuyant la pertinence de leurs décisions sur une entité prétendument objective. Quant aux experts et universitaires qui travaillent pour ces institutions, ils voient leur carrière s’accélérer et leurs apparitions télévisées se multiplier, avec parfois, pour les plus facétieux, le luxe de se présenter comme un contre-pouvoir alors qu’ils ont l’oreille des dirigeants et table ouverte dans les grands médias. La production de ces instituts est disséminée tous azimuts. On la retrouve dans les articles du Monde, dans les discours des députés, dans les argumentaires préparés par les cabinets de lobbying, et c’est bien justement cette répétition incessante qui crédibilise leurs conclusions.


Si la plupart restent discrets, certains think tanks et autres lobbys sont rentrés dans l’Histoire, pour leur rôle central dans la construction européenne, comme le Mouvement européen, dès l’origine, ou l’association Friends of Europe. C’est aussi le cas de l’European Round Table (ERT), créée dans les années 1980 par les patrons de la Lyonnaise des eaux, Volvo, Fiat et Philips. En janvier 1985, elle publie son grand rapport « Europe 1990 : un agenda pour l’action », qui sera repris presque mot pour mot pour par Jacques Delors dans son Livre blanc. C’est la genèse de l’Acte unique européen, et avec lui la libéralisation généralisée. L’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) s’est retrouvée un jour à occuper les locaux de l’ERT lors d’une action coup-de-poing. Ses membres ont pu photocopier quantité de documents prouvant l’influence énorme de l’institution. Ils font l’objet d’un chapitre du rapport « Europe Inc. », diffusé en 1997, dont aucun journaliste n’a jugé bon de faire mention. L’ERT entretient un lien direct et privilégié avec la Commission, par des échanges réguliers et amicaux, et même des groupes de travail conjoints. Elle se réunit toujours une semaine avant chaque grand raout européen, et il lui arrive parfois de montrer les dents. Dès l’Acte unique, particulièrement difficile à avaler pour un certain nombre d’États-membres, l’ERT a dû mettre la pression sur la Commission, la menaçant de délocaliser la production des principaux industriels européens7.


Le gouvernement de l’Union fut alors pris à son propre piège. Il souhaitait bénéficier d’une expertise « objective » lui permettant d’asseoir sa position, face à des gouvernements nationaux traditionnellement méfiants à son égard. Mais la Commission n’a su trouver que des lobbys pour remplir ce rôle, devenant un otage particulièrement consentant puisqu’elle partage avec les multinationales cette commune aversion pour les frontières qui est la marque de tout « grand européen ». Selon l’essayiste Geoffrey Geuens, c’est d’ailleurs directement à la demande de la Commission que l’ERT a été créée, pour faciliter la « fabrique du consensus »8. Le circuit est désormais bien rodé : l’ERT fait un rapport ; puis la Commission crée un groupe de travail, composé de membres de l’ERT ou d’autres groupements d’intérêts, qui aboutissent aux mêmes conclusions, leur donnant la légitimité nécessaire pour que la Commission s’en empare officiellement. Un cas typique fut offert par le comité Larosière, dirigé par l’ancien directeur du FMI et entièrement constitué de banquiers, qui fut chargé après 2008 de proposer de nouvelles règles financières en Europe. Son rapport, rédigé à l’avantage des banques, fut repris par la Commission, puis transformé en « feuille de route » par le Conseil, les vingt-sept chefs d’État n’ayant pas jugé utile de s’opposer au travail acharné et forcément impartial d’un tel aréopage.


Si l’influence sait le plus souvent rester indirecte et les conseils amicaux, l’intimité entre les responsables européens et les groupes d’influence dégénère parfois en corruption pure et simple. Dans son rapport de 2014, l’ONG Transparency International décrit une Union européenne « vulnérable à la corruption », pointant « une atmosphère de complaisance à Bruxelles, notamment dans la façon dont les conflits d’intérêts sont vérifiés et sanctionnés. » Les règles sont mises en œuvre de façon laxiste et les contrôles insuffisants, sans vérification exhaustive des avoirs déclarés par les commissaires ou les députés européens. L’association déplore les lacunes importantes des règles censées encadrer le lobbying, et par voie de conséquence « la tendance croissante à négocier les lois en coulisses ». Empiriquement, chaque testing effectué au Parlement (une spécialité des journalistes anglais) fait son lot de victimes, des députés pris sur le fait, prêts à faire passer un amendement contre une forte somme d’argent. Plus généralement, les soupçons de conflits d’intérêts sont permanents. À tel point que lorsque le belge Herman Von Rompuy quitta son poste de président du Conseil en 2014, l’Union jugea nécessaire de lui offrir un golden parachute de 650 000 euros. Justification officielle, selon une logique toute particulière : le bougre n’aurait pas pu retrouver un emploi supérieurement rémunéré sans être soupçonné de conflit d’intérêt. Des précautions dont ne s’embarrassa pas le précédent président de la Commission européenne, le Portugais Jose-Manuel Barroso, dont le recrutement par la banque Goldman Sachs à l’été 2016 fit scandale.


Les grands groupes sont par essence multinationaux, et peu importe à Bruxelles qu’une suggestion vienne d’une entreprise basée en Europe. Les firmes américaines ont depuis longtemps flairé la bonne affaire. Regroupés dans l’American Chamber of Commerce (AmCham), ces majors sont les premières à avoir créé des postes de « Mister Europe » pour s’inviter à la barre. Maja Wessels, présidente de l’AmCham en 2002, s’en félicitait bruyamment : « Nous avons toujours travaillé dans la même direction que la Commission, au projet général d’une Europe plus forte, plus large, plus intégrée »9. À l’échelle du monde, les entreprises se déploient dans un univers de vide juridique et de principes non contraignants, et l’image qu’elles ont donnée d’elles-mêmes à Bhopal ou Rana Plaza démontre l’étendue de leur impunité. Mais si l’Union européenne, qui devrait montrer l’exemple en proposant des règles claires préservant l’intérêt général, se garde bien d’en faire trop, le constat n’est guère plus brillant au niveau national. Le groupe socialiste précédemment majoritaire à l’Assemblée nationale avait rédigé un texte très faible, qui se serait appelé « loi contre l’impunité des firmes transnationales » s’il ne s’en était pas lui-même débarrassé en commission des lois. Et si le très controversé « secret des affaires » n’a fait finalement pas partie de la première Loi Macron, c’était pour mieux revenir en douce… par Bruxelles !


Comme quoi l’Union européenne ne s’occupe pas que du calibre des pommes de terre. C’est pourtant l’une de ses occupations favorites, que l’on cite souvent pour s’en moquer. Mesurer les concombres et les tomates, pourquoi pas, mais faire remarquer à la grande distribution que ses sachets d’un kilo font souvent neuf cents grammes n’est pas jugé nécessaire par l’Union. Empêcher certaines fusions-acquisitions jugées abusives ? Elle répond présent, s’opposant à toute tentative de créer des « champions européens ». Mais lorsque la bourse américaine absorbe Euronext (qui regroupe les places de Paris, Londres et Amsterdam), elle obtient les félicitations du commissaire Irlandais au Marché intérieur. De même pour Microsoft, qui a littéralement « trompé » la Finlande, selon les mots du ministre Anti Rinne, en ne respectant pas les conditions posées au rachat de Nokia par le gouvernement d’Helsinki. Il serait du ressort de Bruxelles d’empêcher en outre les reprises d’entreprises frauduleuses organisées par les propriétaires d’usines pour ne pas payer de plan social, mais là encore on ne voit rien venir. Rien non plus pour contrer les LBO (leverage buy out, une méthode agressive d’acquisition d’entreprises par l’emprunt) conduits par des fonds spéculatifs non européens sur certaines de nos plus belles « vaches à lait », comme l’a montré parmi tant d’autres le triste épisode des Pages Jaunes. Les cinq cents multinationales les plus puissantes contrôlant plus de la moitié du PIB mondial, selon les chiffres de la Banque mondiale en 2013, on comprend qu’il vaille mieux les prendre avec des pincettes. Car là non plus visiblement, l’union ne fait pas la force.


Les firmes multinationales goûtent tout particulièrement à ces fruits de l’austérité que sont les nombreuses privatisations observées dans toute l’Europe depuis de nombreuses années, avec une accélération notable depuis 2008. C’est « l’accumulation par dépossession » dénoncée par le sociologue américain David Harvey. Lorsque les mets sont de choix, les gros mangeurs se pressent autour de la table, comme Vinci se portant candidat au rachat de quatorze aéroports régionaux grecs en octobre 2014. Des aéroports qui finiront finalement dans l’assiette d’un groupe allemand. Mais la Grèce a bien d’autres délices à offrir : ses plages, ses ports (de fret ou de plaisance), ses autoroutes, ses services publics (électricité, gaz, chemins de fer, services postaux, pétrole…), ses hôtels, ses sources thermales, ses châteaux… Tout ce patrimoine, vendu comme à la bougie, doit rapporter quelques dizaines de milliards d’euros d’ici 2020. Une goutte d’eau dans l’océan des dettes grecques, mais une aubaine pour beaucoup d’actionnaires qui ont leur rond de serviette à la Taiped, l’organisme chargé de cette grande braderie pour le compte du gouvernement grec. Dans sa mission, elle est épaulée par le FMI, qui tance régulièrement Athènes pour sa « terrible lenteur » à lever les obstacles juridiques, administratifs et politiques qui freinent la course aux privatisations et pourraient éventuellement décourager les investisseurs. Les dirigeants de la Taiped changent souvent, au gré des scandales, comme celui de la vente au rabais de la loterie nationale grecque.


Installées au cœur du système européen, les entreprises font feu de tout bois. L’euro est leur monnaie, le moyen qu’elles ont trouvé pour limiter le risque de change dans la zone. Empiriquement, le risque est tout relatif, car toujours couvert par une assurance ou un produit dérivé ; c’est donc le coût de l’assurance qu’il s’agissait de faire baisser. Lorsque l’euro est faible, les entreprises européennes exportent plus facilement. Lorsqu’il est fort, elles délocalisent leur production hors-zone, et leur pouvoir d’achat à l’extérieur est d’autant plus important, leur permettant d’acquérir plus facilement des concurrents. Pour les entreprises hors zone, l’euro est une monnaie stable et sans surprise, un excellent instrument de placement financier. Enfin, il est à noter que la valeur démesurée des billets de cinq cents euros (à comparer au billet de cent dollars) favorise les activités de la pègre et de tous ceux qui ont beaucoup d’argent liquide à dissimuler, à transporter ou à blanchir, à tel point que la Banque centrale européenne envisage sérieusement de les retirer de la circulation.


L’Union européenne ne s’est hélas pas faite dans l’intérêt des peuples, et mille nuisances de faible comme de haute intensité le rappellent régulièrement. L’austérité générale en Europe, tout d’abord, qui a engendré des désastres inconsidérés dans les pays d’Europe du Sud. À la clé, des coupes drastiques dans les secteurs essentiels que sont l’éducation, la santé, la justice ou encore les aides sociales. L’italien Tommaso Paddoa-Schioppa, que nous avons déjà croisé, l’annonçait dès 2003 : « Dans l’Europe continentale, un programme complet de réformes structurelles doit aujourd’hui prendre place, expliquait-il. Elles doivent être guidées par un unique principe : réduire le niveau des protections qui au cours du XXe siècle ont progressivement éloigné l’individu du contact direct avec la dureté de vivre, avec les revers de fortune, avec la sanction ou la récompense de ses défauts et qualités. »10 Nous nous étions effectivement éloignés du XIXe siècle sur ces points. Fallait-il le déplorer ? L’austérité commande aussi que l’État se montre beaucoup moins protecteur pour les secteurs en difficulté. Dans ce domaine, la règle est l’interdiction pure et simple des aides d’État pour tout ce qui n’aura pas reçu le tampon bruxellois. La PAC dirige par exemple 75% de ses subventions vers 25% des exploitations, les plus industrialisées, pendant que l’État français se voit contraint de récupérer le moindre centime versé « en trop » à ses laitiers, fruitiers et légumiers en voie de paupérisation accélérée. L’aide aux banques est permise en toute circonstance, mais pas le renflouement des chantiers navals. Quant aux monopoles publics, ils sont un à un remis en cause, via des nouveaux statuts baroques comme l’EPIC (Etablissement public à caractère industriel et commercial), qui ne permet aucune aide directe et limite même la garantie que l’État peut apporter à l’entreprise, comme la Cour de Justice de l’Union l’a confirmé par un arrêt du 3 avril 2015. La Poste et la SNCF sont concernées au premier chef. L’Union européenne se fait carrément vampire lorsqu’elle va jusqu’à remettre en cause le monopole de la collecte des dons par l’Établissement français du sang. Depuis février 2015, ce « marché » est désormais lui aussi ouvert à la concurrence, car plus rien désormais ne doit rester en dehors.


L’Union européenne ne s’arrête hélas pas en si bon chemin. Elle est ces dernières années particulièrement désinvolte concernant la santé de ses 495 millions de sujets. En février 2015 par exemple, la Commission caviardait un rapport sévère sur les perturbateurs endocriniens, refusant de bannir une trentaine de pesticides ainsi que le très contesté bisphénol A. Deux mois plus tard, l’Office européen des brevets autorisait tout simplement le brevetage du vivant. Puis l’Union décidait en juillet de s’intéresser aux seuils de radioactivité tolérés dans les aliments et boissons en cas de catastrophe nucléaire. Elle choisit de proposer des seuils très élevés, certains écologistes parlant d’un facteur dix par rapport aux normes communément acceptables. Plus récemment, c’est l’usage du glyphosate qui n’a fait l’objet d’aucune restriction, tandis que l’Union annonçait vouloir modifier le label bio pour réintroduire certains pesticides. En fait, quand Bruxelles se pique d’être écolo, c’est toujours et uniquement contre le changement climatique. Mais pour prévenir le Grand Réchauffement, elle veut des agrocarburants à base… d’huile de palme, un produit suspecté d’être cancérigène et cause majeure de déforestation. Elle avait aussi laissé passer une certaine quantité d’huile de moteur, jugée « sans toxicité aigüe », dans la mayonnaise industrielle, avec un scandale à la clé, vite étouffé, en 2008. Plus récemment, l’affaire des lasagnes et autres raviolis à la viande de cheval est aussi caractéristique de la manière dont les industriels savent user des rouages compliqués de l’Union européenne pour économiser deux centimes par-ci, trois centimes par-là… La présence à l’Agence européenne de sécurité alimentaire de plus de 60% d’experts qui ont des liens d’intérêt avec les industriels (selon une étude de Corporate Europe Observatory) n’est peut-être pas pour rien dans l’ampleur de ces dérives.


Car Bruxelles est aussi connue pour sa confiance aveugle dans les organismes génétiquement modifiés, ou devrait-on dire sa foi en Monsanto et Syngenta. En 2004, la culture OGM avait été admise en Europe par défaut, c’est-à-dire faute d’un consensus l’interdisant. Les pays récalcitrants, dont la France, ont donc payé chaque année une amende à l’Union européenne pour non application de l’autorisation des cultures OGM, jusqu’au compromis finalement trouvé en 2015 qui stipule que chaque gouvernement retrouve sa liberté de décision dans ce domaine. Onze ans pour en arriver là ! Monsanto ne désarme pas pour autant, et s’apprête à attaquer les États qui rechigneront grâce aux tribunaux arbitraux du futur Traité transatlantique. Gageons que la bataille sera âpre, et que Bruxelles ne se rangera pas du côté des réfractaires. Pour complaire à ses sponsors, l’Union ne joue pas qu’avec la santé des européens. Parfois, les pays pauvres, qu’elle prétend aider par ailleurs, y perdent aussi au passage. L’Union joue alors de toute sa masse critique, mais c’est pour venir à la rescousse de l’industrie pharmaceutique, exigeant que l’Inde « n’exporte plus ses médicaments génériques vers des pays qui n’en produisent pas »11, avec le soutien d’une majorité de gouvernements complices, dont celui de la France.


Une France qui contribue au budget de l’Europe pour huit à neuf milliards d’euros nets par an. Cette même somme, ou presque (sept milliards) a été dépensée « par erreur » par l’Union en 2013. Il s’agissait de subventions indûment perçues pour de sombres affaires d’hélicoptères espagnols, d’artichauts italiens, d’aéroports allemands, de PME slovènes… Et chaque année le même montant ou presque est gaspillé de la sorte. Mais l’Union européenne coûte bien plus cher que cela à la France. Aux huit milliards de contributions directes doivent s’ajouter d’autres dépenses budgétaires apparentes (cofinancements, sanctions, indemnités, etc.) pour un total de quatre milliards. Mais c’est surtout l’impact financier indirect de la réglementation européenne, les coûts induits pour déchiffrer les papyrus bruxellois et adapter les structures, qui fait gonfler la facture. Il serait de onze milliards par an pour la sphère publique (État et collectivités locales) et de plus de trente milliards pour le secteur privé. Soit un total d’une cinquantaine de milliards d’euros par an. Beaucoup d’argent, qui pourrait par exemple éviter à la France une régression sociale comme le SMIC jeune (que la Commission lui réclame) si elle pouvait l’utiliser autrement. Au passage, on aura bien compris que Bruxelles n’est pas là pour harmoniser quoi que ce soit autrement qu’à la baisse. Baisse des aides et des subventions, baisse des salaires, baisse des minimas sociaux… Quant à l’harmonisation fiscale tant désirée par les plus ardents socialistes français, elle se fait chaque jour sous nos yeux. Le taux moyen d’impôt sur les sociétés dans l’UE a baissé d’un tiers en vingt ans, entre 1990 et 2010. L’Irlande avait ouvert le bal, le faisant chuter à 12% pour attirer les sièges sociaux européens des multinationales comme Google. Une stratégie immédiatement suivie par les autres.


Alors devant tant d’échecs, en tout cas perçus comme tels par beaucoup d’européens, la Commission s’est vue obligée d’embaucher en 2014 une petite armée de « trolls » de l’Internet, chargée de propager la bonne parole sur des réseaux sociaux terriblement hostiles à « l’eurodictature ». On ne leur a pas confié la tâche la plus aisée. À l’époque, par exemple, les moqueries allaient bon train sur le seul et unique projet industriel intégralement bruxellois, le système de satellites Galileo, qui venait justement d’être placé sur une mauvaise orbite12. Encore cet épisode fut-il bref, contrairement aux reproches récurrents adressés à l’Union européenne à propos de l’influence d’un lobby bien particulier, niché encore plus que les autres au cœur même de Bruxelles, et qui s’évertue à déchaîner contre lui les foudres du public. Son action n’est pas qu’européenne, elle se décline à l’échelle de la planète, dans un chantage économique global propre à générer une tension potentiellement révolutionnaire.


Il s’agit bien sûr de la finance, mais on parle aussi des « marchés ». Ce dernier terme regroupe habituellement des institutions variées : fonds de pension, fonds spéculatifs, compagnies d’assurance, mais aussi et surtout les banques. Trônant au centre du système financier mondial, elles sont à la fois prêteuses, acheteuses et conseilleuses de toutes les autres institutions qui gravitent autour d’elles, et de toutes les entreprises… Les activités de marché représentent 56% du bilan des grandes banques européennes, un euro sur trois seulement intervenant dans une activité de prêt aux particuliers ou aux entreprises13. En outre, vis-à-vis du public, comme l’a fait remarquer Frédéric Lordon, elles détiennent le monopole de l’encaisse monétaire et l’intégralité des moyens de paiement, qui leur confèrent un pouvoir inégalé sur la société. Leurs meilleures cartouches sont d’ailleurs le chantage au credit crunch, le resserrement du crédit (les banques étant les seules capables de menacer de faire quelque chose qu’elles font déjà), ainsi que la hantise du bank run, ces files d’attentes interminables devant des guichets rapidement vidés, qui chauffent à blanc la population. Parfois, leurs manœuvres vont plus loin. On ne l’a pas fait dire au prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, qui déplore qu’« hélas, aujourd’hui, les banques disposent de 51% des droits de votes car elles achètent les gouvernements »14.


L’Union européenne, pas plus que les États-Unis, ne s’est révélée en mesure de réguler efficacement les excès de la finance. Que l’Amérique ait été à l’origine des deux pires crises du siècle n’a pas entamé son statut de modèle, et les groupes d’intérêts liés au secteur financier représentent à eux seuls le quart des structures de lobbying présentes à Bruxelles. Du coup, pas de régulation sérieuse en Europe, pas non plus de « taxe sur les transactions financières ». Des propositions ont bien été formulées en ce sens en 2014, mais elles se sont heurtées à un bloc de granit. Les banques françaises notamment, très présentes sur les dérivés, ne voulaient pas en entendre parler. La Deutsche Bank, qui traversait une mauvaise passe, ne pouvait pas se le permettre. Quant à la City, est-ce même la peine d’en parler ? Finalement l’Allemagne s’est révélée prête à faire un geste, pour la forme, car il était couru d’avance que les autres pays refuseraient. Si l’Allemagne avait été souveraine, elle aurait peut-être pu assumer seule sa décision et montrer l’exemple aux autres ; prise dans les chaînes de Bruxelles, elle en est incapable, ce qui enlève au passage un sacré poids des épaules de ses dirigeants. Les dissensions des uns et des autres ainsi que la férocité du lobbying déployé contre tout projet de régulation financière empêchèrent un accord à vingt-huit. On se rabattit sur un accord à onze, qui échoua lui aussi, pour les mêmes raisons, en décembre 2014. Deux ans plus tôt, il avait été suggéré d’interdire les « Credit default swap (CDS) nus ». Derrière ce vocable barbare se cache l’idée ahurissante de pouvoir prendre une assurance sur un bien qui ne vous appartient pas. En d’autres termes, parier que la maison du voisin finira un jour par flamber. Cela ne sonne pas du tout saugrenu en Angleterre, la City étant le principal centre européen de transaction pour les CDS. Par son patient travail d’influence, auquel s’ajoutèrent les critiques appuyées du FMI, elle parvint à obtenir tellement de dérogations que la réglementation européenne s’est retrouvée vidée de toute substance. Cette suite de renoncements fait tout simplement dire au journaliste financer Marc Roche que « le lobby bancaire a émasculé la réglementation »15.


Les autorités sont résignées, quand elles ne sont pas capturées. La capture peut être sonnante et trébuchante, mais aussi cognitive, selon le mot de Joseph Stiglitz. Il pense à Alan Greenspan, ancien président de la Federal Reserve américaine, ou à Timothy Geithner, le ministre des finances d’Obama, qui n’ont pas eu besoin de travailler préalablement au service des grandes banques pour épouser parfaitement leurs vues une fois en poste. Aux États-Unis comme en Europe, l’autorité publique « nomme des régulateurs déjà capturés d’une façon ou d’une autre, explique le prix Nobel d’économie. Les banquiers tentent d’exercer un droit de veto contre tous ceux qui ne partagent pas leurs convictions »16. En Europe, le monde de la finance est à tel point en symbiose avec les institutions bruxelloises que lorsque David Cameron, le Premier ministre britannique, évoqua pour la première fois l’hypothèse d’un référendum qui remettrait en question l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, c’est la banque HSBC qui le menaça en premier de délocaliser ses équipes. On pensait pourtant la City suffisamment attrayante en elle-même.


Mais l’influence bancaire va bien entendu se nicher jusqu’au cœur des mécanismes régulateurs. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) est le gendarme de la bourse. Ses moyens sont maigres, et par-dessus le marché incestueux, puisqu’elle va chercher « conseil » auprès des dirigeants de Groupama, Société Générale, Oxford Finance Group… C’est sans doute ce qui fait dire à son ancien président Jean-Pierre Jouyet – lui-même banquier de profession – qu’« à terme, les citoyens se révolteront contre la dictature de fait des marchés »17.


Une dictature attestée par le chèque en blanc de plusieurs milliers de milliards d’euros que la Banque centrale européenne a fait aux banques depuis l’éclatement par leur faute de la crise en 2008. L’Union a suivi une fois de plus le modèle américain en offrant son aide inconditionnelle aux établissements financiers en difficulté. Les autres secteurs attendront. En Europe, ils tombent sous la férule de la Direction de la Concurrence, qui surveille toute aide nationale à des industries en difficulté. Aux États-Unis en revanche, les géants de l’automobile que sont General Motors et Chrysler ont été renfloués à hauteur de cinquante milliards de dollars par l’administration Obama. Cette générosité était cependant subordonnée à des conditions qu’on n’imaginerait pas imposer à des banquiers, comme la démission des dirigeants, ainsi que des restructurations massives du personnel. Le contraste est de taille avec le traitement réservé au monde de la finance. En Europe, juste avant la crise de 2008, le Commissaire européen Charlie McCreevy déclarait naïvement que les fonds spéculatifs « faisaient du bon travail »18. Nommé dans la Commission suivante, en plein marasme, le français Michel Barnier fut ensuite sommé de proposer un projet de régulation bancaire, mais rencontra des difficultés terribles. Il n’aboutit à rien pendant son mandat. Séparer une partie des activités de marché de certaines banques systémiques était d’ailleurs un programme jugé beaucoup trop ambitieux par son successeur britannique Jonathan Hill, qui enterra ce timide projet sans cérémonie. Avec le concours du désopilant Pierre Moscovici, décidément sur tous les fronts, qui s’inquiétait pour « la compétitivité et l’attractivité » des établissements financiers de la zone euro, fortement « menacées » par ce projet dont la City s’était de toute façon exclue d’autorité. Par voie de conséquence, du point de vue des autres places financières de l’Union, il était hors de question de perdre du terrain devant Londres. Toujours ce délicieux esprit d’équipe qui fait tout le charme de l’Europe. En fait, tout simplement une course impitoyable au moins-disant.


La capture de Bruxelles par l’industrie financière se double pour plus de sécurité d’une attention particulière portée à la classe dirigeante de chaque État membre, et qui n’est que le prolongement d’une influence de longue date. Chaque gouvernement est déjà plus ou moins l’otage de ses banques privées. Dans le grand jeu de la mondialisation dérégulée, si ses propres banques sont faibles, il les souhaite fortes. Si elles sont fortes, il entend qu’elles le restent, avec tout ce que cela implique comme concessions à leur égard. Nulle coordination n’est nécessaire entre les grandes banques, bien au contraire. Les vaisseaux européens étant arrimés entre eux, il suffit que l’oligarchie financière de chaque pays bloque à tour de rôle les diverses tentatives des autres gouvernements pour que rien de notable ne puisse jamais en sortir. Les textes qui passent finalement le tamis, car il en faut tout de même, sont implacablement édulcorés par le jeu des marchandages.


En France, les banques pèsent 350% du PIB du pays, contre 80% aux Etats-Unis. On mesure le chemin qui reste à parcourir avant de les voir baisser les armes d’elles-mêmes. Elles aussi sont en symbiose avec l’autorité. La capture sociologique en France se fait traditionnellement, on l’a vu, au niveau des grands corps de l’État, par un système de revolving doors à la française. Les dirigeants des six plus grandes banques hexagonales sont tous inspecteurs généraux des Finances. Au-delà de la proximité idéologique, l’association ATTAC parle de « consanguinité » lorsqu’elle décrit « l’ascendant considérable » des milieux bancaires sur la haute administration française. Au point de faire de Bercy un bastion où le ministre est contrôlé par ses hauts fonctionnaires19, eux-mêmes désireux de ne pas froisser leurs futurs ou anciens employeurs. À ceci s’ajoute qu’après chaque défaite électorale, à tour de rôle, les grands partis de gouvernements sont tenus à bout de bras par les banques. Société Générale en tête, c’est 97 millions d’euros que ses créanciers réclamaient à l’UMP six mois après la défaite de Nicolas Sarkozy. La BNP Paribas fait elle aussi bonne figure à tous les niveaux du pouvoir, mais deux établissements entre tous attirent particulièrement l’attention des « bouffeurs de banquiers » : les maisons Lazard et Rothschild, qualifiées par certains de « ministères bis de l’Industrie et de l’Économie ». Elles essaiment il est vrai un peu partout, les exemples les plus connus étant les passages de Nicolas Bazire à Matignon, de François Pérol à l’Élysée, et bien entendu le parcours tonitruant d’Emmanuel Macron jusqu’à la magistrature suprême, comme un certain Georges Pompidou.


Dans la bataille pour l’influence, les grandes banques peuvent s’appuyer sur des auxiliaires dévoués. En effet, depuis que les agences de notation font la pluie et le beau temps, les marchés se sont trouvés un efficace outil de chantage. Dociles avec leurs clients (les établissements financiers qui ont besoin de notes pour leurs produits), ces agences sont volontiers sévères quand elles évaluent gratuitement les États, oubliant fort opportunément que les seconds sont dans une sinistre situation budgétaire car ils ont sauvé les premiers sans discuter. Inutile de s’étendre sur les aveuglements suspects qui les ont conduits à noter « triple A » des produits titrisés bas de gamme, favorisant leur dissémination avant la crise de 2008. Ce coupable laxisme valut à l’agence Standards & Poors une amende négociée de 77 millions de dollars en janvier 2014, sans qu’aucun de ses dirigeants ne soit inquiété. Ironie de l’histoire, un an plus tôt, l’agence Fitch avait dégradé la note de McGraw Hill, la maison mère de sa concurrente, au nom justement des poursuites lancées contre l’agence indélicate ! Les crocodiles qui pataugent dans cette fange sont décidément très carnassiers. Mais alors, vers qui pourrait bien se tourner un responsable politique désireux de faire bouger les lignes en matière financière ?


L’autorité régulatrice suprême, en dernière instance, reste la Banque centrale, maîtresse des liquidités et tutelle supposée rigoureuse des établissements financiers. La Banque centrale européenne est désormais dotée, comme sa collègue américaine, du pouvoir de supervision des banques ; un pouvoir dont elle n’use pour l’instant qu’avec parcimonie, et à la limite du conflit d’intérêt. Le ministre allemand des Finances en personne, Wolfgang Schäuble, s’est par exemple aperçu en octobre 2014 que la BCE devait étudier les comptes des 120 plus grandes banques européennes, passant de ce fait en revue des actifs qu’elle rachètera peut-être par la suite sur le marché. Elle sera donc à la fois juge et partie, sans comptes à rendre à aucune autorité, et décidant seule de venir en aide à telle banque plutôt que telle autre. Le vice-chancelier proposait par conséquent de cloisonner la politique monétaire et la supervision bancaire au sein de l’institution de Francfort, mais il est déjà trop tard. Trop tard aussi pour le bilan de cette même BCE, transformée en vulgaire bad bank par le montant exceptionnel de créances douteuses qu’elle s’est vue obligée d’acheter pour maintenir le système bancaire européen à flot. À sa décharge, la Banque centrale européenne peut se plaindre d’un manque de moyens pour assurer une supervision correcte, d’ailleurs déléguée en grande partie aux banques centrales nationales.


La Federal Reserve de Washington, en revanche, dispose théoriquement de tous les moyens nécessaires pour mener à bien cette mission. En 2014, Carmen Segarra, une contrôleuse de la Fed de New-York devient malgré elle lanceuse d’alerte. Virée sans ménagement après avoir rédigé une série de rapports carabinés sur la banque Goldman Sachs dans lesquels elle critiquait ouvertement le laxisme de l’autorité et la déférence que l’institution affiche inévitablement face aux empires de Wall Street, elle choisit d’attaquer son ancien employeur, et publie des enregistrements clandestins qui prouvent que ses supérieurs refusent sciemment et explicitement de s’occuper du cas Goldman Sachs. L’affronter directement est un risque qu’ils ne sont pas prêts à prendre, personnellement. La situation est-elle si différente que cela autour de Mario Draghi ? Attablée avec ses consœurs et quelques conseillers triés sur le volet dans la grande salle de réunion de la Banque des règlements internationaux à Bâle (la très discrète « banque centrale des banques centrales »), la BCE et les autres n’accouchent que de règlements croupions. Les maître-mots en sont auto-évaluation des risques et autorégulation. Si l’on a déjà oublié « Bâle I », les accords de « Bâle II », en revanche, par leurs circonvolutions, avaient incité les banques à intensifier la titrisation de leurs actifs toxiques, contribuant à leur propagation. Quel sera le travers de « Bâle III » ? Nous ne le saurons qu’après 2018, les banques s’étant donné un délai raisonnable pour digérer des règles pâlottes, pourtant suggérées par leurs propres experts.


Il est souvent admis, quand il s’agit de ne rien faire, que la régulation financière ne saurait être efficace qu’à l’échelle du monde. Tout d’un coup donc, sinon rien. Emportée dans l’urgence de la compétition internationale, l’Union européenne se fait donc, en attendant, le porte-parole dévoué de son industrie bancaire, alors qu’au même moment des millions d’Européens attendent d’elle une protection renforcée face aux excès manifestes d’un capitalisme financier au faîte de sa puissance et totalement livré à lui-même. Loin de ces considérations triviales, le commissaire Jonathan Hill a présenté en février 2015 son projet d’Union des marchés de capitaux (UMC). Prenant pour prétexte la chute des prêts accordés par les banques aux entreprises européennes – un fait totalement avéré, mais nous espérons qu’il est ironique – cet ancien lobbyiste de la finance prône « l’accès aux marchés » pour tous, et en profite pour éliminer pour de bon les dernières barrières que l’histoire avait pu laisser traîner. Pour le dire autrement, il passe le balai dans les coins. Libéralisant tout ce qu’il reste à libéraliser, son projet remet au goût du jour la titrisation des actifs douteux, exactement ce qui causa la crise de 2008, avec en sus l’approbation d’une Banque centrale qui voit d’un bon œil la perspective de réduire sa contribution dans le rachat de ces déchets financiers, et préfère manifestement les voir à nouveau disséminés dans la nature. Il faudrait, selon Jonathan Hill, ouvrir les portes en grand, pour que chacun puisse aller puiser dans le grand bassin sans fond des capitaux du monde. On sait pourtant que les PME, le nerf de la guerre, ne vont pas sur « les marchés », qu’elles restent pour l’essentiel attachées à leur banque locale ; mais plus aucun argument ne porte.


Figure incontournable de la révolution américaine, Thomas Jefferson avait formulé ainsi l’une de ses plus grandes craintes : « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat ». Aujourd’hui, l’économiste Frédéric Lordon exprime la même idée, avec les mots de la sociologie : « Un groupe social particulier, écrit-il, est autorisé à convertir l’intérêt général en son jeu existentiel propre ». Mais si la complexité de notre monde contemporain exige la présence d’un système financier efficace et solide, est-il pour autant nécessaire, « pour que les usines tournent, pour que les hommes et les marchandises soient transportés, pour que de nouveaux produits apparaissent, que les entreprises et les populations soient rendues dépendantes de marchés financiers, délibérément placés au centre symbolique et pratique du système »20, comme le déplore l’économiste Jean-Luc Gréau ? Sûrement pas. En France, les Trente glorieuses se sont déroulées dans un univers de banques publiques. Outre-Atlantique régnait alors le Glass-Steagall Act, qui interdisait aux banques de dépôt de jouer sur les marchés, et aux banques d’investissement de gérer les dépôts des particuliers. Une période remisée dans les livres d’histoire, pour faire place à un capitalisme mondial autorégulé qui tourne à plein régime.


Les performances chiffrées du monde de la finance sont impressionnantes par leur démesure. Aujourd’hui, le montant notionnel total des produits dérivés au niveau mondial s’élève à un million de milliard de dollars, soit plus de quatorze fois le PIB de la planète. Chaque jour, 5 300 milliards de dollars sont échangés sur le marché des devises, dont 5% seulement servent à régler effectivement des échanges commerciaux, le reste étant pure spéculation. On peut y ajouter les 8 000 milliards échangés sur celui des produits dérivés, dont seulement 7% servent réellement de couverture, et comparer l’ensemble aux 70 petits milliards quotidiens représentés par les flux de l’économie réelle, à savoir le montant des exportations mondiales21. Une perte d’un ou deux pour cent sur la valeur des dérivés pris dans leur ensemble occasionnerait la destruction de l’équivalent du PIB américain. A 7%, le PIB planétaire en ferait les frais.


Face à cette épée de Damoclès, notre « protecteur » bruxellois est terriblement désarmé. Les plus fameux produits dérivés (les CDS) sont presque toujours hors bilan, et les places de New-York et de Londres monopolisent les données. Pour savoir qui a acheté quoi, le superviseur européen en est réduit à demander les informations concernant la City à la FSA britannique, le reste du monde étant consigné dans les data centers de la DTCC américaine. Leur collaboration est loin d’être automatique. On aurait tort d’oublier les 75 000 milliards de dollars du shadow banking system, l’ensemble des institutions financières non soumises à la loi bancaire, et le montant mystérieux mais vraisemblablement colossal des transactions au sein des dark pools, plates-formes clandestines réservées aux initiés. Avec à l’esprit la crise de 1929, Keynes écrivait dans sa Théorie générale que « la situation devient sérieuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans le tourbillon spéculatif, et que l’investissement devient le sous-produit de l’activité d’un casino ». Cette expression est souvent reprise aujourd’hui. Par Benjamin Coriat notamment, président des Economistes atterrés, qui parle d’« économie casino ». Ou l’ancien financier américain Max Keiser, aujourd’hui lanceur d’alerte et animateur du site internet Zero Hedge, qui va encore plus loin. Selon lui, il est impossible de quitter le casino, en même temps qu’il est interdit de ne pas jouer. Tous les capitaux sont happés par la grande machine, rien ne peut l’en empêcher, et malheur aux vaincus. Nous sommes coincés dans cette pittoresque création postmoderne que Max Keiser appelle le « casino goulag ». Les plus forts y font la loi, comme le fonds américain Black Rock, chargé de la gestion de quelques 4 500 milliards de dollars qui permettent à son PDG de s’inviter aux grands rendez-vous des banquiers centraux, comme à Paris en 2014.


Alan Greenspan, lorsqu’il était encore à la tête de la Fed, avait concédé que les marchés étaient mus par « une exubérance irrationnelle ». Dans ses Mémoires rédigées avant la crise, les hedge funds et autres acteurs du shadow banking sont pourtant qualifiées d’« abeilles qui pollinisent Wall Street ». Une comparaison osée pour des établissements qui, avec le concours des banques, ont contribué à cette fausse croissance à crédit des années 2001-2008. Un capital supplémentaire artificiellement créé qui s’est presque intégralement volatilisé après la chute de Lehmann Brothers, lors de l’explosion de cette crise de surproduction de dettes. Depuis lors, la sphère financière, et la bourse en particulier, est sous perfusion. Dès le début de la troisième planche à billet américaine (le Quantitative easing, ou QE3) en 2009, la corrélation entre le flux de liquidité fourni par la Fed et le niveau de l’indice boursier S&P500 devient évidente. L’essentiel des liquidités offertes aux banques finit rapidement dans les circuits spéculatifs, favorisant la hausse des cours des actifs, et alimentant l’économie virtuelle aux dépens de l’économie réelle. La banque centrale américaine a commencé à réduire les vannes en 2014, mais ses collègues japonaises et européennes ont pris le relais, afin de maintenir constante l’injection des quelques 200 milliards de dollars nécessaires chaque trimestre pour que le monde continue de « tourner ». L’économie virtuelle fait d’ailleurs désormais office de système de régulation par défaut, dans un jeu de vases communicants : les capitaux daignent redescendre parmi nous si le jeu en vaut vraiment la chandelle ; autrement, ils retournent illico s’abriter dans l’Olympe évanescente des échanges improductifs, à la vitesse de la lumière, celle du « Trading à haute fréquence », dont nous reparlerons plus tard.


Joseph Stiglitz évoque avec nostalgie ce bon vieux temps où les banquiers étaient cantonnés au « métier routinier du crédit ». Leur stratégie de domination mondiale se résumait au « 3-6-3 » : ils empruntent à 3% à leur banque centrale, pour prêter à 6% à leur client, et à 3 heures de l’après-midi, ils sont au golf. Combien d’usines créées, d’innovations technologiques et de conquêtes de l’espace sous l’empire du « 3-6-3 » ? Depuis vingt ans, les bonus ont décuplé, servis à deux fois plus de bénéficiaires. L’autorité bancaire européenne a mis son veto à toute limitation en la matière. Les bonus sont trop précieux pour « attirer et retenir les meilleurs », notamment les ingénieurs les plus brillants, incités à devenir quant dans une banque d’affaire pour concevoir des algorithmes financiers ou évaluer des risques plutôt que d’aller construire des ponts, des avions, ou d’être à l’origine d’innovations productives. Pour ceux qui n’ont pas de vocation particulière au moment de leurs études supérieures, le choix est vite fait. Les banques disposent d’un magot tellement énorme à partager. En 2013, les 1000 premiers établissements du monde ont réalisé 920 milliards de dollars de bénéfices. On observe une concentration insensée des revenus à l’échelle de la planète, des transferts massifs de richesses qui posent la question de la viabilité d’une démocratie réelle dans de telles conditions. Le premier prix Nobel d’économie français, Maurice Allais, affirmait que les marchés pouvaient être tout aussi efficaces avec une seule cotation par jour, pour tous les produits, sur tous les marchés. Aujourd’hui on scrute plutôt la microseconde, et on vise la nanoseconde. Pourtant, c’est moins d’un secteur bancaire profitable que d’un secteur bancaire stable dont l’économie a réellement besoin. Il se fait hélas aujourd’hui (et depuis un siècle au moins, chaque fois que la bride est un tant soit peu relâchée) facteur d’instabilité chronique et souvent aigüe. Par appât du gain ou frisson de la performance pure, et selon les règles qu’il se choisit lui-même. En chemin, s’il reste quelques lois pénales susceptibles de ralentir la marche des affaires, il ne manque pas de candidats intrépides pour les outrepasser gaillardement. Les banquiers ont l’habitude d’évaluer des risques, et celui-ci n’est pas le plus effrayant.


À l’exception d’une poignée de banquiers islandais mis derrière les barreaux par un gouvernement affolé de voir la moitié de sa population dans la rue, les autorités judiciaires de l’Europe et des États-Unis ne vont jamais au bout des poursuites qu’elles engagent à l’encontre des établissements financiers. Aucun des responsables de la dernière crise n’a été condamné à une peine de prison, malgré les milliards dilapidés à l’issue de nombreuses escroqueries, fraudes et manipulations illicites en tout genre. Karl Marx, dans La lutte des classes en France, diagnostiquait déjà que « l’aristocratie financière, dans son mode de gain comme dans ses jouissances, n’est pas autre chose que la résurrection du lumpen prolétariat dans les sommets de la société bourgeoise ». En somme, une pègre sans foi ni loi mais sortant des meilleures écoles, qui n’hésite pas à mettre en danger les actifs de ses clients, comme la Barclays avec une simple petite amende à la clé, ou à leur proposer sciemment des emprunts hautement toxiques, comme la Dexia en toute impunité. Les banques s’en sortent toujours, au pire par des amendes. La JP Morgan Chase détient d’ailleurs le record de l’indemnité la plus colossale de l’Histoire, 13 milliards de dollars, une année de bénéfices, pour l’ensemble de son œuvre ayant mené à la crise des subprimes. Cet exemple (relativement) impressionnant ne doit pas faire oublier que les pénalités mettant fin aux poursuites représentent généralement un trimestre de bénéfices au mieux, le plus souvent une ou deux semaines. Une véritable incitation à la récidive. Parfois, une transgression délibérée devient par la suite une loi, comme l’a montré le colosse bancaire américain Citigroup, issu d’une fusion interdite par le Glass-Steagall Act, et qui a contribué à faire tomber par le fait accompli cette loi pourtant essentielle qui avait accompagné soixante années de prospérité américaine.


Un autre fait s’accomplit chaque matin comme la veille, dans une bienveillante indifférence à peine meublée par les coups de menton des dirigeants qui se réunissent lors des G20 successifs. Les paradis fiscaux poursuivent en effet jusqu’à nouvel ordre leurs activités, comme si de rien n’était. On ne parle déjà plus des Panama Papers, et les listes noires ou grises élaborées après 2008 se sont révélées sans importance. Là encore, l’Union européenne était dans une situation impossible : la City de Londres et le Luxembourg étant deux plaques tournantes essentielles du système d’évasion fiscale européen et mondial, comment entamer une action crédible sans se mettre d’emblée à dos deux membres éminents de l’Union ? Si l’on y ajoute les États-Unis, ces trois pays représentent plus de 56% des flux de la finance offshore (une vingtaine de milliers de milliards de dollars par an). On arrive aux deux tiers si l’on ajoute la contribution suisse ainsi que celle des îles Caïmans, qui font partie de la couronne britannique. La France se fait plus discrète, malgré l’activité frénétique de ses banques. Un tiers des filiales à l’étranger des cinq plus grandes banques françaises sont en réalité des boîtes aux lettres dans des paradis fiscaux, Luxembourg en tête22. Et, qu’on se rassure, aucun Luxit en vue ! La Cour des comptes affirme pour sa part que « 26% du chiffre d’affaires international des grandes banques françaises est réalisé dans les paradis fiscaux »23. Elles agissent pour leur compte propre ou celui de leur client, par de savants montages, se rendant ainsi coupables de complicité de fraude fiscale ou de blanchiment. Dans certains établissements, le service de lutte anti-fraude est notoirement détourné de la vocation qui devrait être la sienne : il traque bien les flux, de société écran en société écran, d’île en île, pendant des mois, mais pas pour éviter ou dénoncer une fraude. Il s’agit plutôt de s’assurer que chaque intermédiaire est bien rémunéré à sa stricte valeur, car l’obscurité et l’éloignement favorisent la petite rapine. Un vrai professionnel ne doit pas laisser trop de billes à chaque passage de maillon sur ces chaînes tortueuses d’approvisionnement en argent frais qui relient par exemple le client de la banque (mettons, un producteur de pétrole) au destinataire final de son virement secret (mettons, une junte quelconque d’un pays d’Afrique).


L’énoncé des méfaits commis par certaines banques et certains banquiers ne s’arrête hélas pas au hors d’œuvre. C’est tout l’édifice financier mondial, basé sur la confiance, qui semble vaciller. Comment avoir confiance dans des indices boursiers nourris à la planche à billets et triturés par le trading algorithmique à haute-fréquence ? Pourquoi perdre son temps à suivre les cours des matières premières, comme celui de l’aluminium, dont il a été prouvé qu’ils étaient manipulés par les géants de Wall Street ? À quoi bon suivre les fausses rumeurs, périodiquement vaporisées sur des marchés à cran pour générer une fausse volatilité qui fait les affaires des robots traders ? Et enfin, que penser des taux d’intérêt proposés couramment par les banques à leurs clients, calculés à partir de taux interbancaires scandaleusement truqués par les banques elles-mêmes ? Le petit cartel à l’œuvre sur cette dernière affaire (dite du Libor) s’en tire pour le moment avec trois milliards d’euros d’amende, à répartir entre six ou sept établissements. Une autre fois, ce sont des manipulations douteuses sur le taux de change des monnaies qui font l’objet de poursuites. Reste-t-il encore quelque chose qu’ils puissent toucher sans l’avilir ? La palme de l’indécence revient aux banques américaines et européennes prises la main dans le sac à spéculer sur les matières premières alimentaires, occasionnant des dizaines d’« émeutes de la faim » un peu partout dans le monde. En février 2015, un rapport d’Oxfam signalait que les indices des prix du blé, du maïs ou du riz ont été multipliés par 2,5 entre 2000 et 2014, acculant des millions de personnes à la famine dans des pays souvent exportateurs de matières premières agricoles. Ou comment mourir de faim à côté d’un champ foisonnant. Parmi les banques françaises épinglées par l’ONG, on trouve la BNP Paribas et la Société Générale, ainsi que BPCE, via sa filiale Natixis. Le Crédit Agricole figurait aussi dans cette liste l’année précédente, mais ses « efforts », bien méritoires sans doute, lui avaient permis de s’en extraire.


Drapée dans son impunité et détachée dans les hautes sphères, loin du plancher des simples mortels, la finance jette ses éclairs depuis là-haut. Vautrée sur son nuage, c’est à peine si elle daigne contempler son œuvre. Le banquier d’investissement allemand Reiner Voss en témoigne : « C’est une communauté fermée. On n’a même plus besoin du monde extérieur. Du coup, on ne se demande pas si les opérations qu’on réalise ont des répercussions sur la marche du monde. Cette rupture est quasiment institutionnalisée ». La seule règle qui vaille ? 10% par an, peu importe la méthode. « « I don’t care how you do it », c’est une phrase que j’ai beaucoup entendu », ajoute le banquier repenti. On imagine qu’il en a entendu beaucoup d’autres, mais à l’issue d’une carrière florissante dans l’industrie financière, il s’avère incapable de dresser un portrait exhaustif de cette dernière : « On demande de la transparence là où ça n’est tout simplement pas possible, affirme-t-il. J’ignore comment le système financier fonctionne, jusque dans ses moindres ramifications. Personne ne le sait. »24. Certains ont tout de même sous les yeux quelques pièces du puzzle. Lorsqu’ils décident de ne plus se taire, ils deviennent alors « lanceurs d’alerte ». Un statut purement théorique qui n’assure aucune protection face aux représailles du milieu. Antoine Deltour a payé pour le savoir, poursuivi et condamné en première instance par la justice luxembourgeoise à un an de prison avec sursis pour avoir révélé l’affaire Luxleaks en 2014. Quant à Hervé Falciani, à l’origine du scandale Swissleaks en février 2015, il est aujourd’hui visé par un mandat d’arrêt international pour violation du secret bancaire suisse, et condamné à cinq ans de prison. Cette dernière affaire a révélé que la banque HSBC n’était pas connue des services de police uniquement pour de vieilles affaires d’opium et certaines plus récentes de cartels mexicains. La publication de ses listings montre en effet sa science de l’évasion fiscale, et l’étendue de sa clientèle. Quelques mafiosi notoires y grenouillent au milieu de grands patrons, d’hommes politiques et de personnalités, chanteurs ou sportifs.


Désemparés face à cette crise morale autant qu’économique, et puisque Bruxelles est impuissante, les Pays-Bas décidèrent en 2015 de faire « prêter serment » à 85 000 banquiers. L’honneur est en jeu, et ne doutons pas que ces derniers en tiendront compte. Mais l’honneur est parfois peu de choses, on l’a vu, devant la promesse d’un coquet virement mensuel, ou d’une belle retraite chapeau. Comme celle du président de Dexia, en pleine débâcle. Selon le Point, en avril 2014, un trader travaillant en France gagnait en moyenne un million d’euros par an. Selon les Echos de mai 2015, HSBC a doublé en deux ans le nombre de ses salariés qui sont payés au moins cette somme. En 2014, même la Banque mondiale, supposément protectrice de la veuve et de l’orphelin, a distribué des bonus à gogo, provoquant un vent de fronde en interne ! Quant aux primes exubérantes distribuées aujourd’hui à Wall Street, elles dépassent largement leur niveau d’avant la crise. Là encore, alors que le monde entier avait les yeux rivés sur la profession, elle n’a pu s’empêcher de faire ce qu’elle avait juré d’arrêter. Pour l’économiste Morad El Hattab, la conclusion est implacable : « Les banques, écrit-il, sont des récidivistes endurcies aux promesses d’ivrognes »25.


Avant comme après le Brexit, la finance européenne ne saurait finalement être mieux incarnée que par la City de Londres elle-même, véritable État dans l’État, avec son lord-maire élu chaque année et indépendant du maire de Londres. Une principauté marchande devant laquelle même Guillaume le Conquérant s’était arrêté. L’ancien premier magistrat de la capitale, Ken Livingstone dit « Ken le Rouge », avait coutume de dire qu’« il faudrait pendre un banquier par semaine, jusqu’à ce que les autres s’améliorent ». Une suggestion typiquement révolutionnaire. À ce stade de notre réflexion, il est désormais clair que le pouvoir perdu par les peuples européens s’est retrouvé en quasi-totalité dans des mains privées. Certains gouvernements sont cependant parvenus à tirer leur épingle du jeu. Ces heureux élus se trouvent en Europe même, c’est bien entendu le cas de l’Allemagne, mais aussi en-dehors, à Washington notamment, qui entretien un lien si particulier avec Bruxelles. Dans ce jeu pervers, la France ne joue désormais plus qu’un rôle de figuration.


Notes du chapitre 2.a
1 Roger Lenglet, conférence à Montpellier le 2 juin 2014 : « Lobbies et corruption, fer de lance du capitalisme ».
2 Daniel Guéguen, interview France 24, « Intelligence économique », 26 avril 2014.
3 Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Rufin, Editions Fakir, 2014.
4 Cité par François Ruffin, op. cit.
5 La passion créative, Bernard Arnault, Plon, 2000.
6 Un pouvoir sous influence, Roger Lenglet et Olivier Vilain, Armand Colin, 2011.
7 « Brussels Business », Friedrich Moser et Matthieu Lietaerts, documentaire pour Arte, 2012.
8 Cité par François Rufin, op. cit.
9 Cité in L’Amérique à Bruxelles, Florence Autret, Seuil, 2007.
10 Entretien donné au Corriere della Serra, édition du 26 août 2003. Souligné par nous.
11 Cité in Le Grand marché transatlantique, Raoul-Marc Jennar, Cap Bear Editions, 2014.
12 Un succès n’aurait été que relatif. Les Etats-Unis ayant exigé que le système ne soit pas militaire, c’est toujours le système GPS américain qui équipe les armées européennes.
13 Etude Finance Watch citée in La grande saignée, François Morin, Lux, 2013.
14 Cité in Circus Politicus, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 2012.
15 Les Banksters, Marc Roche, Albin Michel, 2014.
16 Le prix de l’inégalité, Joseph Stiglitz, Les Liens qui Libèrent, 2012.
17 Entretien au JDD, édition du 12 novembre 2011.
18 Cité in La trahison des économistes, Jean-Luc Gréau, Gallimard, 2009.
19 Le livre noir des banques, Attac et Basta!, Les Liens qui Libèrent, 2015.
20 Jean-Luc Gréau, op. cit.
21 Ces chiffres sont ceux de la Banque des règlements internationaux.
22 Le Monde, « Les banques françaises massivement présentes dans les paradis fiscaux », édition du 13 novembre 2014.
23 Rapport cité par Attac et Basta!, op. cit.
24 « Der Banker, confession d’un banquier », Marc Bauder, documentaire pour Arte, 2013.
25 Les mécanismes de la crise, Morad El Hattab et Philippe Jumel, Perspectives Libres, 2015.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2.b – Le dieu euro et le roi dollar

« Je me suis comporté comme un dictateur pour faire adopter l’euro. »
Helmut Kohl
« On appelle ça le rêve américain, car il faut être endormi pour y croire. »
George Carlin


Dans l’Europe supposément laïque, l’euro fait office de dieu et l’Allemagne est son église. Le culte voué à la monnaie unique a accompagné la montée en puissance de Berlin, et son Vatican est à Francfort, siège de la Banque centrale européenne. Mais l’euro est un dieu vengeur, un dieu jaloux qui commande à ses créatures des sacrifices réguliers ; et si Voltaire disait : « Dieu a créé l’homme, qui le lui a bien rendu », c’est ici exactement l’inverse : les européens ont créé l’euro, qui le leur a bien mal rendu. Son caractère de divinité le rendrait éternel, inéluctable, comme s’en est publiquement vanté Jacques Attali, expliquant avec le sourire qu’« on a soigneusement oublié d’écrire l’article qui permet d’en sortir ». Le commissaire européen français à l’époque chargé de l’introduction de la monnaie unique, Yves-Thibaut de Silguy, avait quant à lui utilisé cette métaphore effrayante, comparant l’euro à « une autoroute sans sortie ». Une vision bitumée somme toute logique venant d’un homme d’affaires qui émarge dans une quinzaine de conseils d’administrations prestigieux, dont ceux de Vinci et des Autoroutes du Sud de la France. Au-delà de la l’anecdote, l’euro se révèle être un mécanisme autobloquant de plus, au bilan catastrophique. Il s’ajoute à ceux que l’on vient de passer en revue, avec cette différence qu’il ne bénéficie pas qu’à des intérêts catégoriels. Dès l’origine, l’euro est conçu comme un alter ego du mark, c’était d’ailleurs la condition allemande à son acceptation, et sa mise en place a grandement contribué à assurer à l’Allemagne une prédominance qui n’est pourtant inscrite dans aucun traité.


« Nous avons l’euro allemand, amis nous pouvons avoir l’euro français ! » Et puis quoi encore ? Et la quinzaine d’autres pays de la zone, qui se soucie de leur avis ? Cette phrase prononcée par Jean-Luc Mélenchon illustre à elle seule la détresse des contempteurs de l’euro qui n’osent pas demander d’en sortir. L’euro ne sera jamais « français » au sens de Mélenchon, c’est-à-dire moins élevé qu’aujourd’hui, souple, tolérant une certaine inflation, un outil manipulé avec doigté dans la lutte contre le chômage, ou pour réduire le déficit de notre balance commerciale. L’euro n’est rien de tout cela, il est indépendant. C’est-à-dire indépendant de ce qu’en pensent les Français, les Italiens ou les Belges. Mais il est piloté depuis l’Allemagne, par une Banque centrale européenne calquée sur la Bundesbank et cornaquée par ses transfuges. Pour cette raison, elle se fait même appeler « BundesBCE » dans le milieu des banquiers centraux. La seconde maison de la monnaie unique, celle qui en abrite les plus gros volumes, n’est même pas dans la zone euro, et ne sera bientôt plus dans l’Union elle-même. C’est la City de Londres, qui centralise à elle seule 40% des transactions mondiales effectuées dans cette monnaie. Au sein de la zone, le rapport de force s’expose aujourd’hui dans toute sa simplicité : la Bundesbank est la seule banque centrale dont on entend l’avis du patron, et si son statut de primus inter pares reste tacite, il n’en est pas moins effectif. L’Allemagne, traumatisée par l’hyperinflation des années 1920-1923, n’envisage pas qu’une banque centrale fasse autre chose que résister par tous les moyens dont elle dispose à toute tentation de galvauder, de dévaloriser la monnaie. Une vision qui a sa noblesse, mais qui se trouve à l’opposé de la conception française et ses dévaluations régulières. C’est pour cela que les promesses faites par nos hommes politiques hexagonaux de « faire baisser l’euro » n’ont jamais pu se concrétiser de leur fait.


Si le cours de l’euro a finalement commencé à baisser à la fin de l’année 2014, c’est uniquement parce que l’ampleur de la crise, que les Grecs exprimeront au même moment dans les urnes, obligera l’Allemagne à lâcher du lest face aux suppliques du nouveau président de la BCE, l’Italien Mario Draghi, ancien dirigeant de Goldman Sachs à l’époque du trucage des comptes publics de cette même Grèce. C’était l’ouverture du Quantitative easing à l’européenne. Il fallait, on l’a vu, prendre le relais d’une planche à billets américaine éreintée, qui avait grand besoin de reprendre son souffle dans son travail incessant de soutien des marchés boursiers. La préparation de ce relâchement monétaire théoriquement interdit par les traités fit l’objet d’une guerre ouverte entre la Bundesbank de Jens Wiedmann et la BCE de Mario Draghi. On contourna finalement les traités en passant par le « marché secondaire », avec comme résultat immédiat de mettre les banques, une fois de plus, au centre du jeu. Pour achever de convaincre Angela Merkel, l’habile Draghi imagina promettre à Berlin que chaque pays serait responsable en son nom de 80% de sa dette nouvellement produite. Ce subterfuge se révéla suffisant pour emballer l’affaire, puisque le temps pressait ; mais si la chancelière ou quiconque exigeait à l’avenir que cette condition s’applique, devrait-on alors s’asseoir sur l’article 33 du TFUE, qui postule que le Système européen des banques centrales est un et indivisible ? Ou bien faudra-t-il décevoir l’Allemagne et générer toujours plus d’euroscepticisme ? Cet assemblage, on le voit, est hautement instable, et surtout totalement arbitraire.


Dans la mythologie européenne, la création de la monnaie unique avant celle de l’union politique n’est qu’un petit péché véniel, un artifice qui devait justement faciliter l’éclosion d’une Europe totalement fédérale. Mais cette manière cavalière de mettre la charrue avant les bœufs donne nécessairement à ce projet « l’allure d’un mariage forcé, rendu nécessaire par une grossesse imprévue et imposé par l’autorité des parents, ce qui n’est généralement pas une recette de bonheur », selon l’économiste et sociologue allemand Wolfgang Streeck1. Avec une quinzaine d’années de recul, on déplore l’échec économique cuisant de cette union par défaut, qui n’est aucunement une alliance entre égaux. Car l’Allemagne fait désormais explicitement figure d’hégémon en Europe. Elle est la puissance pivot et l’arbitre des bonnes manières, l’autorité morale qui plane sur les décisions des autres, la France, tout particulièrement, sans qu’elle ait même besoin de tenir le stylo.


Y a-t-il encore un couple franco-allemand ? Au point où nous en sommes, a-t-il d’ailleurs jamais existé ? La question est légitime, au-delà des célèbres photos des couples de dirigeants – De Gaulle et Adenauer, Giscard et Schmidt, Mitterrand et Kohl –, main dans la main, regardant dans la même direction, lisant chacun la réplique de l’autre avec gravité. Sans même parler du fait que cette notion de couple infantilise les autres pays, supposés attendre bien sagement que leurs parents aient décidé pour eux. En réalité, si cette mystique du couple est un classique des conversations entre Français, c’est manifestement beaucoup moins le cas outre-Rhin. Quant aux liens familiaux et culturels entre les deux anciens rivaux, ils sont très loin d’atteindre ceux que les Français tissent et entretiennent avec les pays du Sud de l’Europe, le Maghreb, et même les pays anglo-saxons. C’est d’ailleurs aussi vers ces derniers que l’Allemagne est tournée en priorité. Emmanuel Todd va encore plus loin, lorsqu’il écrit avec sévérité mais lucidité qu’avant-guerre « la haine entre nationalistes des deux pays, ou les liens établis entre socialistes et communistes des deux rives du Rhin, assuraient plus de connaissance réelle que les bavardages bruxellois actuels »2.


Cette vérité s’illustre par plus d’un exemple. Il y a bientôt un quart de siècle, le roué François Mitterrand faisait l’erreur stratégique de sa carrière, abondamment commentée depuis ; il pensait, par l’euro, arrimer l’Allemagne réunifiée à l’Europe, pour éteindre ses rêves de grandeur. Il ne comprenait pas que l’Allemagne n’était pas contre le projet, à condition que l’euro soit le mark, ce qui fut donc obtenu facilement. Helmut Kohl s’était servi des critiques farouches que sa propre population adressait à toute idée de disparition du mark pour peser de plus de poids dans les discussions, mais il était à titre personnel, comme le prouve l’exergue de ce chapitre, un partisan de l’agenda communautaire qui prévoyait de longue date la monnaie unique. Tout à son jeu de négociation de bazar, le président français prenait pour une habileté ce qui n’était qu’une concession majeure. Il était fier comme un paon d’avoir obtenu de son partenaire la sanctuarisation de « la ligne Oder-Neisse », en d’autres termes, la promesse que l’Allemagne n’envahirait plus la Pologne. Une négociation rondement menée ! Et quelle belle image d’un « couple » qui se connaît à peine, dans lequel chacun soupçonne l’autre d’avoir des objectifs cachés, sans être en mesure de seulement comprendre ses ressorts intimes. La journaliste Florence Autret exprime ainsi ce malentendu : « L’Europe en vérité, écrit-elle, sert aujourd’hui encore à ce pour quoi elle a été créée, gérer une relation franco-allemande structurellement déséquilibrée et conflictuelle. Ce sont les autres qui nous font tenir ensemble, pas nous qui assurons l’unité européenne »3.


Une méprise qui se paye cher quelques années plus tard. Du temps d’une Allemagne coupée en deux, la France pouvait prétendre porter la culotte de ce couple fantasmé, sans trop de risque d’être contredite. Mais aujourd’hui, à l’heure de « l’euronationalisme allemand » dénoncé par le sociologue Ulrich Beck – le seul nationalisme que l’Allemagne peut se permettre –, le président français se voit souvent qualifié au mieux de « vice-chancelier » par les plus prudents, au pire de « gauleiter »4 par les plus intrépides. En juin 2014, François Hollande avait pourtant réuni les neufs dirigeants de « gauche » en Europe, pour prétendument « faire le poids » et obtenir une évolution du pacte de stabilité européen. Une fois les agapes terminées, la BCE gratifia tout ce beau monde d’un « nein » définitif, émis depuis Francfort par le membre français de son directoire, le délicat Benoît Cœuré, dans un communiqué à traduire depuis la langue de Goethe. Aquilino Morelle, ancien conseiller du président Hollande, l’avait prévu. Tombé en disgrâce quelques semaines plus tôt, son jugement ne s’embarrassait alors plus d’aucune fioriture, si l’on en croit quelques-unes de ses confidences parues dans la presse à l’époque : « Ils vont obéir à Merkel comme de bons toutous, proférait-il. Merkel va nous traiter comme on le mérite, comme des laquais. » Cela avait au moins le mérite de la clarté.


Car depuis les élargissements à l’Est, le centre de gravité de l’Europe s’est durablement positionné en Allemagne. Les nouveaux entrants sont ses obligés, son hinterland, dont elle exploite les bas salaires pour son made in Germany. Un comportement impérial. C’est en tout cas le point de vue de l’essayiste Jean-Michel Quatrepoint, qui constate que « l’Allemagne ne fait que reconstituer le Saint-Empire Romain Germanique où les princes – les petits États de la Mitteleuropa d’aujourd’hui – disposaient d’une relative autonomie vis-à-vis de l’État fédéral »5. Il fait remarquer que depuis un demi-siècle les Allemands ont toujours défendu leurs intérêts, quand les Français faisaient très souvent passer l’Europe avant les leurs. La doctrine allemande en matière économique, appelée « ordolibéralisme », prône la stabilité monétaire, l’interdiction des ententes et la concurrence non faussée. Tout le programme en somme de la Commission européenne et de la BCE. La structure de l’Union européenne elle-même, ainsi que la méthode de sa construction progressive, sont un étonnant décalque de la conception allemande.


Là encore, l’histoire de notre grand voisin n’étant pas si connue que cela des Français, un bref rappel est nécessaire. Les pays de langue allemande ont été réunis plusieurs siècles dans le Saint-Empire, avec l’Autriche comme locomotive. En 1648, les traités de Westphalie vaporisa ces États en une multitude de petites principautés, chacune jalouse de sa souveraineté. Les conquêtes napoléoniennes réunirent à nouveau ces territoires sous la bannière impériale, brièvement mais suffisamment pour relancer la mécanique unitaire une fois l’empereur refoulé, sous la houlette cette fois de la Prusse, dont le prestige militaire était à son comble. Le processus débuta par une union douanière qui excluait l’Autriche, le fameux Zollverein de 1834, suivi d’accords commerciaux et industriels qui constituèrent un marché intérieur unique dans le cadre de la Confédération germanique, menant à la réunion d’un parlement d’abord faible, puis doté de plus en plus de pouvoirs, et ainsi de suite jusqu’à la réunion fédérale achevée par Bismarck à Versailles en 1870, sur les défaites militaires de l’Autriche et de la France. Les Allemands sont fiers de proposer ce modèle à l’Europe. Il leur a plutôt réussi. Qui est en mesure de s’opposer à son achèvement à l’échelle du continent ? Pas les dirigeants français actuels en tout cas, qui trouvent l’idée formidable.


Dans ces conditions, si la France et l’Allemagne forment malgré tout un couple, c’est un couple bourgeois à l’ancienne, à la mode du XIXe siècle, et la France joue le rôle de la femme au foyer. Son avis compte peu, elle attend bien sagement à la maison, et dépense ce que son mari lui octroie. À lui les initiatives, les activités productives, à lui le dernier mot. L’influence de la France à Bruxelles n’a fait que décliner, tandis que l’Allemagne consolidait sa prédominance. Elle impose aujourd’hui sans complexe ses candidats aux postes les plus importants de l’Union. Au point de faire vaciller la « foi du charbonnier » du journaliste eurolâtre – il le prend comme un compliment – Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles. Dans un article traitant du remaniement européen consécutif aux élections de 2014, il ne peut que constater avec désolation que « l’Allemagne domine bien de la tête et des épaules l’Union », puisqu’elle a « imposé son casting à la tête de l’Europe »6. C’est l’Allemagne qui voulait Juncker à la Commission, avec un Allemand comme chef de cabinet. La nouvelle « ministre des Affaires étrangères » italienne de l’UE, l’inexpérimentée Federica Mogherini, était elle aussi la candidate de l’Allemagne. Et comme s’il ne suffisait pas que le Parlement européen, la Banque européenne d’investissement, le Mécanisme européen de stabilité et le Conseil de résolution bancaire soient présidés par des Allemands, il fallait aussi que le Président du Conseil soit, sinon Allemand, au moins un ami de la famille. Quel meilleur candidat que le polonais Donald Tusk ? Issu d’une minorité allemande de Poméranie, l’ancienne Prusse orientale, il est originaire de Gdansk (autrefois Dantzig), comme le grand-père d’Angela Merkel, ce dont il n’est pas peu fier. Il parle l’allemand comme sa langue maternelle, et s’est mis à l’anglais pour ses nouvelles fonctions. Il ne connaît évidemment pas un mot de français. Centriste, atlantiste et totalement néolibéral, souvent vu comme un allié du milieu des affaires, il était fait pour le poste. Jean Quatremer s’étrangle que Tusk puisse se retrouver à présider les réunions du Conseil européen de la zone euro, alors que son pays n’en fait même pas partie, les Polonais étant par-dessus le marché l’une des populations les plus eurosceptiques de l’Union. La ficelle est énorme, mais l’Allemagne n’a plus besoin de se cacher. Notre correspondant découvre avec effroi que le Parlement européen de Strasbourg « est devenu de facto la troisième chambre du parlement allemand ». La faute selon lui à François Hollande, « manifestement incapable de résister à la chancelière ». Une simple histoire de charisme personnel ? Sûrement pas, l’explication serait trop simpliste. Marie-France Garaud, la pasionaria du souverainisme, a suivi cette évolution au jour le jour depuis quarante ans et dressé de son côté un constat amer et définitif : « l’Allemagne est le maître de l’empire européen ».


Même s’il n’est qu’un empire de seconde catégorie, selon les mots de l’ancien président de la Commission José-Manuel Barroso, l’empire européen, comme tout empire, travaille pour l’État qui en constitue le cœur. Directement, comme les pays de la Mitteleuropa, ou à son corps défendant, dans le cas des pays de la zone euro. Avec de nombreux succès à la clé pour l’Allemagne. Sa bonne santé relative doit certes beaucoup à l’intelligence, la culture, la rigueur et l’ardeur au travail de sa population, mais elle ne serait pas si fringante sans les dividendes de l’euro. Entré sous-évalué dans la monnaie commune, le mark est d’emblée favorisé par rapport au reste de la zone. L’Allemagne pourra donc tolérer une appréciation de l’euro, compatible avec sa compétitivité intrinsèque, ainsi qu’avec la faible élasticité-prix de ses productions (la demande internationale pour les voitures haut-de-gamme ou les machines-outils est peu sensible aux variations de prix). L’impossibilité de réévaluer l’euro-mark en interne accroît le fossé entre l’Allemagne et le reste de la zone, et aspire littéralement l’industrie européenne en Allemagne. En outre, tandis que les salaires français suivaient l’inflation et la compétitivité, les salaires allemands stagnaient, et l’on supprime aujourd’hui des usines en France pour en construire de nouvelles outre-Rhin.


Car l’Allemagne est en réalité le seul pays de la zone euro à avoir créé des emplois industriels depuis 2007, le seul aussi où la part de l’industrie dans le PIB n’a pas chuté depuis l’introduction de la monnaie commune. Xavier Ragot, le président de l’OFCE, est obligé de le reconnaître : « De facto, on assiste à une concentration de l’industrie de la zone euro en Allemagne »7. Puisque le risque de change disparaît totalement, les entreprises peuvent délocaliser les activités sans contrainte et placer l’argent là où il sera le plus efficacement dépensé. Siège en Irlande, usines en Allemagne ou en Europe de l’Est, gestion des droits intellectuels aux Pays-Bas, holding au Luxembourg… Et une fois les dividendes payés, résidence secondaire en Grèce ou dans le sud de la France. L’union monétaire entraîne non pas la convergence, mais la spécialisation des économies qui la composent, au bénéfice évident de l’Allemagne. Les signes d’amélioration en Europe concernent de fait largement ce pays, et quelques autres comme la Finlande, les Pays-Bas ou l’Autriche, qui ont des modèles similaires à moindre échelle. L’Allemagne peut donc présenter un budget quasiment à l’équilibre et des excédents commerciaux à en rassasier Gargantua.


Mais le tableau ne serait pas complet sans le revers de la médaille, les faiblesses de l’Allemagne, qui ne sont pour elle qu’une raison supplémentaire d’entretenir ce « mécanisme de prélèvement automatique du surplus » qu’est l’euro, selon le mot d’Emmanuel Todd. La démographie est son principal talon d’Achille. Le taux de natalité très bas constaté en Allemagne est en train de lentement grignoter une population déclinante. On sait que d’ici 2030 la France passera devant l’Allemagne pour la taille de sa population, et les récents débats autour des migrants et des réfugiés ont montré que si l’Allemagne voulait compenser ce déficit démographique par une immigration massive, elle verrait la population s’y opposer dans des proportions inconnues en France. Inéluctablement, l’Allemagne vieillit : un Allemand sur deux a aujourd’hui plus de 45 ans. Elle affiche un budget équilibré mais une croissance faible depuis de nombreuses années, le tout sous la menace d’une dette publique importante, qu’elle est parvenue à stabiliser mais qui reste toujours supérieure de dix points à la limite imposée par le traité de Maastricht.


L’Allemagne a pourtant fait avant tout le monde les réformes qu’elle propose aujourd’hui comme potion magique à ses partenaires. L’agenda 2010 du chancelier Schröder et les lois Hartz ont transformé le pays. Désormais, pour y bénéficier de certains transferts sociaux, il faut étaler son patrimoine devant un fonctionnaire. Si l’administration juge que l’appartement d’un allocataire allemand est trop grand, ou qu’elle lorgne sur son compte épargne, il devra se délester de ses actifs avant de pouvoir réclamer son dû. L’Allemagne, c’est aussi l’essor des mini-jobs à 400 euros par mois et des travaux à quatre-vingts centimes de l’heure réservés aux migrants. Quant aux travailleurs de l’Est, ils sont payés au tarif de leur pays d’origine, à des salaires presque asiatiques. En Europe, en définitive, l’Allemagne s’est comportée comme un passager clandestin. Si les autres pays avaient fait comme elle, le marasme aurait été général et elle-même n’en aurait tiré aucun bienfait. Les Allemands en sont pour l’essentiel conscients, et les derniers retardataires ont été décillés par l’économiste Marcel Frascher et son ouvrage intitulé « Die Deutschland Illusion », best-seller en Allemagne en 2014. Est-il besoin d’en traduire le titre ? Frascher s’inquiète de la courte vue des dirigeants allemands et des conséquences de leurs manœuvres d’apprentis-sorciers. Car si l’Allemagne s’en tire relativement bien, tout autour d’elle la zone euro a donné ces dernières années le spectacle d’une plaine désolée par un désastre économique sans précédent.


Processus autobloquant, l’euro a mis hors de portée des États les deux mécanismes d’ajustement traditionnels que sont le taux de change et le taux d’intérêt, deux variables essentielles au pilotage d’une économie. Il ne les a pas remplacés, laissant les pays de la zone sans défense face aux turbulences mondiales. La BCE se refusant à intervenir sur le taux de change, et laissant son taux d’intérêt directeur végéter à un niveau certes bas, mais toujours plus haut que la croissance de la zone, l’euro est tout sauf un rival crédible du dollar. Il n’est en réalité que le pantin des autres monnaies. Lorsqu’elles se dévaluent, l’euro met un temps fou à réagir, plombé par l’inertie des dirigeants de la BCE et l’absence de consensus économique en Europe, et reste pour le plus grand bonheur de ses concurrentes l’une des monnaies les plus chères du monde. Car il ne faut pas confondre monnaie forte et monnaie chère ! Le yen a longtemps été une monnaie forte, et le fait qu’il en fallait cent pour obtenir un dollar n’y changeait rien. Une monnaie forte, c’est une monnaie cohérente et solide, appuyée sur un pays puissant, dont on peut adapter la parité aux besoins de l’économie domestique sans craindre que l’étranger s’en détourne par caprice. Une monnaie chère, en revanche, est tout simplement surévaluée. Elle diminue d’autant le coût des importations et fait miroiter des bonnes affaires aux touristes européens en vacances à l’extérieur de la zone, mais elle plombe la balance commerciale en freinant les exportations, se faisant facteur de chômage et de précarité.


Car l’euro est un modèle à taille unique. One size fits all. Sauf que les vêtements portant cette mention sont généralement conçus pour être un tant soit peu élastiques, ce que n’est pas du tout l’euro. Adapté aux besoins de l’Allemagne et de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, il est surévalué d’environ 15 à 20% par-rapport à la structure de l’économie française. Plus encore pour les pays d’Europe du Sud, jusqu’à 50% pour la Grèce, selon toutes les études les plus autorisées sur le sujet. Les inflations structurelles dues aux écarts de compétitivité sont très différentes d’un pays à l’autre, ce qui devrait en toute logique être compensé par des dépréciations monétaires, qui permettent de rééquilibrer par palier les compétitivités relatives. Mais ce levier ayant désormais disparu, les pays dont on supposait à tort la convergence se voient dès lors gravement diverger. Selon l’économiste Jacques Sapir, qui s’appuie sur plusieurs études, l’euro serait directement responsable de 30% du chômage depuis la seconde moitié des années 1990 et la politique désastreuse du franc fort. On se rappelle les grandes grèves de 1995, et on les comprend mieux dans ce contexte. Jacques Chirac avait remisé la « fracture sociale » au placard pour pouvoir mieux « qualifier la France pour la monnaie unique ». Sapir, poursuivant son analyse, rend aussi l’euro indirectement responsable de 20% du chômage actuel par l’austérité nécessaire à son maintien, et de 5 à 10% supplémentaires par son impact sur les délocalisations. La plupart des usines françaises délocalisables en Chine sont parties. Celles qui restent sont en concurrence avec l’Europe elle-même, de la Roumanie à l’Allemagne, et sont privées de l’arme monétaire pour leur défense. Quant au coût du traitement social de ce chômage induit, il a nécessité des emprunts supplémentaires de l’État français, qui lui sont aujourd’hui reprochés.


Face à la crise, les différents pays de la zone euro réagissent asymétriquement, certains s’en sortant beaucoup mieux que d’autres. Cela rend toute politique de relance globale extrêmement difficile, voire impossible. La seule politique partagée et partageable est finalement celle de l’austérité. Mais ses concepteurs ont oublié, consciemment ou non, que si tous les pays appliquent cette politique en même temps, les gains de compétitivité seront simultanés, et aucun ne pourra en tirer profit dans les échanges avec ses voisins. Les seuls gagnants seront les employeurs. On s’aperçoit alors que l’union monétaire n’est peut-être elle aussi qu’un instrument de plus de la fameuse lutte des classes. Ce formidable plan Marshall à l’envers qu’est l’austérité à l’européenne est un projet vain s’il prétend viser la prospérité des économies de la zone. Si les pays du Sud s’enfoncent dans la dépression, c’est aussi parce que l’euro les prive d’une base monétaire stable. Le système de la monnaie commune fait que seuls les pays excédentaires peuvent élargir leur base monétaire (la quantité de monnaie hébergée dans le pays, en épargne ou en circulation). Les banques allemandes sont donc gavées des économies des riches grecs, par leurs placements financiers ou leurs achats de voitures de luxe, pendant qu’à Athènes on déplore une pénurie de monnaie.


L’économiste Robert Mundell avait défini les conditions d’une « zone monétaire optimale ». Pour qu’une monnaie soit efficace sur un territoire fait de plusieurs entités différentes, il faut des structures économiques proches, des marchés du travail homogènes et flexibles, la mobilité des personnes et l’intégration commerciale. Des critères qui collent parfaitement à ce que l’on observe aux États-Unis, pour d’évidentes raisons historiques. Pour l’Europe, prenons-les un par un : de la Bulgarie au Luxembourg, on observe une myriade de structures économiques différentes. Les marchés du travail ne sont pas homogènes et les gens ne circulent pas ou peu pour travailler à cause de la barrière de la langue, même si l’Allemagne fait tout ce qu’elle peut pour attirer des Portugais et des Espagnols. L’intégration commerciale est la seule condition pleinement remplie. C’est trop peu. Il y a donc fort à parier que l’euro suivra le destin de toutes les autres monnaies supranationales de l’Histoire : la disparition pure et simple. Et comme à chaque fois, cela se fera dans les déchirements des empires finissants.


Les économistes sont aujourd’hui massivement opposés à l’euro et à l’austérité qu’il commande. Qu’ils aient été hostiles ou sceptiques dès le début, comme Emmanuel Todd, ou qu’ils aient viré de bord en cours de route, comme le regretté Bernard Maris, la liste des contempteurs de la monnaie unique est trop longue pour être citée ici. Elle regroupe près de 200 noms parfois très prestigieux, venant de France, d’Allemagne, d’Italie, des pays scandinaves, d’Amérique du Sud, d’Asie ou des États-Unis. Pour le prix Nobel américain Peter Diamond, par exemple « les historiens enduiront de goudrons et de plumes les membres de la BCE » à cause de l’austérité folle qui condamne au chômage des millions de jeunes en Europe. Pour Paul Krugman, cette foi en l’austérité est comparable aux remèdes absurdes du médecin de Molière, c’est « la grande illusion européenne ». Joseph Stiglitz, lui, parle d’une « décennie perdue », et juge, comme les deux tiers des Français, que « l’euro est un échec »8. Le très libéral Alain Madelin lui-même, qui voulait l’Union européenne pour ne plus jamais avoir le socialisme, a depuis revu quelque peu ses positions. Un jour d’octobre 2012, il affirmait sur BFM Business que « s’il n’y avait pas l’euro, on n’aurait pas tous ces problèmes », notamment la chute de compétitivité et la déflation salariale. Il faisait remarquer qu’en Allemagne, sans l’euro, « les salaires auraient été poussés à la hausse par les excédents commerciaux », et cette remise à niveau en aurait laissé un peu pour les autres. « Très souvent, conclut l’ancien ministre, ces manipulations fiscales et sociales sont des substituts à de mauvaises politiques monétaires. » Mais il s’agit en l’occurrence ici de l’impossibilité même d’une politique monétaire ! Il aurait tout aussi bien pu faire remarquer que les critères de Maastricht sont absurdes. Comment respecter à la fois la limite des 3% de déficit et celle des 60% de dette/PIB, sachant qu’au bout de quelques années de déficit à cette hauteur, la dette cumulée atteindra forcément la limite, qui sera ensuite inéluctablement dépassée ?


Ces arguments rationnels portent peu dans un débat public qui fait malheureusement de la critique de l’euro l’antichambre du nationalisme le plus rance. Les voix critiques font pourtant les beaux jours de l’Internet, mais leurs mises en garde restent inaudibles ou presque dans les médias de masse. On y substitue le leurre de « l’Autre Europe » (qui fêtera bientôt ses quarante ans), ainsi qu’une litanie d’arguments tétanisants. On procède par diabolisation, amalgame, ou diverses prophéties apocalyptiques : en cas de sortie de l’euro c’est à coup sûr la ruine, voire la guerre, et personne ne pourrait souhaiter cela à part des ignorants ou des irresponsables. De temps à autre, des bulles de contestation surnagent, comme lorsque quatre journalistes français mainstream affirment vouloir « Casser l’euro pour sauver l’Europe »9 et le font savoir bruyamment. Abandonnant toute déférence envers « le carré-VIP du postnational » constitué par les fédéralistes de tous poils, ils constatent que ces derniers « préfèrent s’enferrer dans leur idéal inatteignable plutôt qu’affronter un réel insupportable. »


En 1996, en pleine préparation de l’euro, France 2 proposa un débat opposant deux partisans de la monnaie unique, Jacques Attali et Simone Veil, à deux de ses détracteurs, Marie-France Garaud et Jean-Pierre Chevènement. Le grand Centre contre sa périphérie, déjà. Internet a permis de ressortir des archives ce grand moment de télévision, facilement accessible à ceux qui souhaitent compter les points vingt ans plus tard. Jacques Attali se faisait prophète de malheur : « si nous ne faisons pas la monnaie unique, la monnaie unique sera le mark, et la France deviendra une colonie de l’Allemagne » (bingo !), pendant que Simone Veil radotait : « l’Europe, c’est la paix ! ». Jean-Pierre Chevènement, lui, sentait venir l’entourloupe : « vous préférez ligoter la France à l’Allemagne, sous prétexte de ligoter l’Allemagne », tout comme Marie-France Garaud, extraordinairement lucide : « il y a l’Europe que vous rêvez, qui est une sorte de pari pascalien, et il y a l’Europe que fait notre partenaire, qui pour l’instant nous coûte en termes de chômage, et qui fait que demain nous serons aliénés ». Parlant même d’« inféodation », son collègue de gauche allait plus loin encore : « Je ne crains pas l’Allemagne, je crains que l’Allemagne nous enchaîne aux Etats-Unis, affirmait Jean-Pierre Chevènement. Ça ne sera pas une Europe européenne. L’Allemagne, pour toutes sortes de raisons historiques, est tournée vers les États-Unis ». Il ne croyait pas si bien dire.


À ce stade de la photo de famille européenne, il nous reste à parler du parrain américain. Un parrain affectueux, un peu comme un oncle bienveillant, qui observe de loin, prend des nouvelles, donne un peu d’argent de poche et prodigue quelques conseils avisés. Seulement ? On sait déjà que les États-Unis n’ont rien contre l’euro, loin s’en faut. Mais si l’euro est un dieu, une entité abstraite dont les européens suivent les préceptes et vénèrent les Textes, le dollar reste le roi. Car son pouvoir est impératif, et au quotidien, c’est bien lui qui gouverne. Bien au-delà de la question monétaire, les États-Unis sont présents à chaque étape de la construction de l’Union européenne, depuis ses débuts, à tel point que cette dernière est pour beaucoup d’observateurs la création pure et simple d’une Amérique hantée par sa « destinée manifeste », qui consisterait à se faire le grand remodeleur d’une planète amochée, pour le bien de tous, et le sien au passage. Car « les Américains ne veulent pas d’alliés, ils ne veulent que des vassaux », si l’on en croit Charles de Gaulle, qui s’y était frotté de près. Dans ses confidences à Alain Peyrefitte, il appliquait cette observation à la construction européenne en cours : « l’Europe supranationale, c’est l’Europe sous commandement américain. Les Allemands, les Italiens, les Belges, les Pays-Bas, sont dominés par les Américains. Les Anglais aussi, mais d’une autre manière, parce qu’ils sont de la même famille. Alors il n’y a que la France qui ne soit pas dominée. Pour la dominer aussi, on s’acharne à la faire rentrer dans un machin supranational aux ordres de Washington »10. Une stratégie qui macérait depuis longtemps déjà, bien avant les deux guerres mondiales, si l’on en croit le poète et homme politique Lamartine, qui s’alarmait dès le milieu du XIXe siècle du fait que « les États-Unis ont la résolution d’entrer en domination dans les affaires de la vieille Europe qu’ils déclarent caduque. Avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse, ils affectent envers l’Europe, y apportant leurs dollars, la supériorité du mépris »11.


Qu’elle soit ou non une stratégie au long cours, la prise en main de l’Europe par les États-Unis s’est trouvé un vecteur inouï dans le déluge de feu, de sang et de bêtise de la Seconde Guerre mondiale. Appelée pour la seconde fois de suite à la rescousse des pays coalisés contre une Allemagne devenue bestiale, l’Amérique s’est retrouvée en position de force comme jamais, un statut ultradominant à l’échelle du monde qui parachevait huit décennies d’essor quasi ininterrompu depuis la fin de la Guerre de Sécession. En Europe de l’Ouest, elle n’avait que des obligés : les vainqueurs qui avaient été sauvés, et les vaincus qu’elle avait épargnés. L’Amérique endossait de surcroît le rôle du protecteur exclusif face à la nouvelle menace, le seul capable d’endiguer durablement le bloc de l’Est et de limiter par conséquent la montée en puissance des partis communistes dans l’Europe libérée.


Le général Eisenhower, qui avait vu de près les armées soviétiques, est le premier à réclamer dès 1945 une Europe intégrée, unifiée et fédérale, seule capable selon lui de tenir tête à l’Armée rouge une fois les Américains rentrés au pays. La menace communiste fut alors brandie pour constituer l’ACUE (American Committee on United Europe) en 1949, à l’initiative d’un groupe de riches citoyens soutenus par de grands groupes américains. Les patrons de la CIA de l’époque, William J. Donovan et Allen Dulles, en assuraient la direction, avec comme trésorier John McCloy, le puissant directeur de la banque Chase. L’objectif était de soutenir le Mouvement européen, fondé l’année précédente, dont l’ACUE financera les activités jusqu’en 1960, ne coupant le robinet qu’une fois la machine posée sur les bons rails. Dans la « communauté atlantique » ainsi formée, l’Amérique se chargeait de la défense, mais à deux conditions : qu’une armée européenne (la fameuse Communauté européenne de défense, subordonnée à l’OTAN mais rejetée par la France) prenne petit à petit le relais, et surtout que les marchés de l’Europe de l’Ouest soient unifiés pour s’ouvrir totalement aux capitaux venus d’outre-Atlantique. Des Américains qui ne perdent pas le nord et savent se payer sur la bête, une Europe de l’Ouest coincée en pleine guerre froide, qui ne pouvait rien leur refuser.


Deux types d’individus s’apportent alors, comme souvent, un concours mutuel : les avides et les idéologues. Jean Monnet, malgré une carrière de banquier d’affaires menée aux États-Unis entre les deux guerres, fait pourtant partie de la seconde catégorie. Dans une note rédigée pendant le second conflit mondial, alors qu’il a rejeté l’appel du 18 juin pour se mettre directement au service de l’Angleterre et des États-Unis aux gouvernements desquels il entretient des amitiés intimes, Jean Monnet prévoit qu’en Europe, une fois la victoire acquise, « il est essentiel que soit empêchée dès l’origine la reconstitution des souverainetés économiques »12. Si l’Amérique avait réussi à imposer l’AMGOT, son projet de nouvelle monnaie et d’administration économique pour la France, Monnet serait peut-être parvenu à ses fins dès la cessation des hostilités. Mais il lui fallut manœuvrer dans l’ombre, diriger le « cercle des conjurés » qu’il évoque dans ses Mémoires, pour parvenir quelques années plus tard à la déclaration de son ami Robert Schuman, le 9 mai 1950, annonçant la création de la CECA, première pierre de la construction européenne.


Car Schuman n’a semble-t-il fait que passer les plats ; sa déclaration, cachée à son propre gouvernement jusqu’au dernier moment, avait été rédigée par Jean Monnet et Dean Acheson, le secrétaire d’État américain. Pour l’historien François Roth, Acheson en est même le seul et unique rédacteur. Robert Schuman, aujourd’hui adoré comme un saint à Bruxelles, avait pourtant eu avant-guerre quelques sympathies douteuses, admirant Dollfuss, Horthy, Franco ou Salazar par anticommunisme. Il approuva par ailleurs les accords de Munich et vota les pleins pouvoirs à Pétain. Schuman jura ses grands dieux ne pas avoir été mis au courant qu’il faisait partie du premier gouvernement du maréchal à Vichy, mais fut tout de même poursuivi pour « indignité nationale » à la Libération13. Amnistié par de Gaulle, il devint un politicien manœuvrier, habitué aux strapontins ministériels de la IVe République. Voici le type d’icône que l’« épopée » européenne est en mesure de produire. Si les grandes déclarations publiques devaient être faites par des Français, pour que ce vieux peuple frondeur puisse en tirer quelque fierté et se faire plus facilement à l’idée, les États-Unis avaient néanmoins choisis d’emblée leur interlocuteur privilégié : l’Allemagne. L’historien britannique A.W. Lovett note qu’« en termes d’origines, la CECA peut être considérée comme le produit d’un marchandage entre la RFA et l’Amérique, pas entre la France et l’Allemagne de l’Ouest »14. En dernière instance, Jean Monnet s’est révélé n’être que le vecteur d’une vision américaine de l’Europe, une vision avec laquelle il était en communion intellectuelle, et qui s’appuyait sur la puissance renaissante de l’Allemagne pour court-circuiter la France. Marionnette plus que consentante, Jean Monnet était autorisé à considérer, selon l’historien américain John Gilligham, le personnel de l’ambassade des États-Unis à Paris comme son staff personnel.


On s’éloigne dangereusement de l’histoire « officielle ». Mais voici qu’un beau jour de septembre 2000, le Daily Telegraph publie une bombe15. Son journaliste vedette, l’Anglais Ambrose Evans-Prichard, était allé fouiller dans les archives américaines récemment ouvertes portant sur les années 1950-1960. Eurosceptique, il a choisi de chercher les documents relatifs aux relations entre l’Amérique et l’Europe, et ce qu’il a trouvé fait froid dans le dos. Dans son article, il dénonce pêle-mêle le financement de l’ACUE par les fondations Ford et Rockefeller, ou le fait que Schuman, Spaak et tous les dirigeants du Mouvement européen « étaient traités comme des employés par leur parrains américains ». Il révèle le rôle important du Département d’État, tant dans la genèse que dans le suivi rapproché des initiatives européennes, et la monnaie unique n’est pas la moindre d’entre elles. Dès 1965, une note de la direction Europe du ministère américain conseille à Robert Marjolin, vice-président de la CEE, de « poursuivre de façon subreptice l’objectif d’une union monétaire ». Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, la note répète qu’il faut « garder le silence » sur ce projet « jusqu’au moment où l’adoption de telles propositions deviendrait virtuellement inévitable ». Car il s’agit ici de soft power, une influence déterminante mais souple, l’un des jeux où les États-Unis sont les plus performants. Ils l’avaient d’ailleurs prouvé dès la fin des hostilités, au moment de négocier la partie du plan Marshall destinée à la France et de passer l’éponge sur une partie de sa dette de guerre. Les accords Blum-Byrnes signés le 28 mai 1946 offraient à la France autant d’aide qu’elle pouvait en espérer, avec cette simple contrepartie : ouvrir en grand les cinémas français aux films américains.


On a vu que l’influence américaine en France avait été très importante pendant la IVe République. Selon le journaliste d’investigation Frédéric Charpier, les différents gouvernements des États-Unis n’ont pas hésité à se servir de leurs services de renseignement pour tenter différentes manœuvres : « Sans être toujours décisive, l’ingérence de la CIA a pu semer le trouble, déstabiliser des personnes, influencer des stratégies, financer des amis, mener une guerre clandestine, autant psychologique que politique »16. Notamment par la création du syndicat Force ouvrière, dans le but d’affaiblir la CGT, ou par le soutien financier apporté à la SFIO de Guy Mollet, toutes choses dont les historiens sont désormais certains. À son retour au pouvoir, le général de Gaulle décidait de remettre de l’ordre dans les affaires françaises ainsi que dans celles d’une Europe dont il savait qu’elle était tout sauf européenne. Il fera de nombreuses déclarations en ce sens, comme lorsqu’il évoque en 1962 « le fédérateur extérieur », la force unificatrice qui ne peut venir que d’ailleurs, pour forcer des pays si différents à s’entendre. L’année suivante, une fois les accords d’Evian consommés, il déclare à Alain Peyrefitte que « le grand problème, maintenant que l’affaire d’Algérie est réglée, c’est l’impérialisme américain. Le problème est en nous, parmi nos couches dirigeantes, parmi celles des pays voisins. Il est dans les têtes ». Puis il se fait oracle devant Michel Debré le 24 avril 1969 : « Voilà ce qui va se passer : les difficultés monétaires et financières qui seront considérables vont amener les successeurs à céder aux Américains. Les difficultés servant d’excuse, toute l’indépendance française va disparaître ».


Charles de Gaulle ne voulait pas de cette Europe supranationale collée aux basques des États-Unis et simple instrument de leur puissance. Tout le monde étant étranger à Bruxelles, les Américains le sont finalement à peine moins que les autres. Alors de Gaulle tape du poing sur la table, pratique la politique de la « chaise vide », et obtient la démission de Walter Hallstein de la présidence de la Commission. Cet ancien pensionnaire de la prison d’État du Missouri (il avait été, on l’a vu, arrêté pour faits de nazisme puis remis dans le droit chemin), avait d’ailleurs déclaré qu’« il est un dicton qui dit que les Américains sont les meilleurs Européens, et il y a beaucoup de vrai là-dedans ». De Gaulle s’en était ouvert à Peyrefitte : « Quant à cette Commission, elle doit disparaître. Je ne veux plus d’Hallstein. Je ne veux plus de Marjolin ». Puis il fustige « cette mafia de supranationalistes », qui usurpent la souveraineté populaire. « Hallstein ne cache même pas son plan, qui consiste à transposer au niveau européen la structure de l’Allemagne fédérale ». Un objectif en passe d’être atteint quarante années plus tard. Mais à l’époque, de Gaulle avait sérieusement freiné la machine en remplissant ses rouages de grains de sable. Quitte à avoir l’Europe, il la voulait française, ou tout du moins franco-allemande, mais en tout cas pas américaine. Il n’avait cure de cette « association atlantique complète » proposée par le président Kennedy17, incluant des accords douaniers, monétaires et économiques entre les États-Unis et l’Europe, et qui prend corps aujourd’hui grâce au traité transatlantique actuellement en négociation. À l’époque, la perspective d’une communauté européenne dévolue aux intérêts des Européens seuls, et pouvant à l’occasion s’opposer aux Américains, n’avait pas du tout plu à Washington, qui cessa alors tout soutien à la construction européenne. Aucune dynamique endogène n’ayant pu prendre le relais, les structures végétèrent quelques années dans leur état d’origine ou presque. L’ADN était présent, mais les cellules avaient cessé de se dupliquer. Le départ de De Gaulle en 1969 ne suffit pas à relancer la mécanique. Il fallut attendre 1972, la création de la très select Commission Trilatérale, regroupant des hommes politiques et des capitaines d’industrie de toute l’Europe, en lien direct avec leurs homologues américains et japonais, et surtout l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne en 1973, pour que la dynamique s’enclenche à nouveau jusqu’à la convocation du Parlement en 1979 et l’Acte unique de 1986.


Le grand européen Robert Marjolin, l’un de ceux que de Gaulle voulait voir partir le plus loin possible, se réjouira de l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Union, qu’il saluera comme « l’assurance qu’à aucun moment l’Europe ne larguerait les amarres avec l’Amérique et ne se distancierait d’elle »18. Dans les câbles secrets révélés depuis, on lit toute la préparation de cet événement par le gouvernement anglais, en lien direct et ininterrompu avec la Maison blanche, ainsi que l’impatience du Premier ministre McMillan d’accéder aux désirs de ses partenaires américains. Confronté à la pugnacité du général, il recommande de court-circuiter ce dernier pour « continuer tranquillement notre travail à Bruxelles »19. Court-circuiter le président français, c’est déjà ce que les États-Unis avaient tenté avec succès en 1963. Immédiatement après la signature du fameux Traité de l’Elysée par de Gaulle et Adenauer, un document rentré dans l’histoire comme l’épisode majeur de la réconciliation franco-allemande, Adenauer fut convoqué à Washington. On lui rappela ce qu’il devait à l’Amérique, puis on lui fit signer un « accord germano-américain » qui rappelait la prééminence de l’alliance américaine ainsi que la subordination de l’Allemagne à l’OTAN.


La reprise en main des affaires européennes par l’Amérique au début des années 1970 coïncide avec la montée en puissance d’une génération de géopoliticiens incarnés par les deux stars du métier que sont Henri Kissinger et Zbigniew Brzezinski, l’un chez les Républicains, l’autre chez les Démocrates, mais d’accord sur l’essentiel. Parlant devant l’agence Associated Press réunie au complet pour son déjeuner annuel le 23 avril 1973 à New-York, Henri Kissinger annonçait la couleur : « Les États-Unis continueront de soutenir l’unification de l’Europe. Nous n’avons nullement l’intention de détruire ce que nous avons tant travaillé à construire ». Vingt ans plus tard, synthétisant cette doctrine à l’intention des étudiants américains dans son Grand Echiquier, Zbigniew Brzezinski n’avait plus rien à cacher : « Si l’Europe s’élargissait, écrivait-t-il, cela accroîtrait automatiquement l’influence directe des États-Unis », et il n’y a aucun mal à favoriser cette évolution, puisque de toute façon « une Europe vraiment européenne n’existe pas ». « Pour le dire sans détour, l’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain, et ses États rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. » Il est lancé, on ne l’arrête plus : « Dans les limites d’une prospective sérieuse, l’hypothèse que l’Europe surmonte la diversité de ses traditions nationales pour former une entité politique homogène et pesant sur les relations internationales doit être écartée. » En somme, réunir pour mieux régner ! Il se réjouit de l’entrée des pays de l’Est dans l’Union, car elle « multiplie le nombre d’États pro-américains au sein des conseils européens, sans pour autant créer simultanément une Europe assez intégrée politiquement pour pouvoir concurrencer les États-Unis dans les régions importantes pour eux, comme le Moyen-Orient. »20 Nos théoriciens fantoches de l’« Europe puissance » ont-ils jamais lu Brzezinski ? Sur sa carte du monde, il classe l’Europe dans l’empire américain, catégorie « domination géopolitique », c’est-à-dire totale. Il explique aussi sans prendre aucun gant que les rênes de l’Union européenne sont entre les mains de l’Allemagne, fidèle parmi les fidèles de l’Amérique, et qu’elles doivent y rester. La principale tâche du cocher désigné est de circonvenir en douceur une France boudeuse pour l’attirer dans l’engrenage. Tout est écrit noir sur blanc.


« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. » La confession tardive de François Mitterrand ne laisse là non plus aucun doute : « Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Ils sont très durs, les Américains, ils sont voraces. Ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort »21. Au seuil du grand passage, l’ancien président se rallie finalement à l’avis de son ancien allié Jean-Pierre Chevènement, qui juge aujourd’hui que « nous sommes passés dans l’allégeance au suzerain américain »22. Là encore, même l’europhile Jean Quatremer est obligé de l’admettre. Constatant dans l’un de ses articles écrit en 2010 que Jose-Luis Zapatero venait d’engager le plan de rigueur espagnol sur l’injonction du président américain et de personne d’autre, il conclut sobrement que « le président actuel de l’Union européenne s’appelle Barack Obama ». Le très policé Jacques Julliard, quant à lui, estimait dès 2003 dans le Nouvel Observateur que l’Europe était en train de se résigner à n’être plus qu’un « dominion des États-Unis ».


C’est que l’oncle Sam souhaite nous interdire ce qu’il se permet chez lui, comme la protection douanière, ou les campagnes « achetez national ». Ce que l’Union réprouve, les États-Unis en ont fait depuis longtemps une loi, le Buy American Act, qui réserve les marchés publics aux entreprises nationales, et renforce la protection offerte aux entreprises stratégiques. Une injonction à « acheter américain » qui s’impose jusqu’en Europe, notamment sur les équipements militaires. C’est peut-être dans ce domaine d’ailleurs que la symbiose est la plus totale, et la France ne fait hélas pas exception. Pour l’expert militaire Pierre Conesa, « la nouvelle génération des analystes stratégiques est totalement alignée sur les États-Unis, bien plus encore que la Grande-Bretagne. C’est totalement intériorisé, il n’y a aucune distance critique »23. À l’échelle supranationale, les États-Unis exercent la tutelle sur les armées européennes via l’OTAN. Quant à l’Eurocorps, embryon d’armée européenne, il n’aura même pas le loisir de se réunir souverainement puisque les États-Unis réclament un statut de « nation associée » et leur intégration à l’État-major. La subordination explicite de cette armée à l’OTAN ne leur suffit donc pas.


Poste avancé de l’alliance atlantique au Moyen-Orient, la Turquie est un élément stratégique d’une valeur incalculable pour les États-Unis. Ils ont fait de son intégration dans l’Union européenne une exigence sans cesse renouvelée. Bill Clinton ou Georges Bush ont fait plusieurs discours dans ce sens, suivis par Barack Obama, qui demandait « fermement » l’entrée de la Turquie devant le parlement d’Ankara en 2009. Les tensions récentes avec le gouvernement d’Erdogan autour de la lutte contre Daesh ne feront que repousser cette échéance, qui est prévue de longue date. Elles n’ont d’ailleurs pas empêché l’ouverture de nouveaux chapitres d’adhésion en décembre 2015. L’Amérique y gagnera la dilution terminale des pays de l’Union dans un magma informe, à la solde du « Secrétaire d’État aux Affaires européennes » de Washington, dont l’activité récente a consisté à menacer David Cameron avant qu’il ne décide le référendum du Brexit, tout en parrainant d’un même mouvement les référendums portant sur les indépendances écossaise et catalane. L’ingérence est permanente, et la présence de 28 pays autour de la table interdit toute confidentialité. Il y en a toujours un pour avertir les États-Unis si l’Europe s’écarte de la voie tracée pour elle. D’ailleurs, pour plus de commodité, « les Américains trouvent qu’un représentant des États-Unis devrait être présent à chaque réunion du Conseil européen et de la Commission »24, rapporte François Bujon de l’Estang, ancien ambassadeur français aux Etats-Unis. En 2011, joignant le geste à la parole, le ministre de l’Économie américain Tim Geithner s’était invité d’autorité à une réunion interne des dix-sept pays de la zone euro.


Suivant cette logique, là où elle ne peut pas être présente physiquement, l’Amérique espionne. On sait grâce aux révélations de Wikileaks faites le 24 juin 2015 que les présidents français, ainsi que les ministres, hauts fonctionnaires, parlementaires et diplomates, sont écoutés depuis au moins 2004. Le très placide sénateur centriste Yves Pozzo di Borgo, éberlué par ces révélations, a estimé à chaud sur Twitter que « si la France se respectait, elle ferait détruire la partie de l’ambassade des Etats-Unis où ont lieu les écoutes ». Une ambassade située à quelques dizaines de mètres de l’Elysée et du ministère de l’Intérieur. Interpellé sur cette réaction violente, il s’en est sorti en invoquant l’humour. Difficile pourtant de rester jovial alors que l’ambassadrice américaine Jane Hartler, convoquée quelques jours plus tard pour s’expliquer devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, a tout simplement refusé de s’y rendre. Les tristes épisodes de l’asile refusé à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, par François Hollande, ou celui de l’interdiction de survol du territoire imposé à l’avion du président de la Bolivie, Evo Morales, sur la suspicion erronée qu’il aurait pris le lanceur d’alerte Edward Snowden à son bord, ont durablement écorné ce qu’il restait de l’image de la France à l’étranger. Comme l’a écrit Pascal Boniface, « si Snowden avait été russe ou chinois, il aurait été accueilli en héros en France, fait citoyen d’honneur de la ville de Paris, etc. Hélas pour lui, il est américain ». Voilà où nous en sommes, au mieux des sparring partners sur le déclin, au pire des « valets de l’impérialisme américain ».


Que répondre à ceux qui disent que la mondialisation, finalement, n’est qu’un processus américano-centré, permettant aux États-Unis de tout acheter avec du faux dollar, imprimé à l’envi sur les presses de la Federal Reserve ? Comment rassurer ceux qui s’alarment de voir partir outre-Atlantique les sièges sociaux de dizaines d’entreprises françaises ? Ou ceux, comme François Fillon, qui déclaraient que « les Américains vont trop loin » parce qu’ils imposent à l’Europe un traité commercial léonin, et qu’ils l’entraînent dans une opposition frontale avec la Russie qui n’est pas son intérêt25 ? L’Union européenne gardera aussi comme une tache dans son histoire le fait qu’elle ait toléré sur son territoire les fameuses « prisons secrètes de la CIA », révélées par le rapport Marty de décembre 2010. Là encore, le lien entre chaque pays d’Europe et les États-Unis est bien souvent plus fort que ce qui lie les Européens entre eux. Comme une commune appartenance au grand Occident, réel ou fantasmé. L’Occident des valeurs, de l’autocritique et des sciences, certes, mais qui sert trop souvent d’alibi à l’Occident de l’arrogance et des drones, comme aime à le rappeler Régis Debray.


On pourrait, on devrait s’étendre aussi sur le rôle des structures du consensus de Washington, comme le FMI, qui veillent à la prédominance mondiale du dollar et qui promènent TINA (« there is no alternative ») tout autour de la planète. On pourrait aussi discuter les détails du futur traité transatlantique (TAFTA), mais nous réservons ces derniers développements pour plus tard car ils conditionnent terriblement l’avenir. En attendant, constatons simplement que la France semble être devenue un protectorat, ou un dominion, riche, libertaire et libéral mais en voie de sous-développement. Sa classe politique se révèle de plus en plus autoritaire à mesure que la confiance que lui porte la population décline irrémédiablement. On semble en être arrivé à un point tel que, selon le mot du philosophe Slavoj Žižek, « la démocratie devient un obstacle au développement économique ». Condamnée à subir la crise sans possibilité de réaction du fait de son appartenance à l’Union européenne et de son ancrage à l’euro, la France n’arrive pourtant pas à se faire une raison, à s’habituer au chômage de masse, à la pauvreté grandissante, à voir partir ses meilleurs éléments en Chine ou aux États-Unis dès la fin de leurs études.


Si la révolution revient à l’ordre du jour, c’est tout simplement parce que toutes les voies qui ont été tentées sont désormais synonymes d’échec, et que celles que l’on peut raisonnablement imaginer se heurtent au mur de Bruxelles. Confronté à cet état de fait, le décliniste ne se sera pas nécessairement un pessimiste, s’il aspire à la révolution. Celle-ci devient même l’unique condition de positivité dans l’esprit de ceux qui aimeraient bien volontiers éviter cette solution extrême, mais qui ne voient malheureusement pas d’autre issue. Une fois l’hypothèque Le Pen levée, une fois dissipé l’effet paralysant de l’attente du sauveur suprême ou de la crainte de l’épouvantail, les Français se retrouvent seuls face à eux-mêmes, avec cette question obsédante : « qu’est-il possible de faire réellement, concrètement, ici et maintenant, pour se sortir de cette situation déplorable ? » Bien entendu, de prime abord, une nouvelle révolution n’est pas la solution la plus évidente. À froid, elle paraît même être l’une des moins plausibles.


Notes du chapitre 2.b
1 Cité par Cédric Durand, En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
2 L’illusion économique, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 1999.
3 Euro-psychose, Florence Autret, Michel Lafon, 2012.
4 Adolf Hitler avait divisé le territoire de l’Allemagne conquérante en gaus, unités administratives sous la direction de gauleiters. Les comparaisons entre l’Allemagne nazie et l’Allemagne contemporaine, surtout constatées dans les pays du Sud de l’Europe (« Hitler, Merkel, same shit », vu sur un panneau en Grèce, sans oublier les lazzis de mauvais goût sur le « IVe Reich »), au-delà de leur outrance, démontrent simplement que l’éclosion du « peuple européen » n’est pas pour sitôt.
5 Le choc des empires, Jean-Michel Quatrepoint, Gallimard, 2014.
6 Jean Quatremer, « L’Allemagne impose son casting à la tête de l’Union européenne », Libération, 31 août 2014.
7 Cité par les Echos, « L’Allemagne capte de plus en plus l’industrie de la zone euro », G.C., 10 novembre 2014.
8 Sondage Opinion Way-Tilder-LCI, 21-22 mai 2014. L’euro est vu par 65% des Français comme « une mauvaise chose pour le chômage et le niveau des prix ».
9 Casser l’euro pour sauver l’Europe, Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Béatrice Mathieu et Laura Raim, Les Liens qui Libèrent, 2014.
10 C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997
11 Lamartine en 1858, cité par Jean Dutour à Apostrophe en 1975.
12 Cité par François Denord & Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, 2009.
13 Les différents aspects de la vie compliquée de Robert Schuman sont dispersés dans différentes monographies. Pour une synthèse décapante mais rigoureuse, on se réfèrera au dossier « La face cachée de Robert Schuman » éditée en ligne par l’UPR de François Asselineau.
14 Lovett et Gilligham sont cités par Florence Autret in L’Amérique à Bruxelles, Seuil, 2007.
15 Ambrose Evans-Prichard, The Daily Telegraph, édition du 19 septembre 2000. Là encore, c’est François Asselineau qui a le premier levé ce lièvre et sorti des tiroirs cet article qui n’avait étonnamment reçu aucun écho en France.
16 La CIA en France, soixante ans d’ingérence dans les affaires françaises, Frédéric Charpier, Seuil, 2008.
17 John-Fitzgerald Kennedy, discours du 4 juillet 1962, cité par Pierre Hillard in La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, François-Xavier de Guibert, 2010.
18 Cité par François Denord et Antoine Schwartz, op. cit.
19 Documents cités par Vincent Jauvert in L’Amérique contre de Gaulle, Seuil, 2000.
20 Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Fayard/Pluriel, 2011. Depuis quelques années, Brzezinski a pris acte du déclin de l’influence des États-Unis, évoquant même une « ex-hyperpuissance » dans son ouvrage Strategic Vision : America and the Crisis of Global Power, Basic Books, 2013.
21 Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Bénamou, Plon, 1997.
22 Jean-Pierre Chevènement, interview Marianne.net, 19 juillet 2015.
23 Pierre Conesa, interview web tv Thinkerview, janvier 2015.
24 Cité par Chritophe Delois et Christophe Dubois, Circus Politicus, Albin Michel, 2012.
25 François Fillon, interview BFM TV, 10 juin 2015.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 3 – La plus osée des hypothèses

« Le peuple n’est pas soumis bien qu’il soit le nombre, mais parce qu’il est le nombre. »
Simone Weil


Dans l’Europe des années 2010, on a facilement tendance à considérer toute potentialité révolutionnaire comme morte et enterrée, rien d’autre qu’un brillant souvenir du passé. L’année 1989 semble toute désignée pour marquer la fin d’une ambition portée, accaparée même pendant tout le XXe siècle par l’idéologie communiste. Puisqu’elle ne laisse aucun héritage utilisable en Russie, l’expérience soviétique est pour l’historien Martin Malia « la révolution qui mit fin à toutes les révolutions »1, celle qui vaccina définitivement le monde contre l’idée même d’un renversement majeur. Coïncidence, 1989 c’est aussi le bicentenaire de la Révolution française, et les pompes de sa célébration sont venus accompagner l’idée que la parenthèse révolutionnaire était définitivement refermée en France, comme d’ailleurs dans tous les pays développés. Pour Malia toujours, « le drame d’une grande révolution ne peut se dérouler qu’une fois dans l’histoire d’une nation », au motif que celle-ci n’aurait qu’un seul véritable Ancien régime à éliminer. Si l’année 1989, la dernière du « court XXe siècle », marque sans nul doute la fin d’une époque, le sociologue Ramzig Keucheyan choisit pour sa part de mettre en lumière l’année 1979, celle de la révolution sandiniste au Nicaragua, « sans doute le dernier événement présentant les traits d’une révolution au sens traditionnel »2. C’est aussi l’année de la révolution islamique en Iran, qui préfigure la tendance nouvelle, marquée par un retour en force de l’élément religieux qui renvoie le fait révolutionnaire à ses racines médiévales. Dans ce contexte, il paraît évident qu’une nouvelle révolution française, si elle n’est pas à exclure, est tout de même particulièrement improbable. L’ancienne société disciplinaire, qui savait susciter une opposition au moins discrète mais permanente, a été remplacée par une société de surveillance et de contrôle global, un totalitarisme mou générant des oppositions molles, qui peinent toujours à s’extraire d’un contrôle social intériorisé dominé par l’autocensure, « une omertà qui concerne tout » selon le mot de Guy Debord qui ajoutait, dans ses Commentaires sur la société du spectacle, qu’« on en a fini avec cette inquiétante conception, qui a dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée », le spectacle ayant tout envahi et asservi chacune des forces organisées.


En 2018, si beaucoup de Français rêvent parfois bruyamment d’un changement radical, la plupart d’entre eux n’osent même pas souhaiter la survenue d’un événement de type révolutionnaire. Ils n’ont pas de mal à se convaincre de l’impossibilité de la chose quand ils en discutent autour d’eux. Pêle-mêle, on leur objectera une croyance toujours tenace dans le réformisme gouvernemental, la peur de la violence et des pénuries, ou bien encore la disparition du prolétariat fondu dans la nouvelle « classe moyenne inférieure ». Certains préfèrent de leur côté s’exiler à la campagne, s’évader sans attendre. Et tous déplorent l’état de spectateur, forcément passif, dans lequel s’est enfermé l’occidental moyen. La jeunesse même s’y confronte dès le plus jeune âge, à la fois individuellement esclave et collectivement maître d’un capitalisme de la consommation compulsive qui fait office de tiers intrus dans chaque foyer. L’impératif de jouissance de la jeunesse est devenu celui de la société tout entière, dans une adolescence universelle qui fait du fun, du divertissement et de la dérision une véritable loi générale qui ralentit d’autant la réflexion. C’est l’hédonisme puéril de la Jeune-fille théorisé par le groupe Tiqqun3, un individualisme outré qui fait passer les satisfactions matérielles et les émois personnels avant toute espèce de quête intellectuelle.


Car le principal ennemi de l’idée révolutionnaire, c’est bien l’individualisme. Lâché dans l’univers infini de la marchandise, ce dernier n’apparaît plus que sous les traits d’une mystique de la satisfaction et du choix individuels. Jean Baudrillard a décrit le « dressage à la consommation » imposé par nos sociétés modernes dans leur course effrénée à la croissance4. « Souverain dans une jungle de laideur », le consommateur est sommé de choisir quel désir il souhaite assouvir au plus vite, bien souvent seul, et à crédit. De moins en moins communautaire, si l’on fait exception des communautés religieuses, l’individu sera tout au plus grégaire, qu’il passe un moment dans un stade ou s’assoie en famille devant la télévision. Cette anomie moderne, sur fond de perte du sens des mots, des choses et des événements, est à l’origine de toutes sortes de comportements dépressifs ou destructifs, nuisibles à soi-même ou aux autres, qui sont symptomatiques d’un état de violence certes larvé, mais néanmoins de haute intensité. En face, les mécanismes de ce que Baudrillard appelle « la conformité joyeuse du système » s’efforcent de mettre le couvercle sur ces névroses, ces révoltes potentielles, cette fatigue généralisée qui taraude la société française. Pour sa sauvegarde personnelle, chacun est invité à adopter une attitude hédoniste, cynique et fataliste. Par contraste, toute agitation populaire qui parvient à se matérialiser en est souvent réduite dans le discours dominant à de la pure violence déchaînée.


En outre, lorsque le cinéma entreprend de montrer un groupe en mouvement, c’est presque toujours sous les traits d’un gang, d’une armée, ou d’une organisation maffieuse. À l’inverse, les héros positifs…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 3.a – Actualité mondiale de la révolte

« Notre foi est révolutionnaire, parce qu’elle défie la tyrannie de l’argent. »
Le pape François


Entre 1789 et 1870, la France a connu quatre événements révolutionnaires majeurs, ayant eu pour certains des répercussions incalculables sur le reste du monde. Des conséquences à long terme, mais aussi des effets immédiats, comme en 1848 lorsque l’Europe entière s’embrasait à la suite du pays d’Hugo et de Lamartine. Par la suite, la France cèdera la place à d’autres, qui se saisiront du flambeau avec plus ou moins de bonheur. En Mai 68, la France n’innove pas réellement. Elle propose sa version d’un mouvement parti des campus américains, qui touche comme une lame de fond toute l’Europe occidentale. Lorsque le mois de mai commence à Paris, les étudiants comme les ouvriers ont à l’esprit la récente offensive du Têt au Vietnam, mais aussi les événements de Prague. Tout type de chamboulement dans le monde, qu’il soit accueilli avec bienveillance ou violemment rejeté par le pays où il se déroule, fait nécessairement réagir un révolutionnaire où qu’il se trouve sur la planète. La France vivait à l’époque la période de prospérité la plus féconde de son histoire. Puis les Trente glorieuses se sont achevées, laissant la place à la croissance intermittente, au chômage de masse et à l’hyperconsommation à crédit.


Mais voici que deux décennies plus tard, au moment où on l’attend le moins, la France se soulève à nouveau, à l’appel de ses fonctionnaires mais surtout avec le soutien d’une écrasante majorité de la population. Beaucoup de nouveaux contestataires ont découvert la rue à ce moment précis, et les grandes grèves anti-austérité de 1995 sont souvent citées comme l’une des sources majeures d’inspiration pour les futurs mouvements antimondialistes, forums et autres contre-sommets. La France retrouvait alors ponctuellement son leadership dans le domaine de l’insoumission. Elle fut par la suite celle qui a dit « non » en premier au référendum constitutionnel européen, puis les manifestations anti-CPE de 2006 sonnèrent comme une réplique de celles de 1995, à l’initiative cette fois des étudiants. À son tour, une nouvelle génération entrait dans la contestation, que l’on retrouve dix ans plus tard sur beaucoup de fronts, et notamment le très large mouvement né des attaques contre le code du travail menées par François Hollande puis Emmanuel Macron.


Si la France retrouve progressivement sa fougue, il est cependant manifeste que les plus grands mouvements de masse observés au XXe puis en ce début de XXIe siècle n’ont pas eu lieu chez elle. Ses voisins du sud, en revanche, sont concernés au premier chef, et même le pape semble révolutionnaire ! Sans bien sûr appeler au grand soir, il a choisi de placer la doctrine sociale de l’Église au cœur de son pontificat, et d’en assumer les conséquences. Fin 2014 notamment, il invitait les pauvres « à protester et à se révolter », souhaitant « que le vent de cette protestation devienne un orage d’espérance »1. Le pape François inscrit sa démarche dans une tendance clairement identifiée, car ces dernières années les exemples de contestations populaires massives ont été nombreux, et disséminés un peu partout sur la planète. Aux États-Unis ou en Europe, en Amérique du Sud, en Afrique du nord comme au Proche-Orient, et jusque dans les plaines d’Ukraine. Chaque « soulèvement » est bien entendu à l’image du pays qui l’abrite, avec des implications radicalement différentes d’une société à l’autre.


La crise financière de 2008 a mis fin à plusieurs décennies de calme relatif dans les pays développés. Redécouvrant la pratique du sit-in, qui avait particulièrement réussi au mouvement afro-américain pour les droits civiques, les nouveaux contestataires inventent alors le mouvement Occupy. En partie héritage des forums mondiaux, mais élargi à la grande masse de la population, cette forme particulière de manifestation a par la suite muté en « mouvement des places ». Il s’agit en effet d’occuper physiquement un nœud central de circulation d’une ville pour en paralyser les flux le plus longtemps possible, tout en restant pacifique. Un système d’autosubsistance s’improvise alors sur la place, permettant à la manifestation statique de durer plusieurs jours. Elle prend fin lorsque les forces de l’ordre parviennent, par la violence, à expulser l’essentiel des participants. Cette forme pacifique de protestation se double d’une version moins conventionnelle, qui s’attaque directement aux objectifs à sa portée : le pouvoir financier, l’État ou la société de consommation. D’où les cibles récurrentes que sont les succursales des banques, les panneaux publicitaires, les abribus, les agences immobilières, les agences d’intérim ou bien encore les chaînes de fast food. À l’origine de ce type particulier de contestation, des mouvements antimondialistes révélés lors des grands sommets internationaux de Seattle en 1999 et de Gênes en 2001.


Très offensifs à Seattle aux abords immédiats de la réunion de l’OMC, les manifestants contraignirent les organisateurs du G8 de Gênes à définir une « zone rouge » où furent retranchés les dirigeants invités, pendant qu’à l’extérieur un « contre-sommet » faisait face à la police. En marge des deux réunions, la répression fut terrible. Cette parenthèse très médiatisée a par la suite pris fin pour deux raisons : le terrorisme, toujours lui, avait d’abord frappé un grand coup le 11 septembre 2001 ; puis ce fut la transformation des antimondialistes en altermondialistes, avec l’organisation chaque année de grands forums sociaux mondiaux, à l’écho de plus en plus faible. Restent les Black blocks, ces groupes clandestins vêtus de noir qui s’attaquent directement à la police, et une stratégie, celle de la nébuleuse dont les entités disparates se rejoignent au dernier moment pour fondre sur un objectif précis, avec l’aide des moyens de communication modernes. La police française comme ses homologues internationales dispersent d’ailleurs des brouilleurs sur les sites des manifestations pour freiner ces efforts de coordination en live.


Revenons au phénomène Occupy. Lorsque la crise de 2008 survient, l’étincelle du mouvement est là, qui deviendra général avec la rechute de 2011 aux États-Unis et dans beaucoup de pays d’Europe. La France y fera étrangement exception, le mouvement « Occupy La Défense » n’ayant généré qu’une maigre manifestation qui n’a jamais décollée, et qui fut dispersée sans ménagement par la maréchaussée. En guise d’occupation, il n’est resté qu’un petit groupe de sans-abris, qui sera vite expulsé à son tour. Malgré des manifestations d’ampleur en Grande-Bretagne, les exemples les plus chauds se trouvèrent évidemment dans le sud de l’Europe, en particulier les affrontements de la place Syntagma en Grèce, et les divers soulèvements espagnols. Des Indignados de la Puerta del Sol à Madrid aux occupants de la place de la Catalogne à Barcelone et dans bien d’autres villes d’Espagne, autour du mouvement du 15 Mai 2011 et de son slogan « democracia real ya » (la démocratie réelle, maintenant), la péninsule se soulevait. Les manifestants espagnols étaient inspirés par les révolutions tunisienne et égyptienne survenues quelques mois plus tôt, mais aussi par les événements observés au Portugal ou en Islande à la même période. Au printemps, les divers mouvements européens s’étaient coordonnés pour défiler partout le même jour, mais c’est d’Espagne que sont venues les initiatives les plus imposantes.


Largement spontané, le « 15M » espagnol est un collectif nouveau monté sur les réseaux sociaux. Le mécontentement populaire aidant, le mouvement s’emballe, faisant rapidement de cette mobilisation un phénomène médiatique scruté dans le monde entier. Selon l’un des participants, « c’est là que commence cette espèce de mouvement complètement hétéroclite, hybride et mal situé politiquement, qui va servir de plate-forme commune à un certain nombre de mouvements préexistants »2. Sans programme clé-en-main, la seule vraie priorité qui se dégage est alors la réappropriation du débat politique. L’idéal de l’écoute démocratique mènera toutefois les masses rassemblées à un hyper-formalisme qui découragera beaucoup d’énergies. Un autre acteur de ces événements décrit à ce sujet une ambiance de « tolérance molle et post-moderne » qui saura tout de même générer ses moments d’enthousiasme sincère et partagé. Hors des places occupées, le débat politique faisait alors rage dans toutes les villes du pays. On partageait des analyses, on échangeait des visions très personnelles, spontanément et sans se connaître. À Barcelone, de la foule réunie pour s’opposer notamment à la division par deux du budget de santé de la province, émerèrent des petits groupes radicaux qui décidèrent de bloquer le Parlement de Catalogne, avec le soutien du plus grand nombre. Parmi eux, beaucoup de jeunes gens de la classe moyenne, parfois très diplômés, déçus que leurs aspirations s’écrasent contre la réalité d’un marché du travail gravement déprimé. Un emploi, quand ils en ont, et un logement bien inférieurs à ce que sont en droit d’attendre ceux qui ont pourtant joué le jeu, appris l’anglais, obtenu leur master, etc. Ils rencontrèrent sur les places les acteurs du mouvement autogestionnaire, et ce dernier en profitera pour y trouver un second souffle.


Par la suite, sur tout le territoire de l’Espagne, les procédures anti-terroristes permettront des arrestations préventives avant chaque regroupement d’importance. Il y aura malgré tout des manifestations monstres pendant toute l’année 2014. En mars, six cortèges venus de tout le pays convergent à Madrid. « Non au paiement de la dette », « La dette est illégale » et « Non à la Troïka » sont parmi les slogans les plus entendus dans ces mobilisations aux revendications très diverses, mais qui avaient toutes en commun le rejet clair et explicite du néolibéralisme et de la finance. Il était prévu que cette journée finisse en occupation mais le gouvernement veillait au grain. Il déclara illégal le mouvement au-delà de 21h30, et envoya mille sept cents agents anti-émeutes l’expliquer brutalement à la foule assemblée, laissant des dizaines de blessés sur le pavé.


Plus tard, en décembre, un petit patron ruiné jettera sa voiture sur le siège du Partido Popular, sans parvenir à faire exploser ses deux bonbonnes de butane. Un terrible geste de désespoir, accompli à un moment où le gouvernement espagnol semblait ne laisser d’autre alternative à sa population que l’initiative individuelle à corps perdu. Car le parlement de Madrid venait alors de voter la tristement célèbre « loi bâillon ». Une « loi organique de sécurité citoyenne » voulue par le Premier ministre Mariano Rajoy, qui transforme en actes administratifs des délits auparavant laissés à l’appréciation d’un juge, avec des amendes ruineuses et automatiques à la clé. Trente mille euros pour la « faute grave » qui consiste à manifester devant un bâtiment public sans autorisation, six cent mille euros en cas d’intrusion dans l’édifice. Les banques et les monuments font l’objet d’un paragraphe spécial, tout comme le traitement réservé à la police. S’en prendre à un représentant de l’ordre public est bien entendu un délit grave, mais il est en outre interdit de filmer la police en action et de diffuser les images. Pour le porte-parole du parti au pouvoir, cette loi serait « une avancée démocratique » qui permettrait aux manifestations de se libérer des casseurs. Ce n’est pas vraiment comme cela, on s’en doute, qu’elle a été accueillie en Espagne, ni d’ailleurs dans le reste de l’Europe. Pour la dramaturge suédoise Astrid Menasanch Tobieson, qui s’est fendue d’une lettre ouverte, il s’agit tout simplement d’« une loi néofasciste »3. En avril 2015, des Espagnols en furent réduits à organiser une manifestation d’hologrammes (sic), projetés devant le Parlement de Madrid, sur fond de slogans envoyés par Internet et diffusés sur des haut-parleurs. Depuis, avec les velléités d’indépendance de la Catalogne, la furia ibérique s’est déplacée sur un autre sujet.


À l’image du soulèvement espagnol, les mouvements radicaux européens, tout autant que les divers Occupy américains ne peuvent pour l’instant que contempler leur échec. Aucune manifestation massive n’a réussi à infléchir la ligne de l’un ou l’autre des gouvernements contestés, et les tentatives de matérialisation politique de ces initiatives, via la constitution de partis « en dur » comme Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne se heurtent, en cas de victoire, à la discipline de fer imposée par Bruxelles. Mais là n’est pas la seule raison. Car ce qui fait la sève de ces mouvements émergents semble de toute façon largement incompatible avec la forme-parti. Comme l’a noté l’anthropologue David Van Reybrouck, les nouveaux contestataires cherchent la formule magique qui permettra de revigorer le principe démocratique, et pour ce faire ont entamé une course aux adjectifs : « la nouvelle démocratie, la deep democracy, la démocratie profonde, horizontale, directe ou participative, la démocratie consensus-driven (animée par le consensus), en somme la true democracy »4. Unis dans le refus des chefs, ces mouvements peinent jusqu’à présent à mettre sur pied des revendications concrètes, et se méfient au plus haut point des mains tendues par les organisations politiques existantes, quitte à abdiquer toute efficacité à court terme. Pour David Van Reybrouck, « le mouvement a cédé au culte de la participation, de la démocratie directe, qui est devenue un but en soi ». Leur fil rouge ? « Le processus est le message ».


Cette exigence de montrer l’exemple et de garder la tête froide reste cependant la meilleure preuve que ces peuples sont adultes, informés et animés des meilleures volontés. Et pourtant, malgré des défections policières ponctuelles en Espagne, en Grèce ou en Italie, ces grands élans populaires n’ont pas pu changer le cours des événements. Un constat partagé par Eric Hazan et Kamo, aspirants révolutionnaires français qui déplorent que si « les mouvements des Indignés ou d’Occupy ont amené à une certaine conscience des catégories d’individus jusque-là politiquement endormis », ce résultat est pour l’instant au moins « non négligeable mais sans effet d’ébranlement »5. Mais le feu qui est né dans les rues de Madrid couve à nouveau sous la cendre, et les gouvernements d’Europe suivent l’exemple des mesures radicales prises par le gouvernement espagnol. En France notamment, la Commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre, créée après la mort de Rémi Fraisse lors des affrontements de la ZAD de Sivens, proposait en mai 2015 de créer une interdiction administrative de manifester, menaçant directement et sans hésiter un droit constitutionnel. L’état d’urgence imposé après les attentats du 13 novembre permettra finalement d’interdire arbitrairement et sans justification tout type de regroupement populaire.


Si cette déception, jusqu’à preuve du contraire, semble générale en Europe, un petit pays a cependant beaucoup fait parler de lui, et son demi-échec sonne après-coup comme une grande victoire. Lorsque l’Islande fait banqueroute fin 2008, dans le sillage de ses trois plus grandes banques totalement surdimensionnées à l’échelle du pays et emportées par la crise des subprimes, le scénario qui commence alors n’est pas celui auquel chacun pouvait s’attendre. Dès janvier 2009, la moitié des 320 000 habitants de l’île inonde les rues de la capitale, parvenant à faire démissionner le gouvernement au complet, forçant au passage le suivant à nationaliser les trois établissements fautifs. Comme cela ne suffisait pas, le peuple islandais reprend la rue l’année suivante, pour réclamer cette fois un référendum concernant le remboursement de la dette de ses banques, en grande partie due à des créanciers hollandais et britanniques. Bravant l’incident diplomatique, les islandais votèrent alors massivement en faveur du non-renflouement et de l’annulation des créances. Londres décida alors de placer leur île sur la liste des nations terroristes afin de pouvoir saisir en urgence les avoirs islandais hébergés à la City. À Reykjavik, les banquiers incriminés sentirent le vent du boulet passer. La plupart quittèrent le pays, mais quelques-uns furent rattrapés par la justice et condamnés à de la prison ferme, créant un important précédent. Puis le pays décida en 2011 par référendum d’élire une assemblée populaire chargée de réécrire la constitution islandaise. Cette dernière parviendra à l’élaboration d’un texte qui sera finalement rejeté par le parlement de l’île. Aujourd’hui, la situation est loin d’être réglée en Islande, même si depuis ces événements ses performances économiques se révèlent supérieures à celles des pays de la zone euro. Et s’il était question précédemment que l’Islande intègre l’Union européenne, cette éventualité s’est définitivement évanouie. Il n’en reste pas moins que ce qui aurait pu être une véritable révolution islandaise, aux conséquences potentiellement importantes pour d’autres pays d’Europe, s’est bel et bien arrêté en chemin.


Les exemples récents de mouvements populaires qui sont allés « au bout », en tout cas le plus loin possible, sont à chercher dans d’autres régions du monde, à commencer par le sud de la Méditerranée. En 2011, une fois Ben Ali tombé en Tunisie et Moubarak chassé d’Égypte suite à l’occupation de la place Tahrir, des processus constituants se sont enclenchés, débouchant sur la tenue d’élections libres. Dans les deux pays, c’est lorsque l’armée lâcha le pouvoir que le sort en fut jeté. On est loin des simples « révolutions Twitter » vantées par les magazines occidentaux, même s’il est important de souligner le rôle prépondérant joué par les réseaux sociaux dans la mobilisation des foules victorieuses. Ces dernières sont éveillées politiquement, et savent que la démocratie qu’elles ont conquise est fragile. Si celle qui s’invente en Tunisie sous nos yeux est parvenue à surmonter la période initiale qui avait vu des intégristes religieux remporter la première élection générale, en Égypte au contraire le retour de l’armée au pouvoir fut rapide, suite à l’épisode du gouvernement de Mohamed Morsi et des Frères musulmans. L’expression « Printemps arabes » ne semble donc être en dernière instance qu’une invention journalistique, uniquement valable à Tunis. Car la situation est pire encore en Lybie, en Irak ou en Syrie, pays détruits par des guerres civiles confessionnelles et des interventions étrangères. Une fois l’État central rasé avec l’aide des armées de l’OTAN, la stabilité relative de ces anciennes dictatures laïques cède alors la place au règne des seigneurs de guerre, à la lutte sans merci des clans et des ethnies, dans un chaos indescriptible. Ces pays sont rapidement devenus des foyers d’anarchie rampante et de djihadisme tonitruant, comme le montre l’exemple de l’État islamique, directement issu des maladroites manœuvres américaines en Irak et de la politique pro-chiite sectaire du gouvernement Maliki. Cette époque marque aussi la naissance officielle d’un « islamisme de marché » parfaitement compatible avec la mondialisation libérale à l’américaine. Une forme nouvelle qui s’est implantée en Turquie, en Egypte, en Irak, et dont les meilleurs exemples sont généreusement offerts par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Et de fait, les spéculations plus ou moins bien informées vont bon train concernant le degré d’implication des États-Unis dans la genèse des différents soulèvements nord-africains et moyen-orientaux.


Les États-Unis sont aussi accusés, et cette fois plus directement, d’être à l’origine de ce qui est peut-être la moins spontanée des « révolutions » contemporaines, le coup d’État qui suivit l’occupation de la place Maïdan entre novembre 2013 et février 2014 dans la capitale ukrainienne. Il est vrai que le cas s’y prête, car la petite histoire rencontre ici instantanément la grande. Si la volonté d’une partie importante de la jeunesse de Kiev de s’affranchir de toutes les tutelles et de s’identifier à l’Europe plutôt qu’à la Russie est un fait avéré et totalement compréhensible, on ne saurait faire abstraction du fait que l’Ukraine est un pivot géostratégique majeur pour les analystes de Washington. Dans l’esprit des faucons américains en effet, « qui contrôle l’Eurasie contrôle la planète » ainsi que l’a doctement expliqué Zbigniew Brzezinski. Et puisqu’en termes de surface et de ressources, l’Eurasie est en grande partie synonyme de Russie, le véritable enjeu est alors de couper cette dernière de ses alliées et de ses anciens satellites. A commencer par l’Ukraine, le plus symbolique de tous. Brzezinski est formel : « sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire »6. A l’occasion de l’éclatement du bloc de l’Est, la nation russe avait en effet perdu un morceau important d’elle-même, puisque c’est à Kiev que les historiens situent sa naissance au Xe siècle. Avant 1991, l’Ukraine n’avait jamais été indépendante, elle avait toujours été considérée comme le fleuron des tsars, Kiev et Odessa étant alors deux des quatre capitales de cet immense empire multinational. Emmanuel Todd discerne avec raison trois sous-populations qui se partagent ce pays compliqué, où il ne se passe pas une année sans bagarre générale au Parlement. L’ouest catholique se sent proche de la Pologne et parle l’ukrainien. L’est russophone se considère comme totalement russe, quant au centre, majoritairement russophone, pris entre deux feux, il souhaite se sentir tout simplement ukrainien. Toujours selon Todd, l’Ukraine est « dépourvue de dynamique propre », et de ce fait « elle ne peut échapper à la Russie qu’en passant dans l’orbite d’une autre puissance »7. L’Amérique, aurait délégué les travaux d’approche à l’Union européenne, mettant au passage l’Allemagne, important partenaire commercial de la Russie, dans une position compliquée, et contribuant au déclenchement d’un coup d’État à Kiev.


En Ukraine comme dans beaucoup de pays du Caucase situés dans l’orbite russe, le patient travail de constitution des réseaux pour « catalyser le changement » s’est fait selon la méthode formalisée par le politologue américain Gene Sharp, dans son manuel d’insurrection non-violente publié en 1993 et intitulé De la dictature à la démocratie. On sait que l’ouvrage a aussi circulé place Tahrir, au Caire, mais il a été particulièrement lu en Ukraine, en Géorgie ou au Kazakhstan. Un mode de préparation dénoncé notamment dans « Ukraine on Fire », le film du réalisateur américain Oliver Stone, et qui inclut le financement d’ONG locales. Une activité dont se vante régulièrement le milliardaire américain George Soros, fondateur de la National Endowment for Democracy (NED) et de l’Open Society Institute, tous deux créés dans les années 1980 pour contribuer à faire tomber l’URSS, et particulièrement actifs en Ukraine du propre aveu de l’homme d’affaires. Interrogé sur CNN en mai 2014, Soros expliquait que son objectif était de « lutter contre l’intérêt commun antiaméricain » qu’il perçoit dans le rapprochement récent entre la Russie et la Chine. Certains soupçonnent aussi les pays occidentaux de lorgner sur les importantes ressources naturelles de l’Ukraine (fer, charbon, acier, uranium et potasse), majoritairement localisés dans l’Est pro-russe. Tous ont en tout cas accueilli favorablement l’occupation de la place Maïdan, qui se proposait de faire tomber un tyran.


Il faut toutefois se souvenir que le président ukrainien déchu, Viktor Ianoukovytch, était considéré comme un interlocuteur tout à fait acceptable quelques semaines plus tôt, tant qu’il négociait avec Bruxelles un accord d’association et de libre-échange. Pris dans un étau, il subissait les pressions croisées de Jose-Manuel Barroso et de Vladimir Poutine. Amadoué par une ristourne importante concédée par Moscou sur le prix du gaz, peut-être aussi sensible à l’histoire de son pays ainsi qu’au spectacle déplorable que l’Union européenne donne d’elle-même, ou tout simplement corrompu par le Kremlin, le président ukrainien décida de ne pas signer l’accord proposé par Bruxelles. Cette signature aurait constitué une brèche ouverte dans le dispositif commercial russe. Les deux voisins avaient en effet déjà signé entre eux un accord de libre-échange, et l’Ukraine aurait alors pu servir de cheval de Troie pour inonder la Russie de produits européens. Dès le lendemain de cette décision, Viktor Ianoukovytch, un potentat à l’ancienne sûrement pas moins corrompu que les autres, mais qui concédait tout de même à son opposition vingt mètres de tentes et de tréteaux installés à même la plus grande avenue de Kiev pour l’agonir quotidiennement (imagine-t-on cela à Paris ?), fut présenté par les médias occidentaux comme un abominable dictateur pro-Poutine, à abattre impérativement.


C’est alors que la place Maïdan (la « place de l’Indépendance »), qui s’était remplie de monde à l’appel d’associations pro-européennes et de partis d’opposition au gouvernement, s’embrase. Des communicants inventent l’expression « EuroMaïdan », et certains européens se rendent sur place pour pousser explicitement le peuple ukrainien au renversement de son gouvernement. Le président et son opposition europhile décidèrent alors de signer le 20 février 2014 un accord de sortie de crise, sous la supervision de l’Allemagne, de la Russie, de la France et de la Pologne. Cet accord prévoyait un gouvernement d’union nationale et des élections anticipées. C’est ce moment que choisirent pour entrer dans la danse des snipers sortis de nulle part et repartis tout aussi vite, ainsi que les mouvements néonazis Svoboda (Liberté) et Praviy Sektor (Secteur Droit), particulièrement actifs à Maïdan, qui menacèrent publiquement de mort le président. Jugeant sa sécurité insuffisamment assurée, ce dernier décida alors de fuir le pays. Le coup d’État fut victorieux, et nul ne rappela que le dirigeant en fuite avait été démocratiquement élu quatre ans plus tôt. L’accord signé le 20 février fut oublié dans l’affolement. Une des premières mesures du gouvernement provisoire fut de supprimer le statut de langue officielle du russe, une décision immédiatement annulée par le nouveau président, mais le mal était fait. La Crimée demanda par référendum son rattachement à la Russie et l’obtint rapidement de Moscou pour des raisons historiques évidentes. En effet, la presqu’île des Tatars conquise par la Grande Catherine avait été « offerte » à l’Ukraine par Krouchtchev, du temps où cette dernière n’était qu’une région de l’URSS. En revanche, à l’Est, le Donbass rebaptisé Novorossia (Nouvelle Russie) par ses militants pro-russes, a proclamé son indépendance sans parvenir à réintégrer ce que ces derniers considèrent depuis longtemps comme leur mère patrie. À l’heure où ces lignes sont écrites, la guerre civile y fait toujours rage avec le pouvoir de Kiev.


Le parti Svoboda, qui occupait un tiers des ministères du cabinet ukrainien de transition, peut véritablement être qualifié d’organisation néo-nazie. Parce qu’il est reconnu comme tel par le Congrès juif mondial, et condamné pour ces mêmes raisons par le Parlement européen en 2012. Son leader Oleg Tyahnybok a en outre été décoré de la croix d’or des « vétérans de la Waffen SS Galicie » en 2010. Cela ne l’a pas empêché de siéger au gouvernement issu de Maidan, et d’entamer des discussions avec les représentants bien peignés de l’Europe occidentale et des États-Unis, Laurent Fabius et John Kerry en tête. Dans le Donbass, les mêmes occidentaux souhaitent la victoire des combattants de la nouvelle Ukraine, pourtant incarnés en partie par la milice d’extrême droite Praviy Sektor et le tristement célèbre bataillon Azov, qui multiplient eux aussi les symboles nazis. Kiev y bombarde sans ménagement les populations civiles, sous le regard indifférent des autres pays d’Europe, qui reprochent pourtant à juste titre à Bachar Al-Assad d’user des mêmes méthodes. En novembre 2014, le magazine Elle publie des portraits complaisants de combattantes ukrainiennes enfin émancipées de la tutelle russe, et terriblement sexy dans leurs uniformes militaires. Patatras ! Les deux égéries étaient en fait néo-nazies, elles truffaient leur mur Facebook de croix gammées, et les photos d’elles le bras tendu affluèrent alors sur Internet. Le magazine fut contraint de s’excuser publiquement après ces révélations. Il faut savoir que ce tropisme nazi dans certaines parties de l’Ukraine remonte à la haine antisoviétique amplement légitime que les ukrainiens ont ressentie suite à l’Holomodor, la grande famine des années 1932-1933 délibérément provoquée par Staline pour contraindre l’Ukraine à la collectivisation de son agriculture. Lors de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d’Ukrainiens verront de ce fait en Hitler un libérateur. Il n’en est pas moins étrange que cette nostalgie de la geste nazie et des héros de la collaboration ukrainienne comme Stepan Bandera (un phénomène que l’on retrouve dans certains pays Baltes) soit toujours vive aujourd’hui. Il est plus étrange encore que l’on tolère, voire que l’on soutienne ouvertement là-bas ce qui est heureusement considéré comme intolérable et passible d’emprisonnement ici.


Les péripéties de la révolution ukrainienne ont fait l’objet d’une guerre du renseignement entre la Russie et les États-Unis, que viendra prolonger les manœuvres autour de l’élection présidentielle américaine qui suivit. L’épisode de Maïdan nous a notamment permis de constater qu’en matière d’écoutes téléphoniques, l’ours russe pouvait se révéler aussi efficace que l’aigle américain. En témoignent les fuites savamment orchestrées du coup de fil de Lady Ashton, l’ancienne représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, au Premier ministre estonien à propos de l’origine supposée des tirs de snipers place Maïdan, ou celui que Victoria Nuland, vice-Secrétaire d’État américaine pour l’Europe (sic), a passé à son ambassadeur à Kiev en plein cœur des événements. La distinguée diplomate y déroulait par le menu son casting gouvernemental pour l’Ukraine, soulignant d’un « Fuck the EU ! » resté célèbre tout le poids qu’elle accorde à l’opinion des pays d’Europe sur cette affaire. Un simple zapping des médias outre-Atlantique aurait du reste suffi à se faire une idée, la chaîne d’information CNN qualifiant par exemple sans complexe les putschistes de Kiev de « troupes pro-américaines ». Contrairement à leurs homologues français, les médias allemands ont été particulièrement attentifs aux événements, comme le quotidien Bild Am Sonntag révélant l’implication de la CIA et des « chiens de guerre » de la compagnie paramilitaire privée Academi (anciennement BlackWater) dans la formation et le soutien de ces bataillons qui sauront rester loyaux à leurs parrains. L’Ukraine a d’ailleurs abandonné son statut de pays non-aligné en 2014 pour ouvrir une procédure d’adhésion à l’OTAN, réalisant le rêve ultime de Brzezinski, celui du containment total et inéluctable de la Russie.


Suivront nombre de fausses annonces d’envahissement de l’Est de l’Ukraine par les chars russes, pendant qu’Hillary Clinton disait craindre de Poutine « une tentative de resoviétiser la région ». Le président russe, en bon joueur d’échec, a pourtant su refuser la prise facile du Donbass, pour mieux digérer la Crimée et se concentrer sur la crise syrienne. Il garde bien évidemment un œil attentif sur tout ce qui se passe à Kiev. Interviewé par CNN le 1er décembre 2014, le toujours influent Henry Kissinger l’admettait sans peine : « Poutine pense que l’Ukraine est une répétition de ce que nous aimerions faire à Moscou ». Dans une contribution à ce sujet sur le site du très respecté magazine Foreign Affairs, le géopolitologue américain John Mearsheimer critiquait pour sa part ces manœuvres en ces termes : « Poutine a de bonnes raisons de penser que, si nous pouvons faire de l’ingénierie sociale en Ukraine, nous ferons de l’ingénierie sociale en Russie à la fin. Et cela ne relève pas d’un bon sens stratégique de notre part ». Une guerre de l’information a commencé en Occident, qui masque mal la russophobie derrière les critiques du personnage de Poutine. Une propagande qui, comme l’avait noté Noam Chomsky, choisit soigneusement les victimes qu’elle va pleurer et celles qu’elle va oublier. Les victimes de l’incendie de la Maison des syndicats d’Odessa le 2 mai 2014 par exemple, ou les civils qui périssent par milliers dans l’Est du pays sous les bombardements du gouvernement de Kiev.


Aucun de ces morts-là n’a entravé la conclusion de l’accord d’association avec l’Union européenne, voté en septembre 2014. Il prévoit plusieurs milliards d’euros versés à l’Ukraine par des pays européens pourtant en pleine cure austéritaire ; mais ces fonds sont nécessaires pour tenir à bout de bras un pays dont les réserves de changes ont fondu, et qui est suspendu au robinet du FMI. En contrepartie, l’Europe se ménage la possibilité d’exploiter une main d’œuvre ukrainienne à cent euros par mois. Mais le pays n’est pas pour autant sur la voie de la stabilisation. Les indépendantistes du Donbass sont appuyés par Moscou, et rejoints par des volontaires de tous les pays, en particulier de France. Hors des zones de guerre, le reste du pays continue de tenir des élections régulières, comme les législatives d’octobre 2014 à l’occasion desquelles trois étrangers entrèrent au gouvernement. Une américaine, ancienne du Département des finances de Washington, un directeur de fond d’investissement lituanien et l’ancien ministre de la Santé géorgien. La constitution ukrainienne ne permettant pas de telles nominations, le président Porochenko expédia en urgence les décrets de naturalisation. Puis un nouveau vent de révolte monta contre le gouvernement d’Arseni Iatseniouk, dans la rue comme au sein même du Parlement, avec de nouvelles empoignades physiques à la clé dans cette auguste enceinte, qui font les délices de la propagande russe. Ainsi continue l’histoire de la première « révolution » sur le sol européen depuis la fin du communisme.


Plus loin encore, sur les rivages de la mer de Chine, les sept millions d’habitants qui s’entassent dans les minces tours de Hong Kong ont assisté en 2014 à la très policée « révolution des parapluies », qui se déroulait sous leurs fenêtres. Une série de manifestations issues de la contestation étudiante dirigée contre la mainmise de Pékin, qui empêche toute démocratie autre que de façade dans cette ville-région aux pouvoirs financiers exceptionnels, où se côtoient dans la promiscuité des hommes d’affaires venus du monde entier et tout un petit peuple d’employés de maison chinois, indonésiens ou philippins. Une révolte ponctuelle, sans réelles perspectives, et venant d’une jeunesse particulièrement gâtée. Les Chinois y virent pourtant aussitôt la main des États-Unis, soupçonnés d’avoir financé les organisations dissidentes via les fondations de George Soros. Le gouvernement de Pékin tenait déjà Washington pour partiellement responsable de la partition du Soudan, qu’il voit comme une tentative de limiter l’expansion des intérêts chinois en Afrique. Ces considérations sont proches de celles qui ont cours à Moscou. Si bien que lorsque s’ouvrit en mai 2014 à Vladivostok la Conférence internationale des partis politiques d’Asie, le thème choisi en fut « la prévention des révolutions de couleur ». Étaient réunis la Chine et la Russie bien sûr, mais aussi l’Iran, la Turquie, le Pakistan ou le Kazakhstan. Une table ronde y fut proposée par la délégation russe pour exposer le cas précis de l’expérience ukrainienne.


Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’importance et la capacité de décision de la volonté populaire dans les diverses révolutions récentes, on est forcé de reconnaître que les explosions sporadiques tendent à se multiplier un peu partout ces dernières années, comme un retour aux périodes chaudes de l’histoire, où les événements s’enchaînent et s’alimentent les uns les autres, par-dessus les frontières et les océans. Dans ce panorama mondial, il fallait donc garder pour la fin les hoquets bruyants et réguliers d’un continent qui donne à voir le véritable fil rouge de la contestation sociale depuis bientôt un siècle. Vue d’Europe, l’Amérique du Sud, c’est le berceau de Che Guevara, une figure révolutionnaire incontournable qui a inspiré bon nombre de jeunes en quête de sensations fortes depuis les années 1960. Aujourd’hui, les contestataires français mettent, selon les tendances, plutôt l’accent sur les batailles populaires pour l’accès à l’eau en Bolivie ou sur le mouvement spontané qui a rétabli Hugo Chávez à la tête du Venezuela lors du coup d’État mené contre lui en 2002. Le président Chávez, présenté avant sa mort comme un quasi-dictateur par l’essentiel de la presse française, était pourtant un parfait représentant de la tradition populiste sud-américaine, qui peut sans peine faire cohabiter des aspirations sociales réelles et une dimension nationaliste, menant notamment à la nationalisation des ressources naturelles comme dans le cas de la « révolution bolivarienne » menée à Caracas, sur fond d’invocation du Christ rédempteur. Une révolution citoyenne doublée d’une révolution indigène, venues du vote puis « d’en haut », comme lorsque Chávez créé les « Conseils communaux » une fois revenu au pouvoir après le coup d’État manqué, pour tenter de donner à son « Socialisme du XXIe siècle » une tournure participative8.


Car ces mouvements « nationaux-populaires » latino-américains, s’appuyant presque exclusivement sur des militaires, font traditionnellement l’objet d’une forte personnalisation du pouvoir. Le sociologue argentin Gino Germani parle d’« autoritarismes de gauche », de « nationalismes de gauche » ou de « socialismes de droite »9. Des notions difficilement comprises en France, quand elles ne sont pas simplement disqualifiées car elles rappellent de trop près la triste appellation « national-socialiste ». Pour autant, les pays latino-américains sont connus et respectés dans le monde entier pour la résistance opiniâtre qu’ils opposent, à divers degrés et souvent à tour de rôle, à la domination américaine dans son pré-carré du sud. Si les relations entre les États-Unis et Cuba semblent se réchauffer quelque peu, et si les électeurs argentins ont renvoyé Christina Kirshner lors des élections présidentielles de 2015, le Venezuela de Maduro, la Bolivie de Morales, et l’Équateur de Correa sont autant d’épines dans le pied du grand voisin du nord. Le Brésil aussi, moins frontalement, mais par son rôle important au sein des « Brics », aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.


L’Amérique latine n’offre aucun exemple de révolution moderne achevée au sens où nous l’entendons. L’histoire y progresse par des coups d’États, des guérillas, et plus récemment à l’occasion de « révolutions par les urnes ». Aujourd’hui, les éruptions observées sur ce continent montrent surtout que la volonté politique et la capacité de mobilisation populaire n’ont pas disparu, qu’elles sont des armes toujours disponibles face à une mondialisation néolibérale pourtant jugée inéluctable. Leurs développements font apparaître par contraste le déficit démocratique qui vide à l’heure actuelle l’Europe de sa substance politique. Du côté de la Bolivie, le président Morales, élu en 2005, a exproprié 221 sociétés transcontinentales opérant dans le pétrole, le gaz ou les mines, mettant ainsi fin à cinq siècles de pillage colonial. Son vice-président, Álvaro García Linera, prétend par sa théorie du « capitalisme andin » préparer le socialisme par l’émergence préalable d’un capitalisme national vertueux10. Élu deux ans plus tard président de l’Équateur, l’ancien économiste Rafael Correa a, tout comme Hugo Chávez, subi une tentative de coup d’État. Comme lui, il a dû nationaliser une chaîne de télévision pour faire contrepoids aux réseaux détenus par les plus importants intérêts économiques du pays. Après avoir réformé la Constitution par référendum, il mit le FMI dehors et lança un audit de la dette publique de son pays. Socialiste dans le bon sens du terme, il prône « el socialismo del buen vivir ». Anti-impérialiste, il protégeait Julian Assange, pestait contre les incessantes « guerres économiques » menées par l’encombrant voisin américain, et envoyait balader Bruxelles qui cherchait en 2014 des alliés pour imposer en pleine crise ukrainienne des sanctions financières à la Russie.


Un mot encore sur l’Argentine, et ses cacerolazos entendus pendant la crise de 2001-2002. Des concerts de casseroles qui sonnaient comme la stridente marche funèbre d’une nation en faillite, ruinée par sept plans d’austérité consécutifs. Des efforts démesurés qui avaient pourtant fait du pays le « bon élève » du FMI. Avec l’effondrement de sa monnaie, la moitié de la population argentine basculait sous le seuil de pauvreté, et le pays connaissait alors une série de grèves générales et d’émeutes, avec des villes en état de siège et un climat insurrectionnel. Dans ce bouillonnement général, des milliers d’entreprises abandonnées seront « récupérées », la population reprenant elle-même en main l’économie domestique alors que le marché noir se développait à toute vitesse sur fond de pénurie de monnaie et de thésaurisation des dollars. Aujourd’hui, après maintes péripéties, l’Argentine a retrouvé la voie de la croissance, notamment par une politique protectionniste très stricte, trop stricte d’ailleurs, mais qui porte lentement ses fruits.


À l’énoncé de ces cas particuliers répartis sur toute la planète, on s’aperçoit finalement qu’à l’exception des mouvements religieux intégristes, les populations qui luttent chacune dans leur nation réclament tout simplement et fort logiquement une démocratie réelle et la prospérité économique. « Du pain et de la justice », voilà l’inaltérable leitmotiv de « l’économie morale de la foule », ainsi que l’a écrit le philosophe Federico Tarragoni11. Il n’y a pas lieu de s’étonner de les voir refuser le triste destin de l’austérité perpétuelle et la domination à peine masquée d’une oligarchie financière mondialisée. Une telle agitation dans le monde d’aujourd’hui, cette nouvelle vague de mouvements sociaux dont l’un des coups d’envoi serait paradoxalement les grandes grèves de 1995 en France, est inédite dans son intensité depuis les années 1960. Les contestataires et les radicaux français, ceux qui ne se satisfont pas de la situation démocratique et économique de leur pays observent attentivement tous ces soulèvements. Ils en tirent des leçons pour l’avenir et se confortent sur la capacité de l’homme à prendre en main son destin, malgré tout ce qui peut l’inciter au fatalisme et à l’inaction. Certains font le voyage pour aller voir par eux-mêmes, sur place, la teneur et l’ampleur des changements, humer l’air chaud et recueillir des témoignages de première main qu’ils ramèneront au pays, pour entretenir la flamme, sans être sûrs de rien.


Notes du chapitre 3.a
1 Déclaration du pape François à l’occasion de la Rencontre mondiale des mouvements populaires, le 27 octobre 2014 au Vatican.
2 Anonymes, cités in Constellations, trajectoires révolutionnaires du jeune XXIe siècle, Collectif Mauvaise Troupe, L’Eclat, 2014.
3 Cités par Loïc Le Clerc, « Espagne : la rue bientôt bâillonnée », Marianne.net, 21 décembre 2014.
4 Contre les élections, David Van Reybrouck, Babel Essais, 2014.
5 Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo, La Fabrique, 2013.
6 Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Fayard/Pluriel, 2011.
7 Après l’empire, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 2002.
8 L’énigme révolutionnaire, Federico Tarragoni, Les Prairies ordinaires, 2015.
9 Cité in L’illusion populiste, Pierre-André Taguieff, Flammarion, 2002.
10 Cité in Hémisphère gauche, Ramzig Keucheyan, Zones, 2013.
11 Federico Tarragoni, op. cit.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 4 – Où en est la jeunesse française ?

« Quand on est caissière avec un bac +5, on apprend l’humilité. »
Le Monde, 20 juin 2013


Si une nouvelle révolution française devait un jour avoir lieu, la jeunesse y jouerait nécessairement un grand rôle, comme ce fut le cas lors de toutes les révolutions observées dans l’histoire. Mais avant de sonder les reins et les cœurs des forces vives de la nation, il nous faut tout d’abord préciser que la jeunesse ne saurait constituer en elle-même une catégorie politique. Contrairement à la pauvreté par exemple, la jeunesse n’est qu’un état transitoire qui concerne chaque individu à sa manière. Il serait d’ailleurs sûrement plus pertinent de passer au pluriel pour évoquer les différentes jeunesses qui constituent l’avenir de la France, et qui s’accordent en grande partie avec la classe sociale de leurs parents. À contrario, l’analyse par génération permet de suivre sur la durée l’évolution d’une tranche de population durablement marquée par l’époque dans laquelle elle a vécu sa jeunesse, les événements qui constituent ses marqueurs collectifs, et de là ses futurs conservatismes. L’humoriste américain Douglas Adams avait parfaitement résumé cet itinéraire : « Tout ce qui existe dans le monde à votre naissance est normal et ordinaire, et fait tout naturellement partie de la façon dont le monde fonctionne. Tout ce qui est inventé entre vos 15 et 35 ans est nouveau, excitant et révolutionnaire. Tout ce qui est inventé après vos 35 ans va à l’encontre de l’ordre naturel des choses ». Un schéma que l’on appliquera sans peine à la génération de Mai 68, comme aux plus récentes.


Une saine continuité avait longtemps maintenu la promesse que chaque nouvelle génération bénéficierait bon an mal an du travail de la précédente et verrait à son tour son niveau de vie augmenter. Malheureusement, cette courroie de transmission s’est cassé quelque part vers la fin du XXe siècle, élargissant le fossé entre des anciens jaloux de leurs prérogatives et des nouveaux qui peinent à s’insérer dans la vie professionnelle. Au-delà de leur inoxydable présence aux affaires, les actuels retraités représentant la génération 68 sont les bénéficiaires exclusifs d’un système conçu à leur époque. De bon cœur, ils continuent de mettre de l’huile dans les rouages de la machine électorale par leur participation supérieure à la moyenne, en prenant soin de voter pour des partis conservateurs, craignant plus que tout l’inflation qui rognerait leurs rentes pour bénéficier aux travailleurs qu’ils ne sont plus. Le salaire moyen français, qui avait été multiplié par trois pendant les Trente glorieuses, a vu sa progression drastiquement freinée depuis la fin des années 1990, et les pauvres d’aujourd’hui sont majoritairement les nouveaux entrants sur le marché du travail. Une jeunesse sacrifiée qui est maintenue à bout de bras par la génération précédente grâce à divers transferts, comme le prêt d’un appartement ou le don d’argent qui compensent à l’occasion un déficit de revenu. Quand ils ne peuvent pas l’aider financièrement, les parents peuvent toujours héberger le jeune au chômage, typique de cette « génération boomerang » qui vit désormais comme une fatalité le retour à la maison une fois les études terminées, faute de moyens pour voler de ses propres ailes.


Des carrières commencées sur le tard et poursuivies en pointillé, à des salaires qui offrent moins de pouvoir d’achat que leurs équivalents antérieurs, voilà pourquoi depuis trente ans le niveau de vie relatif des trentenaires a perdu 17% par-rapport à celui des sexagénaires. Dans l’étude qui révèle cette donnée cruciale, Louis Chauvel remarque qu’en 1980, « les sexagénaires étaient une génération sacrifiée, qui avait vingt ans lors de la crise des années 1930, et leurs trentenaires une génération dorée, née vers 1950. La malchance a changé de camp ».1 Selon la même étude, le niveau de vie des jeunes actifs d’aujourd’hui serait 30% plus élevé si la génération née en 1975 avait eu la chance de suivre la tendance précédente. En outre, pendant les années 1960, les classes moyennes atteignaient le niveau de vie des catégories aisées en douze années seulement, tandis qu’il en faut trente-cinq aujourd’hui2. Le phénomène de relégation des classes moyennes inférieures dans les périphéries des métropoles à fort taux de chômage ne fait qu’aggraver cette tendance. Jusqu’à l’apparition d’une catégorie de « sans-espoir », identifiée comme telle par Pierre André Taguieff, pour qui « nombre d’exclus, de déshérités, de précarisés, de pauvres n’attendent plus rien du système politique »3. De fait, poursuit le sociologue, « ils se perçoivent comme n’ayant plus rien à perdre », et c’est bien là le plus dangereux avertissement adressé à nos sociétés de la marchandise et du désir autoritaire, lorsqu’elles ne parviennent plus à ternir leurs promesses.


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 4.a – Le défi médiatique

« Être journaliste, c’est imprimer ce que quelqu’un d’autre ne voudrait pas voir imprimer.
Tout le reste n’est que relations publiques. » George Orwell


« La révolution sera numérique. » John Doe, lanceur d’alerte des Panama Papers


Le crédit dont la presse écrite et audiovisuelle hexagonale a pu s’enorgueillir durant des décennies n’est plus qu’un lointain souvenir. Depuis plusieurs années, seulement 23% des Français tout au plus déclaraient leur faire encore confiance1. Il s’agit du deuxième pire score après celui des partis politiques. Même les banques font mieux ! Les doutes légitimes entretenus par la population envers ses médias se sont peu à peu transformés en animosité pure et simple, au point d’y retrouver parfois la fougue impitoyable de Simone Weil, laquelle considérait qu’un journaliste qui ment n’est rien d’autre qu’un « criminel de droit commun ». Selon la philosophe, la vérité est en effet « l’un des besoins sacrés de l’âme humaine, plus sacré qu’aucun autre »2. Elle jugeait par conséquent « honteux de tolérer l’existence de journaux dont tout le monde sait qu’aucun collaborateur ne pourrait y demeurer s’il ne consentait parfois à altérer sciemment la vérité ». Elle allait jusqu’à suggérer que chaque citoyen puisse signaler toute erreur évitable à des tribunaux spéciaux chargés de juger la bonne foi des organes de presse, afin de « punir de réprobation publique » ceux qui seraient pris en flagrant délit de travestissement de la vérité. Ces idées vengeresses ressurgissent de nos jours, dans la foulée d’une campagne présidentielle marquée par une unanimité médiatique plus que manifeste en faveur du candidat Macron. Fort heureusement, le soupçon de malhonnêteté pure et simple, s’il peut ponctuellement se révéler fondé, ne saurait résumer à lui seul la critique des médias. Cette accusation, à juste titre considérée comme démagogique par les principaux intéressés, est bien trop simple pour expliquer une dérive autrement plus complexe.


Ce qui ne souffre en revanche aucune discussion, c’est la chute de la presse écrite en France. Le nombre de tirages ainsi que les ventes en kiosque ne font que diminuer, laissant exsangues des journaux et des magazines tenus à bout de bras par les subventions publiques et les abonnements d’entreprise, notamment les commandes massives du groupe Air France sans lesquelles la presse hexagonale ne serait qu’un lointain souvenir. Le nombre de lecteurs des quotidiens en général avait déjà été divisé par deux entre 1970 et 1990, et cette tendance n’a fait que s’amplifier depuis. Le lectorat se reporte majoritairement sur Internet, et si les portails institutionnels gratuits des grands journaux restent les sites d’information les plus consultés, leur audience est orientée à la baisse alors que les sites « libres » maintiennent la leur ou l’augmentent. Les performances de la presse alternative en ligne témoignent que l’écrit n’est pas obsolète, différentes études affirmant par ailleurs que les jeunes lisent aujourd’hui plus de livres que leurs aînés. Mais dans une société de l’image, l’écrit ne saurait suffire. Quantité de vidéos postées sur Youtube et traitant de sujets socio-économiques courants font facilement trois ou quatre fois plus de vues que les 90 000 exemplaires de la « diffusion payée » du journal Libération, parvenant même régulièrement à dépasser les 600 000 spectateurs quotidiens du Grand Journal de Canal +. En outre, avec l’éclosion du phénomène des memes, c’est en ligne que l’image a conquis son plus puissant pouvoir, un simple montage bien troussé surmonté d’un slogan décalé pouvant ruiner en quelques jours la campagne de communication la mieux huilée. Internet s’est rapidement posé en rival de la télévision, et semble avoir gagné la course chez les nouvelles générations. Dès 2014, les chiffres d’audience confirmaient la tendance amorcée l’année précédente, à savoir un « recul historique de la durée d’écoute à la télévision »3. Quelques minutes seulement, mais le mouvement semble irrémédiable, et le lancement de six nouvelles chaînes de la TNT n’y a rien changé.


Si, dans la course à l’audimat, l’industrie de la parole perd du terrain face aux artisans qui lui font crânement concurrence, c’est avant tout parce que les images et les mots renvoyés par les médias ne correspondent plus au vécu effectif de la population. Car la presse fonctionne en vase clos, entretenant le « cycle de consécration » défini par Pierre Bourdieu, dans lequel les journaux se justifient les uns les autres. On sait aussi depuis Chomsky et Herman que les journalistes n’ont pas nécessairement besoin d’être achetés ou mis sous une pression directe et grossière pour qu’ils pensent tous la même chose, mais que l’unité s’opère « grâce à la sélection d’un personnel politiquement aux normes et l’intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu’est une information valable, en conformité avec les politiques de l’establishment »4. En outre, le système médiatique tolère tout à fait une certaine dose de dissidence, tant qu’elle reste homéopathique, encadrée et tenue à la marge afin de justifier le pluralisme sans compromettre la prédominance de la ligne officielle. Pour le reste, il compte sur l’autocensure plutôt que sur une censure grossière qui se révèlerait rapidement contre-productive. C’est néanmoins le pouvoir politique qui fixe le « cadrage », le choix des sujets, les priorités et l’ordre du jour, puis les médias préparent « l’amorçage », à savoir les éléments de langage et de contexte qui seront offerts à la réflexion du public.


À ce dernier niveau, l’instinct grégaire règne en maître. Notamment car, une nouvelle chassant l’autre à la vitesse de l’éclair, les rédactions ont besoin de pouvoir s’appuyer sur un flux continu et fiable d’informations fraîches. Elles n’hésitent donc pas à aller les chercher, par « affinité bureaucratique », chez ceux qui ne demandent qu’à les en abreuver : les services de « relations presse » des grandes entreprises, ainsi qu’un personnel politique faussement indiscret qui s’assure de ce fait des amitiés bien utiles. Ces modes de fonctionnement concourent à ce que l’essayiste canadien Normand Baillargeon appelle une « expertise d’ingénierie sociale ». Une tradition qui remonte au début du XXe siècle aux États-Unis, avec la commission Creel et sa célèbre affiche de l’Oncle Sam réclamant des troupes pour faire la guerre en Europe, sans oublier les écrits et les expérimentations à grande échelle des pionniers Walter Lippmann et Edward Bernays. Pour ce dernier, la propagande est essentielle à la bonne marche de la société, elle est « l’organe exécutif du gouvernement invisible »5, un directoire constitué des corporations les plus influentes. Bernays invente alors les « relations publiques », un métier qui consiste selon lui à « susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe ». Son ami et mentor Lippmann considérait pour s’en féliciter que l’impact de la propagande ainsi institutionnalisée remettait en cause le « dogme initial de la démocratie », celui qui affirme que les citoyens s’expriment en toute indépendance. Et de fait, chaque information fausse, partielle ou mal présentée arrange finalement toujours quelqu’un.


Les plus fortes pressions qui s’exercent indirectement sur les médias viennent-elles alors en priorité des milieux économiques ou des milieux politiques ? On serait tenté de ne pas trancher. Le vétéran Daniel Scheidermann, animateur d’Arrêt sur Image et journaliste à Libération, s’est néanmoins fait une idée sur la question : « une presse asservie à l’argent a supplanté une presse asservie au pouvoir politique », écrit-il6. Après s’être demandé « comment pouvons-nous supporter des médias aussi nuls ? », il pose la question qui fâche : « comment, aujourd’hui, parviennent-ils à être les deux à la fois, à la fois asservis et arrogants, racoleurs et timorés ? ». Ils sont tout cela en même temps, c’est exact. Durs avec les faibles et faibles avec les forts, impudiques et insistants sur des sujets souvent mineurs, et incroyablement aphones ou faillibles sur des problèmes importants qui nécessiteraient de vraies lumières… En visite en 2010 au Centre de formation des journalistes (CFJ) situé à Paris, le député Dominique Paillé reconnaissait sans peine la manipulation des journalistes par les politiques, « mais elle est de bonne guerre », se permettait-il d’ajouter. Parlant devant les étudiants, il les mettait en garde contre « l’attitude un peu superficielle » qui serait selon lui celle de la profession, qui autorise la classe politique de noyer les journalistes sous un flot d’annonces et d’événements nouveaux « pour qu’ils ne puissent pas se focaliser, se concentrer, réfléchir, et dénoncer durablement un certain nombre d’aspects de la politique que nous menons et sur lesquels, je le dis très sincèrement, il y aurait certainement matière à dire, à écrire ». Et quand les journalistes dénoncent le pouvoir en place, concluait-il, « c’est toujours par le petit bout de la lorgnette »7. Les médias français sont en revanche habitués à montrer une certaine déférence envers le personnel politique de l’hexagone, et ils s’extasient, à l’occasion des interviews des dirigeants étrangers, lorsque ces derniers ne demandent pas les questions à l’avance. Pourtant, les hommes politiques français sont autant esclaves des médias que ces derniers ont besoin d’eux, et l’on notera en passant qu’autrefois des journalistes pouvaient éventuellement caresser le doux rêve d’entrer en politique, comme a pu le faire Noël Mamère. Aujourd’hui, les hommes politiques s’estiment heureux lorsqu’ils peuvent se recaser comme chroniqueurs télé ou radio, à l’image de Roselyne Bachelot ou de Daniel Cohn-Bendit, tandis que les blogueuses deviennent ministre.


Qu’en est-il de « l’indépendance » tant proclamée par les grands médias ? Si l’on en croit leurs nombreux contempteurs, elle ne serait que toute relative, puisqu’elle aurait facilement tendance à n’être, à un code de déontologie près, que la longueur de la laisse attribuée par leurs propriétaires. Ces « appareils d’hégémonie privés », comme les appelait Antonio Gramsci, s’intègrent en dernière instance, et malgré leur refus de l’admettre, dans la stratégie globale du groupe qui les possède, qu’il s’agisse d’une multinationale du BTP, d’un établissement financier ou d’un marchand d’armes. « Pour la première fois, les mêmes sont les maîtres de tout ce que l’on fait et de tout ce que l’on en dit »8, avait écrit Guy Debord vers la fin de sa vie. Il est vrai qu’une fois la presse concentrée entre quelques mains, l’argument du pluralisme devient difficile à soutenir, à plus forte raison lorsque l’essentiel des revenus des journaux est distribué par l’État, via des subventions-perfusions attribuées généreusement à tout le monde (sauf au Monde Diplomatique et à Valeurs actuelles), ainsi que par des annonceurs qui sont pour l’essentiel d’autres empires industriels. Peut-on réellement compter sur L’Humanité et Libération pour dénicher un scandale politique alors que dans le même temps ils mendient les subventions au Parlement ? Et quelle est la marge de manœuvre des journaux pour couvrir les déboires du groupe Air France, alors que la compagnie aérienne bourre chaque matin ses présentoirs des titres de la presse française tout en étant en outre l’un de ses plus importants annonceurs ? Lorsque le site Mediapart cherche à se faire un nom en sortant quelques affaires, il se retrouve immédiatement à devoir faire face à un très opportun redressement fiscal. De fait, les dénonciateurs de méfaits sérieux, qu’ils soient lanceurs d’alertes ou journalistes d’investigation écrivant la vérité dans leurs livres, sont le plus souvent extérieurs au monde des médias de masse. Le public a un grand respect pour eux, comme pour les reporters de guerre qui risquent leur vie afin de rapporter des images et des informations primordiales de ces zones où personne n’a envie de mettre les pieds.


En revanche, le spectateur moyen coupe de plus en plus les ponts avec ceux dont il a trop entendu la voix, parfois depuis plus de quarante ans, ceux qu’il surprend à « faire des ménages » pour des multinationales ou des partis politiques, et par-dessus tout la fine équipe des experts qui peuplent les plateaux de télévision et les colonnes des grands quotidiens et magazines. Pour Serge Halimi, elle est une « junte inamovible », constituée d’un nombre limité d’intellectuels qui squattent littéralement l’espace médiatique. C’est dans l’analyse politique et économique que le phénomène est évidemment le plus flagrant. Renaud Lambert de l’association Acrimed a calculé que les économistes invités à parler dans Le Monde sont aux trois-quarts des employés de banques ou d’institutions financières9. Le constat est le même pour les intervenants télégéniques, de Jean-Hervé Lorenzi à Daniel Cohen, en passant par Alain Minc et Patrick Arthus. Beaucoup d’entre eux se sont lourdement trompés dans leur analyse d’une crise financière qu’ils n’avaient de toute façon pas vu venir, sans que ceci n’handicape en rien leur carrière médiatique. Ils revendiquent fièrement leur affiliation à des think tanks libéraux, finissant par former une véritable communauté dans laquelle les médias puisent pour abriter leur grille d’analyse derrière une caution « objective ».


En dernière instance on le sait, l’allégeance des journalistes va bien entendu à leur public, ou plutôt à leur audience, celle qui garantit les revenus publicitaires. Et pour cela, mieux vaut rester prudent. Selon la journaliste américaine Brooke Gladstone, « les médias ne cherchent pas à prendre trop d’avance, ils cherchent juste à ne pas être à la traîne »10. Elle décrit un univers peuplé de professionnels sincères, parfois corrompus mais le plus souvent lâches, propageant des mensonges par faiblesse et amplifiant les colères par opportunisme, tout en restant dans le cadre des idées communément acceptées. Apparaît alors l’image du donut utilisée par l’historien Daniel Hallin pour décrire le champ de vision des journalistes. Un donut dont le trou central représente les idées archi-consensuelles, « la zone de la maternité et des tartes aux pommes », qui ne souffre aucune discussion. Le donut lui-même, c’est « la sphère de la controverse légitime », unique horizon du journaliste. Au-delà règne l’impensé, un vide où les journalistes « objectifs » ne s’aventurent jamais, l’euroscepticisme par exemple. Pour Hallin, les médias jouent le rôle de « gardiens des limites d’une conduite politique acceptable », qui s’impose en retour à tout le personnel politique. Si certaines données peuvent éventuellement passer d’un champ à l’autre et faire enfler le donut, c’est par un processus extrêmement lent. D’abord, une longue « stratégie de l’édredon » étouffera le point de vue agglutiné à ses marges, puis son acceptation deviendra générale du jour au lendemain, quand la presse s’apercevra subitement que le public s’est déjà fait son idée sans elle.


Comme tout instinct grégaire, celui des médias s’articule autour d’un totem, celui de l’Agence France Presse. Même si une majorité de journalistes se dévoue à sa tâche avec sincérité et énergie, il est difficile de nier la dépendance de la profession à sa déesse prolifique qui lui fournit en continu sa précieuse matière première. Un flux intarissable d’informations brutes ou supposées telles, abreuvant toute la sphère médiatique d’un seul mouvement, et qui participe ainsi activement à l’uniformisation de l’information. Un phénomène régulièrement dénoncé par beaucoup de journalistes. La fausse mort de Martin Bouygues en mars 2015 fut l’occasion pour Jérôme Béglé, le directeur adjoint de la rédaction du Point, d’admettre pour de bon au nom de sa profession que l’AFP était bien « la matrice des journalistes ». Cet épisode a surtout été l’occasion de valider le fait que certains ne prenaient même plus la peine de vérifier leurs sources. On tremble aussi à l’idée que Le Figaro, Le Monde, Le Point, Le Parisien, L’Express, Le Nouvel Obs et d’autres encore, comme un seul homme, aient pu se faire piéger en mars 2014 en relayant tel quel un article fantaisiste sur le chanteur Pharrell Williams écrit à l’origine pour le site parodique Mediamass. Quelques semaines plus tôt, comme un seul homme là encore, les mêmes avaient impitoyablement cloué l’ancienne ministre Christine Boutin au pilori, laquelle venait de se ridiculiser en prenant au sérieux un article grotesque d’un autre site parodique bien connu intitulé Le Gorafi.


Parmi les idéaux professés par les journalistes, on l’a vu, l’objectivité n’est pas le moindre. C’est en partie pour cette raison qu’ils sont happés par la lumière aveuglante de l’AFP, bourdonnant en rangs serrés en croyant trouver l’objectivité dans le consensus, comme le ferait une équipe de recherche scientifique. Mais l’information « brute » n’existe pas, ou presque. Chaque donnée chiffrée, chaque événement, chaque déclaration est susceptible de faire l’objet d’une formulation et d’une interprétation particulière. Etre « objectif » alors, c’est ne prendre aucun risque, c’est être au Centre, c’est ouvrir le robinet d’eau tiède qui satisfera, du moins sur le papier, à la fois la classe dominante et la majorité passive de la population, qu’elle soit modérée ou indifférente. Il se pourrait bien cependant, si l’on réfléchit un peu au sens de ce mot, que « l’objectivité » ne soit pas un point de départ, mais plutôt une ligne d’arrivée. Être objectif, en réalité, c’est pouvoir juger en connaissance de cause, à l’issue d’un débat présentant des arguments contradictoires. À l’inverse, comme l’avait noté Christopher Lasch, « l’idéal fallacieux d’objectivité » porté par le journalisme moderne ne permet pas de prodiguer des informations fiables. Pire que cela, il est utile « non pas à promouvoir le débat, mais à y couper court », tandis qu’à l’inverse « c’est le débat lui-même, et le débat seul, qui donne naissance au désir d’informations utilisables »11, concluait l’historien et sociologue américain. En l’absence d’une véritable discussion de fond sur les conditions de vie de la population, le débat public se résume donc le plus souvent au terrain sociétal, lui-même réduit aux questions ethnoculturelles ou d’appartenance sexuelle, par des messages à destination de communautés stéréotypées dont on présume que chacune penserait de manière homogène. « La maîtrise approximative mais exigeante des questions sociétales », selon le mot de Serge Halimi12, fait donc désormais office de formation qualifiante pour tout jeune journaliste mainstream qui envisage de prendre la parole sur tous les sujets à la fois. S’il choisit de se couler dans le moule, il devra se montrer exalté dès qu’il sera question de « valeurs », sans jamais pousser non plus trop loin la réflexion sur les implications philosophiques et pratiques desdites valeurs, tout en se drapant dans une neutralité totale en matière sociale et économique (l’autre nom du consensus néolibéral), que l’on appellera alors selon les sensibilités « objectivité » ou « lâcheté ».


C’est ainsi que les médias traditionnels, objets durant la dernière élection présidentielle d’une stratégie « à la Trump », c’est-à-dire ouvertement hostile, de la part d’un certain nombre de candidats, perdent constamment du terrain face aux nouveaux venus de l’Internet. La toile, qui peut s’enorgueillir d’avoir provoqué le Brexit et fait l’élection dudit Donald Trump à la présidence des États-Unis, remplit désormais pleinement une fonction autrefois tenue par l’usine ou le bistrot : la reconstitution d’une agora dans laquelle chacun peut trouver matière à expression et à réflexion, et dont l’échange décomplexé sur tous les sujets à la fois constitue la matière première. Un cahier de doléances monumental à côté duquel l’écran de la télévision fait justement beaucoup trop écran, s’interposant entre deux mondes distincts, alors que l’ordinateur et les nouveaux terminaux portables permettent au contraire l’interaction entre le public et ceux qui se font vocation de l’informer. Technologie militaire américaine à l’origine, le web sera rapidement adopté par les activistes de tous poils, contribuant à diffuser patiemment la future hégémonie culturelle de la classe aujourd’hui dominée. Sur Internet, l’information est partout, qu’elle soit juste ou fausse, argumentée avec finesse ou assénée sans ménagement et en lettres capitales, qu’elle vienne enfin du plus brillant spécialiste ou d’un parfait quidam. Avec dans le rôle principal l’amateur relativement éclairé, qui tente de diffuser son propre dosage entre diverses analyses plus ou moins justes, qu’il présentera à l’occasion de billets ou de commentaires relativement longs, le plus souvent étayés de liens hypertextes qui renvoient vers d’autres articles. Chacun peut désormais s’improviser journaliste, sur toutes les plateformes qui le permettent, qu’il s’agisse des réseaux sociaux, des blogs, des forums, ou bien encore des sections de commentaires autorisés sur les sites d’information institutionnels ou alternatifs.


On regroupe sous le vocable de « réseaux sociaux » tous les espaces disponibles sur Internet qui permettent aux utilisateurs de suivre en direct les flux d’informations de leur choix, de proposer le leur et de pouvoir intervenir dans ceux des autres. Facebook et Twitter sont sans conteste les leaders incontestés du secteur, bénéficiant de la « prime au premier entrant » la plus impitoyable qui soit, dans ce marché où les mastodontes gèrent plusieurs milliards de « profils ». Si le plus grand nombre s’en sert essentiellement, suivant l’âge de l’utilisateur, pour poster son dernier selfie ou les photos de ses enfants, c’est qu’ils offrent une véritable « béquille de sociabilité », selon le mot du philosophe Bernard Stiegler. Ils facilitent ce que Jean Baudrillard appelait la « communication anxieuse » d’un individu, qu’il définissait avec préscience comme « la somme de ses relations ». Mais ces sites sont aussi devenus à l’expérience des plateformes d’information irremplaçables, en tout cas pour ceux qui souhaitent les utiliser de la sorte. Pouvant se révéler de formidables revues de presse alternatives, généralistes ou carrément dissidentes, ils catalysent la diffusion de vidéos et d’articles portant les diverses paroles contestataires. La réinformation s’y opère par capillarité, au gré des commentaires des uns et des autres, des « amis » savamment choisis, et du phénomène de chambre d’écho qui en résulte rapidement. Ils peuvent faciliter les tendances à la radicalisation politique mais aussi religieuse, comme les pratiques récentes des apprentis-djihadistes ne l’ont hélas que trop bien montré.


Pour certains, dont la journaliste Anne-Sophie Novel, les médias sociaux « participent à l’émergence d’une civilisation « mondiale » »13, tout en constituant un levier politique déterminant en matière économique, sociale et écologique, car ils permettraient l’émergence d’une « conscience écosystémique du monde ». Sans aller aussi loin, on sait que si les idées s’y diffusent lentement, l’effet de masse peut aussi se révéler instantané, dans la propagation d’une information ou la mobilisation pour une cause ou un événement. C’est une saine logique de don qui est à la base des contributions que tous les intervenants offrent de bon cœur, alimentant les quinze millions de blogs, les forums divers et variés, les réseaux sociaux et les sites peer-to-peer « dans une logique de partage, de pollinisation et de convivialité » ajoute la journaliste. Pour les pessimistes en revanche, dont fait partie l’essayiste et éditeur Éric Hazan, en dépit de la praticité et de la rapidité des communications, « jamais un tel système ne remplacera la palabre »14, car l’anonymat permet de raconter tout et n’importe quoi, sans engager la responsabilité de l’auteur des propos. Il ajoute avec raison que « les véritables rapports sociaux ne sont pas du domaine de la sociologie mais de l’amitié ». Pour le dire autrement, il faut être présents face à face, ajouter au logos le pathos qui va permettre de l’équilibrer et de le mettre en mouvement.


On peut néanmoins modestement lui objecter que dans les faits cet appareillage a d’ores-et-déjà remplacé la palabre, et que si beaucoup d’âneries sont effectivement échangées sur la toile, c’était déjà le cas dans les discussions de bistrots. Pessimiste aussi le Comité invisible, pour qui la béquille ne saurait remplacer le membre disparu : « Imagine-t-on le désert humain qu’il a fallu créer pour rendre désirable l’existence sur les réseaux sociaux ? »15. Optimistes en revanche tous les autres, les utilisateurs, ceux qui font feu de tout bois et se servent de chaque ressource offerte par Internet pour diffuser, amplifier, en un mot faire tourner le plus vite possible des analyses méconnues et des idées alternatives. La dernière tendance consistant à qualifier de potentielle fake news (fausse nouvelle, intox) une information dévoilée sur Internet et qui n’aurait pas eu le bonheur d’accéder aux grands médias ne parvient pas à entraver l’hyperproductivité des passeurs d’information en ligne.


Car le partage d’un article ou d’une vidéo sur Internet va aussi vite que le commentaire, ou que le zapping frénétique d’une source à l’autre. Un dispositif multidirectionnel a remplacé des médias unidirectionnels, créant un espace d’innovation inouï en matière de mobilisation politique. Le partage exalte la vertu de l’échange et du don, le commentaire réhabilite l’écrit, et le pluralisme inégalable des sources garantit qu’un jour ou l’autre chaque sensibilité rencontrera quelque part les arguments qui lui conviennent, comme ceux qui pourraient faire évoluer son avis dans la direction opposée. Et s’il faut d’abord se poser les bonnes questions pour savoir ce que l’on a besoin d’apprendre, le flot continu de données et les multiples grilles de lectures disponibles se chargeront de poser toutes les questions possibles, et d’y apporter un maximum de réponses, jusqu’aux plus farfelues. On se retrouve ainsi régulièrement, par ses affinités idéologiques et les types de profils qu’on choisit de suivre, au cœur d’une chambre d’écho qui peut selon une étude de l’université de Caroline du Sud « déformer notre perception du monde, ou tout au moins faire croire que la majorité des gens croient qu’une opinion est partagée par tous alors que c’est loin d’être le cas »16. Cette étude pionnière révèle que « le nombre d’influenceurs nécessaires pour créer un effet d’entraînement massif est vraiment petit », à condition que ces derniers aient le nombre de connections suffisantes pour toucher instantanément un grand nombre de personnes et amorcer un effet boule de neige. Ces influenceurs peuvent rendre excessivement populaire dans certains milieux une opinion qui est totalement marginale dans d’autres, et chacun s’il n’y prend garde peut être amené à croire que la vérité qu’il observe sur la toile est la réalité de tous.


On sait aussi le rôle important joué par les réseaux sociaux dans les divers « Printemps arabes », comme dans les mobilisations observées en Ukraine. En France, les premiers exemples de réunions spontanées via Internet furent les très potaches « apéros géants Facebook » lancés en 2009-2010 et rapidement interdits par Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur. Plus tard, à l’occasion de la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens, le mouvement de blocage des lycées démarrera sur Facebook, pour se poursuivre sur Twitter. On est loin de ce que le stratège militaire Hugues Esquerre raconte du renversement de Kadhafi en Lybie. Il nous apprend en effet que « l’identification des mines ennemies et des façons de les désamorcer furent soumises via Twitter à l’ensemble des soutiens de l’insurrection libyenne à travers le monde »17. Les déploiements ou la composition des unités loyalistes firent aussi l’objet de signalements via Facebook, Twitter ou LiveStream. Ce dernier dispositif permit en outre de diffuser en direct et pour le monde entier les images de la Puerta del Sol à Madrid, lors de la fameuse occupation des Indignés.


Mais avant l’action vient la préparation des esprits, et c’est dans ce travail gramscien que se sont spécialisés nombre d’éditorialistes et de polémistes amateurs ou semi-professionnels sur Internet. Certains y gagnent même une notoriété importante qui peut se révéler rentable, sans à aucun moment apparaître dans les médias traditionnels. La toile institue une véritable contre-société, qui est tout sauf underground puisqu’elle s’expose à l’air libre, aux yeux de tous ceux qui la cherchent, à tous les cookies espions, ainsi qu’aux serveurs géants du big data, ce cerveau central qui n’oublie jamais rien. Si la Renaissance s’est caractérisée par un développement accéléré des communications dans le cadre de la première mondialisation, alors il est légitime d’affirmer que nous vivons vraisemblablement une seconde Renaissance, dont les développements et les potentialités commencent à peine à se laisser deviner. La plus grande bibliothèque du monde est en accès libre, mais elle ne dispose pas de gardiens, et on n’y trouve en dernière instance que ce que l’on cherche, avant de se laisser emporter par le tourbillon des liens hypertextes, des playlists automatiques Youtube et des suggestions par affinité. Tels les capitalistes vendant la corde avec laquelle Lénine voulait les pendre, ce sont bien Google, Facebook, Youtube et Amazon eux-mêmes qui proposent tout naturellement aux militants identifiés comme tels par leurs algorithmes de nouvelles nourritures littéraires et journalistiques en phase avec leurs thématiques favorites. Les sources autorisées se mélangent aux contributions spontanées des simples quidams, dans cet espace d’expressivité numérique sans filtre au sein duquel les amateurs se frottent aux personnalités et aux professionnels. Des inconnus qui s’exposent en public, se construisent une identité numérique et deviennent leur propre média, grisés de ce nouveau rôle social qu’ils ont choisi pour eux-mêmes à côté de leur vie professionnelle. Parfois, des amateurs s’organisent en Web TV, produisant un contenu régulier qui reprend tous les codes des médias classiques, comme le plateau, l’habillage, le format de l’interview, du micro-trottoir ou du reportage caméra à l’épaule…


La démocratisation des logiciels de traitement vidéo et les capacités des nouveaux smartphones ont considérablement accéléré cette tendance à tourner des images et à les mêler à des extraits d’autres productions « aspirés » sur Internet. En résulte des montages à l’honnêteté inégale, mais aussi la diffusion de multiples conférences, d’émissions de télévision ou de radio sorties des archives et d’interviews autoproduites qui renouent avec l’ancienne tradition audiovisuelle, celle qui laissait l’invité s’exprimer aussi longtemps qu’il le souhaite, sans lui couper tout le temps la parole pour le « relancer ». Régulièrement, des vidéos traitant de sujets économiques, politiques ou géopolitiques compliqués et pouvant parfois durer plus de deux heures obtiennent un nombre de vues tout à fait honorables, assorties d’un flot de commentaires qui vont du plus trivial au plus savant.


Internet est le terrain principal de la contestation, et le seul qui soit à chaque instant commun à tous les contestataires. Du côté francophone de la toile, et sur fond d’appels réguliers et explicites à la révolution par la rue, l’armée ou le coup d’État, tous les sujets sont sur la table, générant chacun des dizaines de milliers d’occurrences : la lutte sociale et émancipatrice, les variantes de la chose libérale et la résurgence de ce qu’Alain Badiou appelle « l’hypothèse communiste », la question démocratique (les différentes modalités de l’élection, le retour du tirage au sort, jusqu’aux rêves marginaux de restauration monarchique), la question monétaire, les doutes appuyés sur l’Union européenne, la problématique de la nation, celle de l’écologie, la question du « revenu de base », les réflexions sur le progrès, le retour des « communs », l’autonomie et l’autosuffisance, les controverses religieuses… Des thématiques que nous aborderons justement en détail dans la partie suivante. Pour l’instant, on se rappellera simplement d’un propos prémonitoire tenu par Jacques Attali au début des années 2000, lorsque le web grand public n’en était encore qu’à ses balbutiements : « L’Internet, écrivait-il pour Libération, représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu’il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. »18 Puis Attali s’emballait : « Les nouvelles technologies sont un piège pour les riches, elles sont révolutionnaires. Parce qu’elles créent une transparence et une proximité qui rendront, je l’espère en tout cas, les inégalités plus insupportables, parce que plus fortes et plus visibles. » L’histoire est partie pour lui donner raison sur ce point ; et peu importe si l’Internet sert avant tout, statistiquement, au visionnage de films pornographiques ou de clips de chats mignons, car l’ancien conseiller de François Mitterrand l’affirme : « la distraction n’a jamais empêché la révolution ».


Pour les « images choc », pourtant leur spécialité, ce sont aujourd’hui les médias traditionnels qui sont à la traîne du web, trahis par les images basse résolution lorsqu’ils se servent sur la toile. Quant aux exposés complets, ceux des conférences ou des discussions au long cours relayés en vidéo, ils donneraient presque à la longue l’impression d’y avoir été présent physiquement. Deux cent personnes dans la salle, et plusieurs dizaines de milliers derrière leur écran. Internet est aussi la mémoire d’un peuple privé de mémoire, le réceptacle immuable de toutes les productions écrites, sonores ou visuelles de son histoire. C’est aujourd’hui un jeu d’enfant de retrouver les anciennes déclarations d’un personnage public pour le prendre en défaut, puis de réaliser un montage avec ses nouvelles opinions afin d’exposer cruellement ses contradictions. Cette taquinerie, que la télévision ou la radio ne se permettent que rarement, est le lot commun des habitués d’Internet. Ressortir les vieux dossiers permet aussi de compter les points, comme on l’a vu avec le fameux débat Attali-Veil-Chevènement-Garaud de 1996 sur l’Europe, qui fit l’objet d’un buzz important vingt ans plus tard alors que tout le monde l’avait oublié.


« L’idée que les gens ne veulent pas penser est totalement fausse », affirmait à juste titre le philosophe Bernard Stiegler dans l’Obs en mai 2014. « Quand le Collège de France a mis en ligne ses cours, des millions d’heures ont été téléchargées, poursuivait-il. Ce que les gens refusent, ce n’est pas la pensée, c’est la langue de bois, d’où qu’elle vienne. » Devant la profusion d’informations disponible, certains internautes deviennent même boulimiques de savoir : cours en lignes, MOOC, conférences ou vidéos pédagogiques comme celles de l’historien Henri Guillemin qui font un tabac sur Internet une fois ressorties du saloir, malgré le noir et blanc grumeleux et une qualité sonore qui laisse souvent à désirer… Les ateliers d’éducation populaire « à l’ancienne », un art dans lequel le Parti communiste était passé maître, sont désormais remplacés, après deux décennies de vide total, par cet apprentissage individualisé mais en même temps terriblement collectif car, bien qu’anonyme et à distance, la confrontation des idées y est permanente et sans fard. Elle concerne tout à la fois les actifs, les jeunes et les chômeurs, ces derniers ayant d’ailleurs plus de temps à consacrer à la toile, et transforme peu à peu des milliers de gourmands d’informations en gourmets de la controverse.


Dans ce maelström de blogs et de sites participatifs, le mot révolution revient souvent. Il est pourtant bien clair que si d’aventure de véritables révolutionnaires se préparaient activement pour le grand jour, ils n’en parleraient pas en ligne, en tout cas pas tout de suite. Truffée de « tutoriels » sur tout et n’importe quoi et d’ersatz de Que faire ?, la toile offre cependant largement matière à réflexion et à radicalisation, contribuant à ce que chacun façonne de lui-même sa propre identité politique. Pourtant, si l’on en croit Gustave Le Bon, « ce n’est pas avec des arguments, mais avec des modèles, qu’on guide les foules. À chaque époque, il y a un petit nombre d’individualités qui impriment leur action et que la masse inconsciente imite »19. Ce constat reste évidemment valable aujourd’hui, sur Internet comme dans la vraie vie. Mais Le Bon ne pouvait pas prévoir cette nouvelle révolution de l’information, contemporaine d’une hausse déterminante du niveau général d’éducation. Avec des outils pareils, et contrairement à ce qu’affirmait Le Bon, la propagation semble désormais pouvoir se faire par raisonnement et non par simple contagion interindividuelle, la palabre qu’affectionne Hazan. Il est toutefois trop tôt pour réfuter en bloc cette conclusion radicale du pionnier de la sociologie des foules : « C’est en définitive l’intelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort loin ».


Car les forums en ligne n’offrent pas toujours leur meilleur visage. S’ils peuvent à l’occasion se révéler des foyers de dissidence éclairée, ils sont aussi le lieu où se dispersent de nombreuses énergies en débats souvent stériles, passés à slalomer entre des commentaires interminables qui tournent à la collection de liens hypertextes, cultivant l’attaque personnelle, la mauvaise foi, le trolling, toutes sortes de phobies coupables et de réflexions déplacées, sans oublier le phénomène du « complotisme » plus ou moins fantaisiste. Internet, c’est le moyen de propager les fausses nouvelles aussi rapidement que les vraies, comme lorsque des mouvements identitaires ont contribué à la diffusion d’une photo prise à Champigny sur Marne en 2014, représentant deux jeunes de banlieue juchés sur un scooter et braquant une voiture de police. Ce cliché pris lors du tournage d’un téléfilm a immédiatement fait l’objet de milliers de partages, assortis de commentaires déclinant sur tous les tons le fameux « voilà où nous en sommes », jusqu’à ce que le pot aux roses soit dévoilé. Le fait que les médias traditionnels fassent parfois ce type d’erreur ne saurait être retenu pour excuser ces comportements, même si chaque internaute pris individuellement, n’ayant pas de carte de presse ni de charte déontologique à défendre, n’est coupable que de « négligence » et de précipitation. La parole libre est impossible à canaliser, qui fait dire au très conservateur Alain Finkielkraut que « l’Internet, c’est Mai-68 à perpétuité », car en l’absence de critères objectifs, la toile entretient ce qui n’est selon lui que le mythe d’une discussion entre égaux, permise uniquement par la juxtaposition des opinions dont aucune n’aurait le droit de se juger supérieure aux autres. Pierre-André Taguieff, en revanche, y voit le trait d’union tant attendu entre la base et l’élite. Il affirme que « l’Internet surgit comme ferment d’une nouvelle démocratie, […] par des dialogues directs, égalitaires et sans médiations entre gouvernants et gouvernés »20. Sans aller jusque-là, on notera tout de même que l’agora virtuelle a fait beaucoup de progrès en termes de convivialité. Les qualités de bienveillance et de respect, une attention portée sur l’orthographe, ainsi que des règles de modération efficaces permettent désormais une bonne tenue des débats sur la plupart des médias alternatifs. Si la jeunesse a parfois des mots qui dépassent sa pensée, la génération précédente des internautes qui ont grandi avec cette technologie est aujourd’hui arrivée à l’âge de raison, et son influence se fait sentir.


Car les Français ont soif de comprendre ce qui leur arrive. Comprendre, afin de sortir de la névrose et de l’isolement, et par conséquent s’impliquer dans cette « agrégation provisoire d’individus disséminés et pluriels »21, selon le mot du philosophe Geoffroy de Lagasnerie, par une « socialisation choisie » qui tout à la fois conforte et met chacun au défi de ses propres opinions. L’Internet est un objet métapolitique hyper-polarisé face auquel la grande majorité des journalistes, ceux qui n’osent pas appeler un chat un chat, paraissent fades et inconséquents. Dans les diverses chambres d’échos qui composent le versant politique de la toile, des bribes de corpus idéologique tournent en boucle et s’amplifient, pouvant mener, on l’a dit, à la radicalisation ou à l’extrémisme. Cependant, si les adeptes les plus familiers de ces nouvelles technologies peuvent, au gré de leur « cybercascades » faites de tweets et de liens hypertextes, visiter ces chambres d’échos, ils ne s’y attarderont jamais vraiment. C’est en tout cas ce qu’affirme Lee Rainie, chercheur en sociologie au Pew Research Center de Washington, pour qui ces internautes « n’ont de cesse de chercher et de trouver des arguments opposés aux leurs. Ils se comportent comme des omnivores de l’information, scrutant tous les horizons possibles. Ils tombent donc sans arrêt sur des éléments qui ne vont pas dans leur sens »22. Cette soif de savoir, partagée par une part grandissante du peuple français, doit être en grande partie imputée à l’outil qui lui donne tant d’objets de fixation. Un outil qui fait appel autant à l’image qu’à l’écrit, et ce n’est surement pas une coïncidence si l’appétit pour la lecture de « livres en papier » est remonté en flèche chez les natifs de l’ère numérique.


On sait aussi que le web est loin d’être neutre. Les contestataires de tous bords sont au moins d’accord pour se méfier des cookies, du fichage systématique, et du développement en cours des Smart Cities, maillages numériques complets à l’échelle d’agglomérations entières, chaque produit, chaque système faisant l’objet d’un puçage RFID et apparaissant quelque part dans la grande grille intelligente. Si les « Anonymous » et autres experts de la furtivité numérique mettent un point d’honneur à effacer les traces de leurs passages et à se rencontrer sur les plateformes de l’ombre comme Tor, cet état de fait n’entame pas l’enthousiasme et la verve de la grande majorité des internautes dissidents qui se jettent en masse sur les sites d’information alternatifs et les fils d’info en continu, qui s’inscrivent à des listes de diffusion, visitent le réseau Indymedia, ou constituent les troupes de la « réinfosphère » à tendance patriote et nationaliste (que ses ennemis appellent « fachosphère »), qu’elle soit résolument de droite ou se revendique « transcourant ».


À l’image de la transformation en cours du paysage politique français, c’est la tendance souverainiste qui se taille la part du lion sur Internet. Le classement Alexa, qui fait autorité, montre bien qu’au-delà des sites institutionnels majeurs que sont les versions web du Monde et du Figaro, respectivement 18e et 21e sites français les plus consultés (car ils sont utilisés par tout le monde, dissidents compris), les sites de médias ou de partis alternatifs se sont ménagé une place honorable. Autour de la 270e place avec plus de huit millions de visiteurs mensuels, Égalité et Réconciliation, le site du très controversé Alain Soral et le premier portail dissident français en termes d’audience, talonne Télérama et laisse Mediapart et Rue89 dans son rétroviseur. Il est aussi le premier site « politique », devant ceux de tous les partis et autres instance étatiques. De leur côté, le site Atlantico et celui du très droitier Fdesouche dament le pion à des médias importants. Quant aux partis politiques traditionnels, à l’exception relative du Front national et de Jean-Luc Mélenchon, leurs portails semblent n’intéresser personne ou presque, puisqu’ils grenouillent entre la 6000e et la 8000e place, très loin derrière… l’Union populaire républicaine (UPR) de François Asselineau, petit parti transcourant fondé en 2007 par cet énarque eurosceptique, ancien délégué à l’Intelligence économique à Bercy et candidat à l’élection présidentielle dix ans plus tard, qui a drainé en quelques années plusieurs centaines de milliers de vues sur ses articles de fond, ainsi que plusieurs millions sur des conférences filmées qui durent souvent plus de trois heures. Fait politique rarissime, l’UPR est aujourd’hui un véritable parti « en dur », doté de structures pérennes. Il vient de fêter son 30 000e adhérent, soit plusieurs fois l’addition d’Europe-Ecologie-Les Verts et du Nouveau parti anticapitaliste, et ce uniquement par Internet.


Si l’on se servait de la toile comme d’une enquête d’opinion géante pour sonder les tendances des futurs révolutionnaires français (un procédé cavalier qui est tout sauf scientifique, on l’admettra facilement), la revendication radicale de la justice sociale et de la démocratie réelle, la préoccupation écologiste, le retour à la nation face à la mondialisation et le rejet de l’impérialisme américain l’emporteraient haut la main. Le tropisme pro-russe y est très important, amplifiant sans complexe les éléments de communication du Kremlin formatés pour l’Europe et l’Amérique du Nord par l’agence Sputnik et la web TV Russia Today (RT). Une chaîne qui est d’ailleurs aujourd’hui la première sur YouTube en langue anglaise, ayant en 2015 détrôné CNN, et dont les émissions furent abondamment relayées sur le web français avant l’ouverture de l’antenne française de la chaîne début 2018. En ce qui concerne le retour à la nation, il se fait bien entendu sur le dos d’une Union européenne dont les travers congénitaux et les fautes à répétition s’étalent en plein écran sur les browsers des internautes de l’Union.


Et c’est là que la France se distingue à nouveau. Si l’on en croit les « Décodeurs » du Monde, qui ont étudié les liens réciproques entre les différents sites qui se font vocation de critiquer Bruxelles sur tout le continent, il ressort que l’europhobie est bien polarisée partout (à gauche en Italie, à droite aux Pays-Bas…), à l’exception notable de la France, « le seul pays à en avoir presque autant à gauche qu’à droite »23. En France comme nulle part ailleurs, les sites de bords opposés sont imbriqués par une myriade de liens croisés, à vocation de simple citation ou de critique féroce, que les internautes utilisent effectivement pour aller régulièrement boire au puits d’en face. Cette situation inédite concourt à l’élaboration lente d’une « hégémonie culturelle » nouvelle et réellement transcourant. Même si, en l’état, les deux camps en présence sont irréconciliables, le patient travail métapolitique de critique de la « tyrannie bruxelloise » a envahi tout le spectre hétérodoxe. La vieille droite nationale s’étant de longue date saisie de ce sujet, elle se fond sans difficulté dans les contours terriblement modernes de ces nouveaux moyens d’expression, par la voix de Jean-Yves le Gallou, ancien cadre du Front national, père du concept de « réinformation » et fondateur de la web télé « TV Libertés ». Selon lui, « les médias alternatifs sont les petits mammifères à la fin des dinosaures »24, parés pour survivre lorsque les gros tomberont sous leur propre poids.


Un nouveau venu de cette droite nationale numérique, le jeune essayiste ultraradical Adrien Abauzit (il souhaite pour sa part réhabiliter le maréchal Pétain, vaste programme), a théorisé cette nouvelle tendance façonnée sur Internet, qu’il nomme la « Nouvelle opinion publique ». Selon Abauzit, grâce à la toile, « les individus ont retrouvé des cadres sociaux qui leur ont fourni des logiciels intellectuels »25 dont ils se servent contre le pouvoir. Issue d’une forme inédite de conscientisation politique, cette nouvelle opinion publique « est une véritable force révolutionnaire », conclut-il. A droite comme à gauche pourtant, le travail métapolitique est constamment perturbé et ralenti par des clashs terribles entre dissidents, des engueulades et des scissions dans les cris et les grincements de dents. Mais ce qu’on lit alors immédiatement dans les commentaires, c’est que la base pourrait finalement se passer de la tête, et court-circuiter son élite auto-proclamée lorsque le temps sera venu. Ces héritiers putatifs des anciens clubs de 1789 n’ont pas nécessairement leur Voltaire ou leur Rousseau attitré. Pas d’intellectuel majeur qui fasse l’unanimité sur Internet, même si certaines figures comme l’écologiste radical Pierre Rabhi, l’homme qui veut faire « la révolution par la bêche », font l’objet d’une admiration sincère de tous les côtés du spectre numérique, mais plutôt une myriade d’intervenants qui doivent trouver leur public. Dans l’ensemble, chacun est amené à se faire son idée en piochant littéralement « à droite, à gauche », favorisant toutes les logiques « transcourant » qui font horreur aux partis classiques ainsi qu’aux antifascistes d’extrême-gauche, ceux qui mènent la chasse au « confusionnisme » et à tous les conspirationnismes.


Car on ne pouvait pas conclure ce chapitre sans évoquer un phénomène typiquement révolutionnaire, et que la toile illustre au-delà de toute mesure en ce début de XXIe siècle : la tendance au « complotisme ». Avant d’en évoquer plus longuement les affres, il nous faut préciser que, dans les comptes-rendus qui en sont faits, cet aspect de la toile éclipse trop souvent l’intelligence populaire qui pourtant s’étale à longueur de forums : celle qui choisit de se focaliser avant tout sur les problèmes majeurs que sont les mécanismes démocratiques, les problématiques écologiques, la question de la monnaie, et l’ensemble des sujets de fond que nous avons énumérés plus haut et qui feront l’objet de développements conséquents dans la troisième partie de cet ouvrage. Il n’en reste pas moins que la dénonciation de conspirations, qu’elles soient réelles, exagérées ou totalement fantasmées est devenue un sport universellement répandu sur la toile, et sa traque acharnée l’est tout autant.


Les théories communément qualifiées de « complotistes » constituent aujourd’hui une nouvelle forme de croyance, et l’une des plus pratiques puisque le complot est potentiellement partout où l’on souhaite le voir. Qu’elles fassent appel à des arguments parfaitement rationnels ou résolument surnaturels, ces théories nourrissent un insatiable appétit pour le soupçon qui s’est plus que jamais développé dans le public, et tout particulièrement chez les jeunes. L’Obs nous apprend qu’un bon quart d’entre eux y serait perméable26. Un public « généralement issu des quartiers populaires » mais pas seulement, et qui s’attacherait en priorité aux discours antisémites, catholiques conservateurs ou islamistes radicaux. Ces théories « apportent des réponses faciles pour comprendre un monde soumis à une complexification des processus de décisions politiques, économiques et sociales », est-il précisé. Citée par le magazine, la psychologue Véronique Campion-Vincent vient heureusement nuancer le propos, admettant que « les complots existent, ils font partie du pouvoir. Ce qui n’existe pas, c’est un complot général qui aurait pour seul objectif d’être maître du monde ». Ceci n’aura échappé à personne, et si certaines théories du complot sont en effet totalisantes, la plupart dénoncent un pays, une équipe dirigeante, ou un groupe d’intérêt particulier. Pour le sociologue Bertrand Vidal, si nombre de ces théories s’avèrent fantaisistes, leurs adeptes « ne sont pas des écervelés, bien au contraire. Il faut être éduqué pour adhérer à ces thèses extrêmement complexes. Elles évoquent des enjeux économiques cachés, des alliances entre différents groupes, des stratégies politiques internationales »27.


Le complotisme s’est répandu sur la toile via un certain nombre de sujets. L’événement fondateur, le premier de l’ère numérique à avoir fait l’objet d’un tel traitement, ce sont bien évidemment les attentats du 11 septembre 2001. La « complosphère » s’attaquera ensuite pêle-mêle aux supposées techniques américaines de géo-ingénierie (le projet Haarp et les très hypothétiques épandages clandestins connus sous le nom de « chemtrails »), aux grands rendez-vous de l’élite internationale (comme le groupe Bilderberg et la Commission Trilatérale, où sont présents des journalistes qui gardent pour eux ce qu’ils y entendent, favorisant la paranoïa générale), à la réalité du virus du Sida, à la domination du monde par une petite clique d’Illuminati ou par le réseau d’obligés de la puissante famille Rothschild, au soi-disant programme clé-en-main de l’élite gravé sur les Georgia Guidestones, au puçage RFID des individus ainsi qu’à tous les aspects du « transhumanisme », ou bien encore aux causes du déclenchement de toutes les guerres depuis au moins un siècle. Il lui arrive aussi parfois de mettre en doute jusqu’à la réalité du Moyen- ge, lorsqu’elle se pique de « récentisme », un courant pseudo-savant qui détient la palme de la théorie la plus farfelue et infondée qui soit, à égalité peut-être avec celle des extraterrestres reptiliens et de la lune creuse popularisée par l’anglais David Icke. À qui leur soutient qu’ils délirent, les « complotistes » rétorquent généralement que, s’il peut leur arriver de dériver dans des extrémités et des erreurs dont beaucoup reviennent par la suite, mieux valent à tout prendre ces questionnements incessants, cette vision jusqu’au-boutiste du doute cartésien, que le doux ronron des médias traditionnels. Le physicien Henri Poincaré, qui apparait lui-même au détour d’une théorie du complot dans laquelle Albert Einstein lui aurait tout piqué, déclarait justement que « douter de tout et tout croire sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir ».


Une sage réflexion qui invite l’observateur à la mesure, car certains conspirationnismes, ou en tout cas jugés comme tels, résistent diablement à l’analyse. Un demi-siècle plus tard, qui peut sérieusement soutenir que John-Fitzgerald Kennedy a été assassiné par la « balle magique » de Lee Harvey Oswald, et par celle-ci uniquement, sans aucun soutien extérieur d’aucune sorte ? Quel Américain oserait affirmer que le sort que JFK partage avec Abraham Lincoln et deux autres anciens locataires de la Maison blanche a systématiquement été le fait de détraqués isolés ? Les rumeurs d’espionnage généralisé venant des États-Unis ont d’abord été rangés dans la colonne « complotisme », avant que les révélations d’Edward Snowden et de Wikileaks ne viennent finalement les corroborer. Tout comme l’élaboration du Traité transatlantique entre l’Union européenne et les États-Unis, dénoncé avec raison depuis de nombreuses années par les soupçonneux de tous poils, tandis qu’il était nié en tant que théorie du complot jusqu’à ce que Barack Obama l’annonce officiellement en 2013. En Allemagne au temps du nazisme, déclarer qu’Hitler avait fait incendier le Reichstag pour consolider son pouvoir et éliminer les communistes était déjà une forme de complotisme, d’ailleurs sévèrement réprimée. On sait aujourd’hui ce qu’il faut en penser, au même titre que pour les « armées secrètes de l’OTAN », les réseaux Stay behind tapis dans toute l’Europe pendant la Guerre froide, et particulièrement Gladio en Italie, qui sont aujourd’hui abondamment documentés. Quant à ceux qui dénoncent le conspirationnisme derrière les accusations de collusion entre le complexe militaro-industriel, pharmaceutique ou bancaire et les gouvernements occidentaux, ils sont de toute évidence mal informés. Dans tous les recoins du web alternatif, des internautes sincères se défendent de leurs opinions décalées en déclinant chacun avec ses mots cette phrase type : « Où s’arrête la légitime interrogation citoyenne, et où commence le conspirationnisme ? ». Selon un sondage paru en 2013, plus de la moitié des Français étaient d’accord pour affirmer que « ce n’est pas le gouvernement qui gouverne la France, on ne sait pas en réalité qui tire les ficelles »28. A la question « quels groupes spécifiques sont susceptibles de tirer les ficelles ? », trois Français sur quatre, toutes tendances confondues, citaient en premier le monde de la finance.


Le gouvernement de Manuel Valls embrassa pourtant d’un regard rapide toutes ces interrogations, qu’elles soient nuancées ou outrancières, justifiées ou délirantes, et déclara tout de go qu’elles sont un problème public, une menace pour le bon fonctionnement de la démocratie. Dans la foulée de l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, rédigea à la demande du gouvernement et du think tank qu’on appelle la Fondation Jean Jaurès une étude qui décrit l’émergence d’un véritable « contre-espace public » en se focalisant spécifiquement sur la question de l’antisémitisme et les « stars » de l’Internet dissident français qui en sont hautement suspectées, qu’il s’agisse de l’essayiste Alain Soral, de l’humoriste Dieudonné ou de Thierry Meyssan, le pionnier des théories sur les attentats des tours jumelles du World Trade Center29. De son côté, la Miviludes, organisme public chargé de la lutte contre les sectes, s’intéresse au phénomène Illuminati, décryptant un « mouvement de fond » en train d’émerger puisque désormais un Français sur deux connaît le terme, tandis qu’un sur cinq serait convaincu de la conjuration de ce petit groupe parvenu aux marches les plus élevées de la franc-maçonnerie30. Une théorie que même l’écrivain René Guénon, pourtant régulièrement cité par les dissidents les plus radicaux, dénonçait en son temps comme un mythe.


On notera au passage que ceux qui font le plus l’objet de l’accusation de complotisme prennent bien garde d’utiliser le terme de « complot » dans leurs productions. Pierre Hillard, docteur en sciences politiques et essayiste pourfendeur du « mondialisme », l’un des premiers à avoir dénoncé l’imminence du Traité transatlantique et la stratégie américaine de remodelage du Moyen-Orient, choisit par exemple de parler d’une certaine « discrétion de la part des gens qui nous mènent ». Quant au sulfureux Alain Soral, il préfère évoquer un entrelacs de « réseaux » qui partagent par intermittence des intérêts communs, plutôt que des complots en bonne et due forme. François Asselineau, pour sa part, souvent rangé à son corps défendant dans la catégorie « complotisme » pour sa croisade anti-Bruxelles pourtant largement documentée, invoque l’héritage des Lumières : « Rien ne doit être accepté comme vrai qui ne soit passé au crible de la raison », rappelle-t-il régulièrement. Il dit faire peu de cas des secrets d’alcôve aux plus hauts sommets du pouvoir européen et mondial puisque, comme l’indique l’un de ses tracts, « peu importe qui tire les ficelles, nous voulons les couper ».


Beaucoup de personnes jugées très respectables n’ont pas ces pudeurs linguistiques. La liste est longue en effet des hommes politiques qui ont explicitement dénoncé un « complot », le plus souvent contre leur propre personne. On voit toujours les choses différemment lorsqu’il s’agit de soi. De DSK à Silvio Berlusconi, de Jean-Noël Guérini à Georges Tron, d’Eric Woerth à Laurence Parisot, de François Fillon à Nicolas Sarkozy en passant par Thierry le Paon et Emmanuelle Cosse, tous ont fait mention d’un ou plusieurs « complots ». Ils souscriraient sans doute sans hésiter aux mots d’Alex Pound, un journaliste anglais qui écrivit récemment dans le Daily Telegraph que « les vrais complots ne ressemblent pas à X-files, mais plutôt aux romans de John le Carré »31. Pound faisait alors explicitement référence, dans un journal respecté et à large diffusion, à « la crise bancaire orchestrée et impunie », « la corruption à la Fifa » ainsi que le sujet extrêmement grave et délicat de la « pédophilie d’élite ». Frédéric Lordon, de son côté, appelle chacun à la sagesse, par l’élaboration d’« une pensée non complotiste des complots, quand ils existent », en citant notamment la capture de l’État régulateur par les banques, les décisions prises dans le secret du groupe Bilderberg et celles de la Commission Trilatérale. S’il faut savoir reconnaître certaines conspirations à différents niveaux (de la petite machination entre collègues jusqu’aux plus hautes sphères de l’État et des industriels), il faut selon lui concomitamment « refuser de faire du complot le schème explicatif unique de tous les faits sociaux ». Ces derniers doivent en effet plus à la force des structures qu’à l’action délibérément nocive d’hypothétiques agents du mal. Fait social à son tour, le conspirationnisme est « un symptôme politique de la dépossession », et sa dénonciation par « des arguments psychopathologiques bidons » n’est qu’une disqualification sans motif valable, qui ne fait qu’exciter encore plus les exclus du débat public, « une population qui ne désarme pas de comprendre ce qui lui arrive, mais qui s’en voit systématiquement refuser les moyens »32.


Dans cet article écrit pour Le Monde Diplomatique, le philosophe-économiste fait mention des débats frénétiques qui agitent l’Internet autour de la question monétaire, et tout particulièrement les discussions houleuses autour de la « loi de 1973 », qui concernent l’indépendance de la Banque de France et les modalités d’émission de la monnaie. Depuis plusieurs années, ces joutes savantes mêlent parfaits quidams, amateurs éclairés et spécialistes de la question dans un phénoménal « exercice collectif de pensée qui vaut en soi bien mieux que toutes ses imperfections, avec production kilométrique de textes, lancements de sites ou de blogs, controverses documentées en tous sens, etc. ». De quoi remplir plusieurs tomes bien épais, pour ce seul sujet pourtant technique et de prime abord plus que rébarbatif, que nous aborderons en détail dans une prochaine partie.


L’Internet a lancé un défi aux médias traditionnels, qui se sont jusqu’à présent révélés incapables de le relever, s’abîmant tout au plus dans un suivisme très sélectif qui ne leur fait pas honneur, notamment lorsqu’ils choisissent de mettre en avant les pires niaiseries du net ou ses dérives les plus excessives, en occultant les sujets qui démontrent l’intelligence et le bon sens des internautes Français. Dernièrement, on l’a vu, ils ont adopté une stratégie audacieuse, regroupant sans vergogne le bon grain et l’ivraie sous le vocable abusif de « fake news », un terme adopté collégialement depuis que les médias se sont sentis dépossédés de leur pouvoir de faire une élection, à l’occasion de celle de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Dans les mois qui suivirent cet événement inattendu, trente-sept médias français et internationaux se joignirent à Google afin d’inaugurer le site mutualisé « Crosscheck », version mondiale du très critiquable « Decodex » mis en place par Le Monde pour la France, tandis que Youtube sanctionnait ses producteurs de contenu jugé incorrect en démonétisant leurs vidéos et en les faisant disparaître du fil de contenu proposé. Facebook, de son côté, suspecté d’abriter en son sein des débats trop dangereux lancés sur la base d’informations qui la plupart du temps proviennent en réalité de la grande presse, a lancé un programme intitulé « News Integrity Initiative » doté de quatorze millions de dollars et destiné à maîtriser l’information parvenant à ses utilisateurs. Il emploie pour se faire les effectifs de journalistes de « grandes maisons » comme Le Monde, qui en sont réduits au rôle humiliant de policiers dénonciateurs sur les réseaux sociaux.


Il n’en reste pas moins que l’activisme virtuel, aussi complexe et fécond qu’il soit et surtout s’il se prétend révolutionnaire, doit à un moment ou à un autre prendre forme dans le réel, se matérialiser par des actions concrètes. Sur ce plan aussi, la France affronte une grave crise de la médiation, sous la forme cette fois de l’action collective appuyée sur les syndicats. Les nouveaux mouvements sociaux débordent régulièrement ces organisations de plus en plus étroites et de moins en moins stables qui semblent se révéler, à l’usage des dernières décennies, un obstacle plutôt qu’un atout des luttes sociales.


Notes du chapitre 4.a
1 Sondage Ipsos pour Le Monde, janvier 2014.
2 L’Enracinement, Simone Weil, Folio Essais, 1990 (1943).
3 « Recul historique de la durée d’écoute à la télévision », Les Echos, 21 mai 2014.
4 La fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, Edward Herman et Noam Chomsky, Agone, 2008.
5 Propaganda, Edward Bernays, Zones La Découverte, 2007 (1928).
6 Daniel Schneidermann, préface à La machine à influencer, Brooke Gladstone et Josh Neufeld, Editions Ça et Là, 2014.
7 Cité in Circus Politicus, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 2012.
8 Panégyrique, Guy Debord, Gérard Lebovici, 1989.
9 Renaud Lambert in Economistes à gages (collectif), Les Liens qui Libèrent, 2013.
10 Brooke Gladstone et Josh Neufeld, op. cit.
11 La révolte des élites, Christopher Lasch, Champs Flammarion, 2007.
12 Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Raisons d’Agir, 2005.
13 Vive la corévolution !, Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot, Manifestô, 2013.
14 Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo, La Fabrique, 2013.
15 À nos amis, Comité invisible, La Fabrique, 2014.
16 « The Majority Illusion in Social Networks », étude publiée le 9 juin 2015 dans la MIT Technology Review par Kristina Lerman, Xiaoran Yan et Xin-Zeng Wu.
17 Dans la tête des insurgés, Hugues Esquerre, Editions du Rocher, 2013.
18 Jacques Attali, « La nouvelle économie est par nature anticapitaliste », Libération, 5 mai 2000.
19 Psychologie des foules, Gustave Le Bon, Alcan, 1895.
20 L’Illusion populiste, Pierre-André Taguieff, Flammarion, 2002.
21 L’art de la révolte, Geoffroy de Lagasnerie, Fayard, 2015.
22 Cité par Brooke Gladstone et Josh Neufeld, op. cit.
23 LeMonde.fr, les Décodeurs, « Europhiles et eurosceptiques, le web européen se divise-t-il en deux ? », 21 mars 2014.
24 Cité par Adrien Sénécat, « Wikistrike, Quenel +, TV Libertés : dans la nébuleuse des sites de réinformation », L’Express, 3 décembre 2014.
25 Adrien Abauzit, conférence « La Nouvelle opinion publique », YouTube.
26 Nouvelobs.com, « Les jeunes de plus en plus séduits par la théorie du complot », 21 mai 2014.
27 Bertrand Vidal, « Illuminati et autres théories du complot : pourquoi ces croyances ont-elles autant de succès ? », FranceTVinfo.fr, 22 juin 2014.
28 Sondage OpinionWay, mai 2013, repris par Le Monde et Le Point.
29 Rudy Reichstadt et la Fondation Jean Jaurès, « Conspirationnisme, état des lieux », mars 2015.
30 Etude Ipsos pour Fleuve Editions, mai 2014.
31 « Perhaps the world’s conspiracy theorists have been right all along », Alex Pound, The Daily Telegraph, 15 juin 2015.
32 Frédéric Lordon, « Conspirationnisme, la paille et la poutre », Le Monde Diplomatique, août 2012.

Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 5 – Syndicats fantômes contre mouvements sociaux

« La mondialisation, que ça nous plaise ou pas, c’est un fait. »
Edouard Martin, syndicaliste CFDT devenu député européen PS


Avant de déplorer une quelconque détérioration de la relation entre les Français et leurs syndicats, il est important de préciser que ces derniers n’ont en réalité jamais eu bonne presse. Des grèves de mai et juin 1936 à celles de 1995, en passant par les grèves insurrectionnelles de 1947 et jusqu’à Mai-68, les organisations syndicales françaises, historiquement faibles et divisées, ont le plus souvent suivi des mouvements apparus par la base, chez ces militants du quotidien qu’il ne s’agit pas ici de confondre avec leurs dirigeants. Dans les années 1950, les centrales affichaient toutefois un nombre d’adhérents décent, représentant à peu près 30% des salariés français. Aujourd’hui, le piteux score de 7% ne tient désormais qu’à la fonction publique, puisque 4% seulement des salariés du privé possèdent la carte d’un syndicat. C’est le taux le plus faible de tous les pays développés, les salariés américains étant paradoxalement plus syndiqués que les nôtres. La CGT, principale organisation française depuis sa création il y a plus d’un siècle, revendiquait cinq millions d’adhérents dans l’entre-deux-guerres. Une petite armada qui avait déjà fondu à 1,8 millions en 1975, pour atteindre péniblement 700 000 adhérents aujourd’hui (ce qui la place toutefois largement devant tous les partis politiques cumulés). Quant aux indices de confiance de la population, ils sont au plus bas, un sondage Odoxa révélant en mai 2015 que seul un Français sur trois avait une bonne image des syndicats, contre une moitié en faveur des patrons. Des « Bonnets rouges » au collectif « Sauvons la recherche », des zadistes aux « pendus du RSI », les mouvements sociaux d’aujourd’hui perpétuent finalement la tradition lorsqu’ils font l’impasse sur des organisations syndicales dont l’efficacité est gravement mise en doute. Pire encore, après vingt années d’échecs successifs, de reculs et de compromissions, c’est la sincérité et la bonne volonté des grandes centrales qui est remise en cause. Chez les jeunes, des mouvements anti-CPE de 2006 aux stagiaires énervés de « Génération précaire », on entre aujourd’hui dans la vie militante sans passer par la case syndicats, sans même se poser la question, en fuyant tout particulièrement les organisations étudiantes.


Historiquement, en France, les bataillons les plus nombreux et les plus combatifs de la cause syndicale se sont toujours recrutés dans le secteur public, des salariés protégés qui faisaient en quelque sorte don de leur combat au reste du pays. Aujourd’hui encore, les services de l’État et les collectivités locales fournissent l’essentiel des troupes des organisations syndicales, qui tiennent en outre par le nombre de retraités qui restent actifs dans les centrales. Une sociologie désormais calquée sur celle des partis de gouvernement. Dans le privé, faute de candidats, les syndicats sont parfois peu regardants sur la qualité des délégués, donnant au reste des salariés une piètre image de cette vocation pourtant essentielle au bon équilibre de la vie en entreprise, à la qualité de la relation entre l’équipe dirigeante et les employés qui se fonde sur le respect mutuel. Mais dans beaucoup d’entreprises, les seuls adhérents aux syndicats sont les mandatés. Les cinq grandes centrales françaises, assises sur leur « présomption irréfragable de représentativité » négociée avec de Gaulle en 1966, ont sombré dans la facilité puisqu’elles n’avaient pas à conquérir des adhérents pour y justifier leur présence. Alors, portant désormais leur inefficacité en bandoulière, les syndicats de l’hexagone n’organisent d’ordinaire que des manifestations bien cadrées qui ne mènent à rien, de « simples journées exutoires » comme les a récemment appelées un dirigeant syndical1. Les centrales ne luttent même plus contre les fermetures de sites, mais passent directement à la négociation du dédommagement. Elles ont baissé les bras face à la frénésie calculatoire des cost-killers professionnels – ces consultants grassement payés pour imaginer comment un service peut continuer de fonctionner avec moitié moins de salariés –, préférant se focaliser sur les conflits de chapelle et les négociations donnant-donnant avec les patrons, du type maintien des postes contre gel ou baisse des salaires… Avec pour conséquence une baisse continue des adhérents alors que le nombre de permanents continue pourtant d’augmenter. Selon Erwan Seznec, collaborateur à Marianne et auteur d’un ouvrage sur le sujet, « au rythme actuel, le syndicalisme français pourrait compter davantage de permanents que d’adhérents en 2020 »2. Les explosions de colère ponctuelles de la CGT ne suffiront sans doute pas à inverser cette tendance.


Si l’on en croit le journaliste Jean-Luc Touly et le lanceur d’alertes Roger Lenglet, qui ont publié en 2013 un brûlot très documenté sur le déclin du syndicalisme français3, son coma avancé est dû au fait qu’il est « étranglé par la corruption et la soumission des structures ». Tout comme leurs alter egos du monde politique, les cadres des grandes centrales…


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Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 6 – Que faire du progrès ?

« Quand être absolument moderne est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran,
ce que l’honnête esclave craint par-dessus tout, c’est qu’on puisse le soupçonner d’être passéiste. »
Guy Debord


Parmi les idées qui ont pu naître ou trouver un second souffle depuis la chute du communisme, et qui constituent les denrées intellectuelles disponibles à l’usage de futurs révolutionnaires, beaucoup remettent en cause le principe du progrès comme dogme intangible de nos civilisations modernes. Bien entendu, si personne ne songe à refuser le progrès proprement dit en matière de communication par Internet, de recherche médicale ou de conquête spatiale, c’est son culte en tant qu’idéologie qui semble avoir pris un coup dans l’aile. En tant que totalité conceptuelle, il s’était déjà fracassé sur le « progrès » des tueries de masse à Verdun, Auschwitz et Hiroshima, dans ce XXe siècle riche de tant d’épouvantables nouveautés. La notion de progression temporelle reste bien évidemment le socle essentiel des grandes épopées humaines, les trois religions monothéistes ayant été rythmées par les révélations successives faites aux différents prophètes dans l’attente d’une fin dernière, s’opposant en cela à la conception cyclique de l’Histoire que se faisaient les Grecs et les peuples d’Asie. Elle fonde aussi, bien entendu, le positivisme scientifique sur lequel s’appuient à la fois le libéralisme et le socialisme. Chacun de ces grands courants de pensée a donné un sens à l’histoire et put aisément par la suite, prétendant en être le dépositaire unique, développer selon les circonstances des tendances sectaires ou autoritaires. Il est par conséquent logique que la critique moderne du progrès en tant que concept central et moteur de l’histoire naisse à la concomitance de deux phénomènes historiques : la montée des totalitarismes et l’ère de l’industrialisation de masse.


Dans les années 1930, le philosophe Bernard Charbonneau faisait déjà le procès de l’industrialisme, qu’il nommait « progressisme » puisque le progrès n’était déjà plus selon lui qu’un catalogue de mythes, tous plus ou moins liés à l’essor de l’industrie. Une croissance purement numéraire, qui s’avérait selon lui incarner en dernière instance la seule véritable « mystique subconsciente » du Progrès. On avait à l’époque couramment tendance à croire que le développement des machines apporterait la liberté, individuelle et collective, sans réaliser pleinement que « la technique en elle-même ne sert que la puissance », car le même métal dans la même machine peut devenir canon ou bien charrue. En toute logique et d’un seul mouvement, le progrès industriel avait été adopté comme principe cardinal par les libéraux, les communistes et les fascistes. Or, pour Charbonneau comme pour tous les humanistes, le vrai progrès devrait être recherché dans l’autonomie plutôt que dans la puissance. Cette première « critique progressiste du progrès » s’attaquait directement à ce qu’elle considérait comme l’unique source du problème, « la loi du progrès : l’argent ». Dès 1936, ce pionnier de l’écologie politique anticipait les décroissants et leur proposait un objectif plus qu’ambitieux : « C’est l’idéologie du Progrès qui nous tue, affirmait-il, et c’est contre cette idéologie, pour une reprise en main de la civilisation actuelle, que la Révolution sera faite »1.


Si Bernard Charbonneau fait explicitement le deuil du « progrès » au sens moderne, comme une flèche tirée vers l’avenir, le destin qu’il réserve à la « réaction » n’a pas le mérite d’être aussi clair. Si le mythe du progrès et son culte de l’argent créent selon lui « un état d’esprit réactionnaire », il ne manque pas de souligner que « toute révolution est aussi une réaction, une négation de certains progrès accomplis par la société adverse »2. Une saine réaction cette fois, enclenchée par « le déchaînement de la logique de la raison », lorsque cette dernière veut bien se manifester. Loin de tout schéma simpliste, voilà donc la « réaction » dans les deux camps. Le paradoxe n’est qu’apparent, car un réactionnaire refuse par définition un présent qui ne lui convient pas, ce qui est l’une des caractéristiques importantes de tout révolutionnaire. Le réactionnaire souhaite un certain retour en arrière par rapport à l’existant, tandis que le « conservateur », au contraire, souhaite maintenir l’existant. On s’aperçoit facilement que la plupart des individus sont « réactionnaires » sur certains sujets, « conservateurs » sur d’autres, tout en étant, pour l’essentiel, tout à fait « progressistes ».


L’utilisation de ces catégories dans le débat public est devenue une grave source de confusion. Si ces définitions restent valables aujourd’hui, le monde a tourné autour d’elles, et la configuration idéologique générale n’est plus la même qu’au XIXe siècle lorsque, compliments ou anathèmes, ils furent forgés dans les querelles républicaines et monarchistes, religieuses et laïques


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Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 7 – Libéralisme(s)

« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé
et le courage de changer ce qui peut l’être,
mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. »
Marc-Aurèle


Si le progrès a pu prendre plusieurs visages au cours des siècles précédents, il s’incarne désormais totalement dans le libéralisme. Chaque avancée libérale, loin d’être « conservatrice » ou « réactionnaire », est présentée comme un progrès humain par l’actuelle classe dominante. En retour, les progrès réels, comme les découvertes scientifiques majeures, sont imperturbablement happés autant qu’ils sont provoqués par le principe libéral. Ce dernier fait totalement corps avec son époque et semble indéboulonnable. Courant de pensée philosophique et politique né en Grande-Bretagne au XVIIe siècle, le libéralisme prendra son essor mondial via les révolutions bourgeoises du siècle suivant, se doublant d’un corpus à visée scientifique dans le domaine économique. Une panoplie complète, revue et corrigée au fil du temps, perfectionnée sur certains points tandis qu’elle était avilie sur d’autres. Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, qui verra les essais cliniques puis la généralisation d’une version jusqu’au-boutiste du libéralisme, complété pour l’occasion des préfixes ultra ou néo. Des artifices sémantiques qui tentent de cacher derrière un fard de modernité le retour au laissez-faire en vogue au XIXe siècle, celui qui encouragea contre lui le développement du marxisme. Mais si les principes originels réalistes et modérés du libéralisme avaient petit à petit réuni autour d’eux un large consensus en France comme dans le reste du monde développé, le néolibéralisme, avec sa prétention à incarner « la fin de l’Histoire » – littéralement, on vient de le voir, le cul-de-sac du progressisme – fait aujourd’hui l’objet d’une vive opposition dans toutes les couches de nos sociétés. Ses fondements économiques sont depuis longtemps remis en cause mais, dans l’effervescence de nos temps troublés, les principes politiques n’échappent pas non plus à l’inventaire. Se débattant dans une crise qui n’en finit pas, les peuples en viennent à considérer que les règles du jeu sont truquées ; alors ils cherchent à comprendre, ou plutôt à se souvenir d’où viennent ces règles. En 1932, l’écrivain Paul Nizan déplorait déjà le triomphe idéologique total du capitalisme libéral. « Quand les idées bourgeoises furent regardées comme les productions d’une raison éternelle, écrivait-il, quand elles eurent perdu le caractère chancelant d’une production historique, elles eurent alors la plus grande chance de survivre et de résister aux assauts »1. Une nouvelle hégémonie culturelle avait fini par prendre la place de la précédente, ouvrant un nouvel âge du capitalisme qui porte encore aujourd’hui cette « raison éternelle » en étendard, matérialisée dans la justification scientifique que la théorie économique dite « néoclassique » entendait apporter au libéralisme politique, en mettant ses grandes idées en équations.


Le libéralisme comme principe politique paraît effectivement éternel. Nul ne sait s’il l’est réellement, mais en revanche, la version économiquement débridée qui a cours actuellement va à l’évidence bientôt dépasser sa date de péremption. Trop de dégâts ont été faits, certains irréparables, dans la nature et les territoires, dans les cœurs et dans les esprits. À commencer par ce que Jean-Claude Michéa appelle le « paradoxe de Midas » : la croissance du capitalisme libéral, écrit-il, « ne peut se développer au-delà d’un certain seuil sans détruire du même mouvement ses propres conditions de possibilités écologiques et culturelles »2. On sait en effet que le capitalisme, particulièrement dans sa version turbo, hypothèque son environnement par son besoin vital d’une extension potentiellement infinie de la consommation alors que les ressources nécessaires à cette dernière sont très nettement finies ; mais il met aussi en danger, comme l’avait noté le philosophe Cornélius Castoriadis dans les années 1970, les « types anthropologiques » dont il a hérité des époques précédentes, qu’il n’aurait pu créer lui-même et qui ont permis son développement : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, des employés avec une conscience professionnelle ou des éducateurs passionnés. Le principe de liberté poussé au-delà du raisonnable prémunit en effet contre tout type d’attache, qu’elle soit affective ou professionnelle.


Face à la fuite en avant libérale, certains considèrent que les principes libéraux étaient viciés dès le départ. C’est le cas notamment de Jean-Claude Michéa, qui s’applique à démontrer dans sa lecture des philosophes anglais du XVIIe siècle « l’antihumanisme originel des Modernes ». Ces philosophes ont accompagné l’édification d’une « société du moindre mal » neutre dans ses principes, la seule capable selon eux de rendre à nouveau possible une cohabitation polie entre ennemis intimes, dans des nations européennes ravagées par un siècle de guerres de religion. Leur volonté de s’accommoder des vices, voire de s’en servir cyniquement dans l’espoir de bâtir une société meilleure est, selon Michéa, un grave contresens. Dans le meilleur des cas, c’est un « pessimisme de l’intelligence » qu’il situe à l’opposé de son idéal d’une « décence commune » basée sur le « code moral des gens ordinaires », qu’il théorise à la suite de Georges Orwell pour en faire la clé de voûte d’un humanisme basé sur la logique du don et du contre-don. À la tentation de l’égoïsme, empruntée à l’univers mental de la petite enfance, il oppose en effet comme fondement de la sociabilité « la triple obligation de donner, recevoir et rendre », reprise à l’anthropologue Marcel Mauss. Les individus demeurent libres, mais c’est le cycle de la relation (au niveau interindividuel et non communautaire) qui prime alors collectivement. Face à la linéarité simpliste du progrès libéral, Michéa réhabilite une vision dialectique de l’histoire, dans laquelle les deux faces de la même médaille libérale, la politique et l’économique, séduisent alternativement une gauche assoiffée de libertés sociétales et une droite jamais repue de libertés économiques, chacune maudissant les conquêtes de l’autre mais s’en accommodant en vue de l’approfondissement des siennes3, conduisant l’attelage à ce cul-de-sac sur lequel vient buter l’Histoire.


Car si le communisme s’était frontalement attaqué au principe démocratique, et avait été en conséquence combattu et vaincu, c’est aujourd’hui le capitalisme qui a pris le relais en la matière et semble en passe de porter le coup fatal à la démocratie. Le gouvernement du peuple par le peuple est, on l’a vu, une idée qui n’est hélas plus assez moderne pour les élites. Le libéralisme libertaire l’a remplacé


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Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 7.a – Le communisme bouge encore

« L’Histoire ne saurait être brandie afin de discréditer l’idée pour toujours. »
Alain Badiou


Tout au long du XXe siècle, communisme et révolution étaient presque devenus des synonymes. Sans qu’on les regrette particulièrement, sept décennies d’expérience communiste ou en tout cas présentée comme telle prirent fin à la chute du Mur de Berlin. Au début de l’épopée soviétique, une fois la révolution consolidée par la victoire militaire des « rouges » sur les « blancs », Lénine, pragmatique, avait rapidement tenté de freiner la transformation collectiviste de son pays, que son successeur Staline finira par imposer dans le sang et les larmes. Le communisme russe, rapidement à bout de course, s’offrit un répit par sa victoire militaire face à Hitler, puis fut ensuite rasséréné par la révolution chinoise de 1949 menée par Mao Tsé-Toung. Mais lorsque l’URSS s’effondrera sous son propre poids cinquante ans plus tard, alors que la Chine de Deng Xiaoping a déjà entamé sa mue capitaliste, la révolution socialiste ne laissera derrière elle qu’un champ de ruines. Totalement discrédité, le collectivisme emportera alors dans l’opprobre le terme même de révolution. D’Hannah Arendt aux « Nouveaux philosophes », une fraction importante des intellectuels assimilera cette dernière au totalitarisme. C’était la fin des « grands récits » susceptibles d’enflammer les masses, en cristallisant les désirs de changement de millions de personnes autour d’alternatives accessibles au sens commun et dotées d’un réel pouvoir de séduction. C’était la « Fin de l’Histoire », tout simplement.


Trente ans ou presque après la chute de l’empire soviétique, et alors que le fait révolutionnaire parvient à s’extraire de sa gangue totalitaire, le communisme bouge encore. Il s’était fait discret pendant quelques années, comme un blessé oublié sur un champ de bataille se recroqueville pour laisser passer l’orage. Aujourd’hui, même s’il est loin d’avoir pansé ses plaies, l’idéal communiste se cherche un renouveau. Tout particulièrement en France, qui en conserve une tradition importante. Le peuple français, qui n’a jamais réellement expérimenté le collectivisme au sens strict, et sans être aucunement nostalgique de ce que Georges Marchais appelait le « bilan globalement positif » du communisme russe, reste l’un des plus offensifs d’Europe en matière de critique du système capitaliste. Avec le regain de tension sociale offert par le néolibéralisme à la sauce européenne, un Français sur trois souhaite aujourd’hui « abandonner le système capitaliste », comme nous l’apprend un récent sondage pratiqué simultanément dans un certain nombre de pays1. Aucun n’est aussi sévère que la France sur cette question. Les Français sont aussi le peuple qui s’estime le plus « en crise » (un Français sur deux, contre un Allemand sur cinq), et celui qui est le plus convaincu (à 90%) qu’une nouvelle crise économique va éclater dans les prochaines années. Nous avons vu dans un précédent chapitre que la théorie libérale n’est pas en mesure de la prévoir, malgré sa prétention « scientifique ». Voilà bien un point commun qu’elle partage avec la théorie socialiste, au sens de Marx et de Lénine, qui se prétendait tout autant « scientifique » à la veille même de sa fin brutale. « Comment un socialisme qui se disait scientifique a-t-il pu se heurter ainsi aux faits ? » demandait avec malice Albert Camus. « La réponse est simple : il n’était pas scientifique »2. On s’en doutait car, contrairement à la doctrine politique et économique libérale, sa rivale communiste fait depuis longtemps l’objet d’un procès en utopie faisant passer ses défenseurs pour des doux rêveurs à des années-lumière de la réalité du commerce humain, dans tous les sens du terme. Les expériences soviétique et chinoise ont suffisamment démontré la légitimité de cette critique, aussi hypocrite soit-elle lorsqu’elle vient de doctrinaires ultralibéraux.


On ne saurait méconnaître pour autant la dose d’utopie nécessaire à tout projet de changement d’ampleur, aucune d’entre elles ne sachant d’ailleurs être totalement déconnectée du réel. Comme l’écrit le philosophe Federico Tarragoni, toute utopie en fait même nécessairement son point de départ, car elle est « une critique du réel tel qu’il existe, par la puissance analytique de l’imagination »3. La liberté laissée à l’esprit qui s’évade, lorsque cette « mise entre parenthèse de l’ordre et de la domination », laisse enfin le champ libre aux âmes surmenées pour dépasser le « vécu paralysant » entretenu au jour le jour par cette même domination. L’utopie est la force qui pousse au changement, qu’il s’agisse de faire disparaître un ordre devenu inutile, comme ce fut le cas en 1789, mais aussi dans le but d’élaborer des relations humaines et des rapports de production qui se veulent inédits. C’est là que le risque apparaît, à ce point de bascule où le concepteur de l’utopie a besoin d’un « homme nouveau » pour que le scénario qu’il échafaude soit mené à son terme, d’une seule pièce, dans son déploiement complet et cohérent. Tout à la fois prérequis et aboutissement programmé, l’élaboration d’un homme nouveau peut alors faire office de mystique ; elle offre l’horizon nécessaire à l’action collective, à cette foi partagée dans l’avènement d’une organisation humaine supérieure. Aujourd’hui encore, comme l’ont noté le sociologue Christian Laval et le philosophe Pierre Dardot dans leur volumineux Essai sur la révolution au XXIe siècle4, le communisme fait figure d’élément religieux. « La foi est épuisée » écrivent-ils, mais les vieux croyants et les jeunes pousses veulent toujours y croire, car cette supposition est essentielle pour justifier et motiver leur action d’aujourd’hui. Sommés de regarder en arrière pour y puiser leurs références, les derniers communistes se sont faits gardiens de bibliothèques. Moines copistes même, selon Jean Birnbaum, qui met toutes les précautions d’usage avant de comparer les survivants du trotskysme aux ascètes médiévaux mais note tout même qu’à l’instar de ces derniers, ils perpétuent dans sa rigueur et sa quintessence une tradition extrêmement précieuse à leurs yeux. Ils se font un devoir sacré de « se mettre à l’abri des tempêtes, se replier sur l’enseignement des maîtres, et se consacrer, corps et âme, à la reproduction vitale des manuscrits »5.


Si le communisme s’offre aujourd’hui un renouveau, bien timide, ce n’est évidemment pas la garantie de sa victoire finale. Comment pourrait-elle d’ailleurs advenir ? Les stratégies prônées par les divers mouvements communistes à travers l’Histoire, de la grève générale insurrectionnelle (en souvenir de la Commune de Paris et de la prise du Palais d’Hiver par les Bolcheviks en 1917) à la guerre « populaire » au long cours (sur le modèle des épopées de Mao, Hô-Chi-Minh et Ernesto Guevara) semblent inopérantes dans l’Europe du XXIe siècle. Pour l’heure, la résurgence n’est donc pour l’essentiel qu’intellectuelle. Les retours répétés à Marx (après une longue éclipse entamée dans les années 1970 suite à l’essor des « structuralistes ») et le culte des premiers « partageux » de la Révolution française ne sont pas pour autant parvenus à faire revenir le communisme pur et dur sur le devant de la scène. Car il faut nettement différencier ceux qui utilisent les catégories marxistes les plus performantes pour émettre des constats qui peuvent être excessivement pointus, de ceux qui prônent un véritable collectivisme. Un contexte général très largement hostile et une histoire qui n’est pas à son avantage font toujours, et pour longtemps, office de garde-fous efficaces contre toute velléité un tant soit peu sérieuse de collectiviser aveuglément l’intégralité des moyens de production.


Comme le débat sur le socialisme ne saurait évidemment s’en tenir là, les théories critiques passant en revue tous les degrés d’une « collectivisation » éventuelle des hommes et des choses se sont remises à fleurir. En France, malgré le rejet du capitalisme débridé exprimé par la plupart des Français, le communisme strict peine pourtant à élargir son audience au-delà d’un petit public de vétérans et de syndicalistes. Les intellectuels qui mènent aujourd’hui ce rebond sont eux-mêmes des anciens de la pensée critique. Tous ou presque sont septuagénaires. En outre, contrairement aux générations plus anciennes des penseurs politiques radicaux, ils sont universitaires et n’ont que des liens faibles voire inexistants avec les mouvements sociaux et les organisations politiques qui devraient se réclamer d’eux. La plupart de ceux que nous nous apprêtons à citer produisent une recherche extrêmement alambiquée, très exigeante sur le plan philosophique, et littéralement asymptotique, puisqu’elle s’arrête toujours avant de conclure sur du concret. Comme le déplore Frédéric Lordon, on y trouve en général la question de la fin du capitalisme « dans une note de bas de page », noyée dans un flot d’arguties à la limite de la métaphysique. On y discourt notamment beaucoup de la « subjectivation », la constitution du « sujet » révolutionnaire, sans jamais en définir réellement les contours. Malgré les milliers de pages qui ont été écrites à son sujet, le sujet reste, selon Federico Tarragoni, « un concept qui reste en grande partie à construire ». Il ne s’agit pourtant que de tenter de définir le moment et les modalités qui font que monsieur-tout-le-monde devient révolutionnaire, choisit de résister à la domination, refuse le rôle qui lui est assigné et décide de se construire une nouvelle identité combattante dans le feu des événements. Pas de quoi en faire un drame, et les romans le font beaucoup mieux que les essais. En termes philosophiques cependant, la subjectivation politique devient « le processus de production d’un nouveau rapport à soi qui engage l’exercice d’une liberté vis-à-vis de l’expérience vécue de la domination, suppose la constitution d’un collectif virtuel d’appartenance et débouche sur un conflit tenant aux parts et aux capacités qui échoient aux uns et aux autres dans la vie sociale. »6 On comprend mieux pourquoi ce type de littérature ne sort pas de quelques cercles universitaires restreints.


Pour l’historien Marcel Gauchet, le bilan s’impose de lui-même : en matière de communisme aujourd’hui, « la posture remplace le contenu et devient une fin en soi »7. Le manque d’intérêt pratique de la plupart de ses doctrinaires actuels pour la stratégie politique et le moyen terme se fait cruellement sentir. À l’usage, c’est d’ailleurs l’idée anarchiste bien plus que l’idée communiste qui capte les velléités contestataires des jeunesses occidentales modernes. La victoire posthume de Proudhon sur Marx ? Le communisme est aussi handicapé par ce que Gauchet appelle sa « gigantomachie », les alternatives vertigineuses et insurmontables qu’il propose, comme celle entre la propriété totalement privée et la propriété totalement collective.


Les questions stratégiques ont cependant bien évolué au fil des interminables discussions autour du « sujet révolutionnaire ». Qui est-il ? Le prolétariat s’était d’abord vu confier le premier rôle, assisté par la frange la plus « conscientisée » de la bourgeoisie. Mais depuis les années 1970, il est tenu pour acquis dans les milieux intellectuels que la bourgeoisie, même « petite », est beaucoup trop insérée dans la mondialisation, qu’elle bénéficie largement de ses bienfaits et qu’il serait inconséquent de compter sur sa mobilisation. On sait que cette hypothèse pourrait aujourd’hui être remise en cause mais le problème est qu’entre-temps, face à un prolétariat industriel ramolli et en voie de disparition, les intellectuels radicaux se sont choisis d’autres sujets, piochés dans le lumpen ou chez les minorités diverses et variées, ouvrant à la suite de Michel Foucault de nombreux « fronts secondaires » clairement distincts de la lutte émancipatrice originelle que le prolétariat devait mener au nom de tous. Mais là encore, les choses ont fini par évoluer. Un philosophe comme Slavoj Žižek met aujourd’hui en cause la légitimité de ces fronts secondaires, et l’on supposera avec Georges Gastaud que la question de la classe révolutionnaire se résout dans « le prolétariat moderne dans toute sa diversité », des ouvriers aux employés, des manuels aux intellectuels, en France comme à l’étranger, et que tout questionnement supplémentaire sur le sujet révolutionnaire n’est peut-être qu’une perte de temps8.


Pour le reste, Marcel Gauchet diagnostique une « pénurie d’invention » à l’extrême gauche, et c’est bien ce « désert intellectuel ambiant » qui alimente selon lui le sentiment d’impasse qui envahit nos contemporains. Alain Badiou, le représentant français le plus connu de ce communisme qui refuse de quitter la scène l’admet à son corps défendant, lorsqu’il clame face à Gauchet qu’« il faut inventer des formes différentes de l’appropriation collective ». On pensait qu’il s’y employait, mais là n’est pas son propos puisque « ce n’est certainement pas à nous, philosophes, de dicter les formes renouvelées de l’organisation économique ». « Les acteurs impliqués à l’échelle locale ou régionale, poursuit-il, doivent les créer et les gérer eux-mêmes ». Il se trouve qu’ils le font déjà, sans avoir besoin de manuels philosophiques, et sans nécessairement manigancer « la fin de l’État et de la division du travail »9.


Alain Badiou est maoïste, depuis toujours. Nostalgique de la Révolution culturelle, il s’est donné comme mission de retrouver la « fécondité première » du communisme, un idéal sali par la « trahison » stalinienne. Il souhaite voire se réactiver « l’hypothèse communiste », par des expériences concrètes et des rectifications progressives. Sa vision englobe et dépasse la question de la démocratie, qu’il considère dans son essence même comme inexorablement soumise au capital. Il s’est mis en quête d’un compromis improbable entre le refus du parti unique et le refus de l’inorganisation anarchiste qui ne passerait pour autant pas par la case « État » ou « nation ». Car Alain Badiou, dans sa fidélité à Marx, est farouchement internationaliste. De Mao, il ne retient pas l’alliance du patriotisme et du nationalisme prônée par un leader chinois en butte à l’hostilité de ses voisins et particulièrement au militarisme japonais. Homme de son temps, il accepte de bon cœur le terrain choisi par l’adversaire et prétend se mesurer à la hauteur du capitalisme, qui est mondial. La planète ou rien.


Pour patienter, il compte sur « une coagulation d’initiatives » à l’échelle locale, un peu partout dans le monde. Surtout pas l’échelle nationale, car Badiou, cédant sans hésiter au chantage, craint plus que tout l’ostracisme et le boycott des pays capitalistes face à la nation qui oserait proclamer le socialisme à la face du monde. Particulièrement si la France, la « petite » France, s’y aventurait. S’il juge la nation est inutile, c’est en outre parce que l’État doit selon lui disparaître. Là encore, Badiou s’inscrit dans la plus pure tradition marxiste, celle qui attend l’homme nouveau porteur des vertus morales susceptibles de permettre le bon fonctionnement d’un « régime de l’association » qui ferait définitivement abstraction de la propriété privée et de l’État nécessaire à sa préservation. Alors en attendant, Badiou poursuit sa recherche des équilibres idéaux, comme celui qui conciliera la propriété collective et l’absence d’un « collectif totalitaire », ou celui qui permettra la survenue de l’événement par-dessus une « forme-parti » dépassée sans tomber dans l’écueil du « spontanéisme ». Souhaitons-lui bon courage. L’étincelle pouvant venir de partout (disons avec ses mots qu’il « maintient volontairement un certain flou quant à l’identité concrète du sujet collectif »), Badiou abandonne alors Marx pour se faire lutteur des fronts secondaires, comme celui des « sans-papiers » qu’il affectionne tout particulièrement. Sans craindre le contresens puisque l’immigration légale et illégale est réclamée par le patronat, le philosophe parie que la « lutte » menée par ces damnés de la terre exacerbera toujours plus les contradictions du capitalisme et permettra sa déstabilisation.


En France, Alain Badiou fait figure de revenant d’un communisme perdu dans le fonds des âges. À l’échelle du monde que ce dernier affectionne tant, il est l’un des quinze ou vingt théoriciens du retour au collectivisme qui se réunissent à nouveau depuis peu pour des petits raouts internationaux. Est-ce suffisant pour affirmer que la prochaine révolution française, si elle devait avoir lieu, serait communiste ? Bien sûr que non. Les troupes ont disparu, et la jeunesse s’en détourne instinctivement. Le Parti communiste français, la roue de secours du corbillard socialiste, désormais peuplé dans son immense majorité d’honnêtes sociaux-démocrates, ne saurait en outre faire office de réceptacle aux éventuels espoirs collectivistes. Lorsque de tels espoirs existent, ils se lovent au creux des groupuscules, ou trouvent refuge dans certaines maisons d’édition.


Éric Hazan, l’éditeur du Comité invisible, situé au carrefour de plusieurs influences communistes et anarchistes, est l’un de ceux qui cherchent à s’extraire d’un « trotskysme fossilisé » peu à même de faire bouger les lignes. Il revendique fièrement son souhait d’une révolution, une vraie. Et si Badiou ne se soucie plus de la « démocratie », Hazan a depuis longtemps fait litière de la « République ». Une fois la révolution faite (mais sans aucune indication concrète, bien entendu), nul besoin d’élections, car elles feraient vraisemblablement revenir le pouvoir que l’on vient de chasser. Il faut à la place « créer immédiatement l’irréversible », affirme-t-il avec son ami Kamo dans leurs Premières mesures révolutionnaires10. « Construire l’abolition de l’économie », notamment par « l’égalisation des comptes bancaires en un clic », puis la conversion de l’argent en circulation en une monnaie indépendante de tout ordre étatique. Hazan se soucie peu, lui, des bonnes manières entre États. Le commerce n’est plus un enjeu, puisqu’il choisit de tirer les rideaux sur les fronts de l’industrie et de l’emploi : « Le travail ne reviendra pas », affirme-t-il, refusant d’être « compétitif » pour attirer de nouveau les capitaux. Il ne souhaite donc pas que le pays se réindustrialise. Le plus important se situe selon lui dans la vie collective, au niveau local, sur les ruines de l’État-nation. Avec à la clé la disparition des bullshit jobs de David Graeber, mais aussi la fin des marques et des produits différenciés. Puisque la vente des pots de yaourts accule selon Hazan les employés à des « vies insignifiantes », alors la solution s’impose d’elle-même : « Nous aurons de grandes laiteries d’où sortiront des pots sans marque et sans colorants », qui seront sûrement plus signifiantes. Dans sa vision, chacun choisira librement son travail, sans que l’on sache bien ce que cela veut dire. Qui choisirait donc délibérément d’aller empaqueter des pots sans marque ? Et qui s’occupera des poubelles ? Si la réponse est évidente à ses yeux, elle l’est beaucoup moins aux nôtres : ce sont « des petits groupes joyeux et soudés de riverains » qui, à tour de rôle, laisseront de côté les métiers qu’ils se sont choisis librement pour nettoyer eux-mêmes leur quartier aux aurores.


Faut-il faire un homme nouveau pour que ce système fonctionne ? Cela se pourrait bien. Comme Badiou, Hazan prône la fin de l’État, car c’est la contrainte étatique qui transformerait le peuple en « esclaves, soumis et mesquins ». Mais il faut garder espoir, car selon lui la révolution transfigurera cette fange. Révélant la « grandeur populaire » (sans être populiste, bien entendu), elle fera de ces individus « vils, abjects, menteurs et misérables » (merci pour le compliment !) de l’acier d’une toute autre trempe : « des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse ». Des surhommes nouveaux ? Peu importe. Fin connaisseur de l’histoire, Hazan sait le destin de ceux qui ont réellement voulu détruire l’État, et surtout de ceux qui se sont vu obligés de conserver l’État pour parfaire et pérenniser les acquis de leur révolution, quitte à en changer la forme. L’extrême-gauche désordonnée s’est toujours faite écraser, et personne ne le sait mieux que lui puisqu’il cite à ce sujet l’épopée de l’allemand Thomas Münzer, la Commune de Shanghai, les Levellers britanniques ou les poumistes espagnols. Avec beaucoup de suite dans les idées, il en arrive à cette conclusion paradoxale : « nous ne craindrons donc pas le désordre ». Mais pourquoi diable les mêmes causes cesseraient-elles de produire les mêmes effets ?


Reste la question de l’échelle. Comme souvent, c’est la commune qui est privilégiée, considérée comme le lieu de décision idéal. Que faire de la nation ? Elle passe on le sait par pertes et profits, mais revient par la bande, dès qu’il s’agit de nationaliser des industries après l’expropriation en bonne et due forme de leurs propriétaires. Chez Hazan, la nation ne subsiste éventuellement qu’en tant qu’enveloppe, mais il la remanie profondément. En commençant par le rôle de la capitale, qui n’hébergerait plus qu’un comité pourvu d’un grand « coordinateur » et non plus d’un président. Puis chaque ministère, transformé en « comité thématique », s’installerait dans une ville différente afin de décentraliser les fonctions gouvernementales. Sur sa lancée, cet homme d’âge mûr retrouve la fougue adolescente, celle qui fait dire ou écrire des choses sur lesquelles on reviendra au premier coup dur. Pas Hazan, qui n’en démord pas : plus de prisons, plus de police, « des commissariats transformés en studios d’enregistrement », et autres divagations qui ne prêtent heureusement pas à conséquence. Quant à la question du comment, elle est là encore, on l’a vu, la grande absente de cette fresque poignante. Hazan indique déjà ce qu’il ne faut pas faire : reconstituer une organisation révolutionnaire classique qui ne serait ni possible, ni souhaitable, ou bien attendre en vain que d’hypothétiques « conditions objectives » soient réunies pour passer à l’action. C’est ici et maintenant que les luttes doivent communiquer, s’organiser et s’hybrider. Par affinité d’abord, mais surtout par l’ancrage local : « la seule convergence des luttes imaginables est territoriale », affirment Hazan et Kamo. C’est d’ailleurs, précisent-ils avec raison, le seul moyen de transformer des luttes abstraites en luttes concrètes. Une fois les grands penseurs redescendus par la force des choses du monde des idées, le constat selon lequel le territoire, et lui seul, donne corps à la lutte est général. Entre les contestataires de droite et ceux de gauche, la différence principale ne découle que du choix de l’échelle à privilégier. La petite (la commune, le « pays » au sens rural) ou la moyenne (la nation) comme alternatives aux excès des expérimentations à grande échelle : l’Europe, le monde.


L’internationalisme pur et dur, dans toute son abstraction et jusqu’au bout de sa cohérence, est représenté aujourd’hui dans les théories critiques par le courant mené par l’italien Antonio Negri. Avec son acolyte Michael Hardt, Negri a posé certaines bases philosophiques de l’altermondialisme dans un système qui transpose l’ensemble des corps de la souveraineté étatique à l’échelle internationale. Les « acteurs globaux » que sont les États-Unis, l’Union européenne ou l’OTAN y tentent de trouver des compromis avec les « corps aristocratiques » que sont les grandes entreprises multinationales, sous le regard attentif des « corps démocratiques » formés par l’Assemblée générale de l’ONU et les ONG, sur qui Negri compte en dernière instance pour que la « Multitude » puisse s’emparer du pouvoir mondial, une fois celui-ci consolidé par les multinationales et les grands États réunis dans ce qu’il appelle « l’Empire ». Laisser l’ennemi construire la machine, en pensant s’en emparer à la dernière seconde. C’est le même appât qui permit la conversion des gauches radicales européennes à la grande parade bruxelloise, dont elles se méfiaient pourtant avec raison dès l’origine.


Qu’est-ce d’ailleurs que la « Multitude » selon Negri et Hardt ? Un autre de ces concepts censés représenter la puissance de la masse, mais de la masse indifférenciée, indépendamment de toute nation ou de toute classe sociale. Un spectre mou qui n’existe que sous la forme, encore et toujours, de « nomades en mouvements ». Le salut par les sans-papiers a décidément ses adeptes. À moins qu’il ne s’agisse cette fois des businessmen de « l’hyperclasse » décrite par Jacques Attali, qui sont chez eux dans tous les aéroports du monde. Comme son collègue Alain Badiou, Toni Negri part du principe que si l’État « territorialise », c’est dans l’unique but d’assujettir. Il s’appuie sur les hypothèses du « capitalisme cognitif » et d’un troisième âge du capitalisme qui ferait disparaître la rareté pour prétendre que l’Empire, une fois achevé par le haut, tombera naturellement dans ce qu’il continue envers et contre tout d’appeler le « communisme ». C’est Marx au pays merveilleux des imprimantes 3D. Il va de soi que cette manière de penser, en dépit des milliers de pages d’analyses critiques et de commentaires qu’elle a occasionnés, n’a jamais réellement convaincu grand-monde. L’internationalisme naïf fraye de trop près avec celui du Medef ; quant au rôle messianique arbitrairement alloué aux immigrés, faut-il réellement s’étonner qu’il ne rencontre pas le succès escompté, sans qu’il soit pour cela nécessaire de faire mention d’une quelconque xénophobie ?


Bien au contraire, loin des rêves d’une révolution mondiale qui font arbitrairement abstraction des questions religieuses ou ethniques et des modèles de gouvernement qui diffèrent résolument d’un continent à l’autre, il semble plutôt que l’État-nation en tant qu’échelle de coagulation optimale soit en train de faire son retour dans les radicalités de gauche. Un retour remarqué, qui est pour l’instant loin d’avoir emporté l’adhésion générale, mais profite d’une dynamique positive face à un internationalisme éthéré en perte de vitesse. Si l’utopie est un ancien concept en voie de réhabilitation, c’est aussi le cas, comme le fait remarquer Ramzig Keucheyan dans son étude des nouvelles théories critiques, des concepts de « souveraineté » et de « citoyenneté »11.


C’est notamment le cas des « théories de l’impérialisme », dont les grilles d’analyse remettent les États au centre du jeu. Des États qui ont pour la plupart été vidés de leur substance et manipulés par des classes dominantes devenues transnationales, qui pratiquent ce que David Harvey appelle « l’accumulation par dépossession » à l’occasion des dérégulations et privatisations diverses observées depuis quarante ans. Autrefois, le capitalisme progressait en imposant sans relâche sa domination sur de nouveaux territoires, et pouvait à l’occasion concéder telle ou telle conquête sociale dans les régions qui constituaient ses bases arrière. Mais une fois la planète conquise, il n’a d’autre choix pour continuer à progresser que de se retourner contre sa matière première : le travailleur où qu’il soit, et la nation dudit travailleur si d’aventure cette dernière prétendait le protéger. Les économistes « tiers-mondistes », pour leur part, persistent aussi à penser en termes d’État-nations. Ils blâment les occidentaux pour leur influence néfaste dans les affaires du reste du monde sous couvert d’universalisme, et en viennent à prôner pour certains pays d’Afrique ou d’Asie l’autarcie et le développement « autocentré ». On se souvient alors que Lénine lui-même s’était prononcé en faveur de l’autodétermination des peuples, et l’on se rend rapidement à l’évidence avec l’historien américain Benedict Anderson qu’il n’y a pas de « valeur plus universellement légitime » dans le monde que l’État-nation. Mais la mue ne va pas de soi. Ce il reste suspect aux yeux de l’essentiel des penseurs d’extrême-gauche qui souhaitent son dépassement et sa disparition. Bien souvent, ces derniers ne font que déplacer le problème, comme Jürgen Habermas ou Étienne Balibar prônant la souveraineté supranationale et le patriotisme européen dans le cadre de la gestion de la « politique intérieure planétaire ». Giorgio Agamben va plus loin, considérant toute autorité supérieure comme susceptible de tomber un jour ou l’autre dans « l’état d’exception permanent » qui justifiera tout et n’importe quoi – le Patriot Act, les directives européennes, l’état d’urgence, Guantanamo, l’atome, les guerres larvées – au nom de la « raison d’État ».


Pour autant, lorsque les nouveaux communistes décident de mettre temporairement de côté une littérature plus démoralisante que féconde et de s’organiser en dehors des cadres traditionnels afin d’élaborer une nouvelle doctrine stratégique, celle-ci se heurte rapidement à la question de l’État-nation. En Europe, ils constatent comme tout le monde son délitement face à la technocratie eurolibérale qui dispense ses directives depuis Bruxelles. Au Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), Georges Gastaud déplore qu’en matière de réflexion sur le rôle potentiel de la nation, « le déficit d’avant-garde est aujourd’hui comblé par toutes sortes de mouvements réactionnaires, xénophobes et intégristes »12. Pour pallier ce manque, le PRCF propose « l’union des deux drapeaux », le rouge et le bleu-blanc-rouge, pour tenter de juguler le « crime politique » qui consiste à laisser la nation au Front national. Dans un communiqué qui prônait l’abstention aux élections européennes de 2014, cette organisation s’opposait non pas à l’UMPS mais au PMU (le « Parti Maastrichtien Unifié ») et proposait de lui substituer le « Rassemblement Rouge Marianne », invitant à la lutte révolutionnaire pour la triple sortie de la France de l’euro, de l’UE et de l’Otan, « contre la dictatoriale Union européenne, atlantique, patronale, supranationale et fascisante ». Invitée sur le stand du PRCF lors d’une récente Fête de l’Humanité, Marie-Christine Burricand (pourtant déléguée du « véritable » Parti communiste français, celui de la place du colonel Fabien) le reconnaissait de bon cœur : « Aujourd’hui, la question de la nation peut faire l’unité du peuple ». « Nous nous battons, poursuivait-elle, pour que le PCF et tous ceux qui se disent communistes se réapproprient le combat historique pour la nation, pour la souveraineté nationale et l’internationalisme ». Souhaitant voir naître une organisation révolutionnaire communiste à l’échelle de la France, elle approuvait l’idée d’un nouveau « Conseil national de la résistance », que partagent des organisations non communistes comme l’UPR de François Asselineau. Une référence pleine de respect et d’émotion envers la mythique plate-forme mise sur pied par Jean Moulin au péril de sa vie, qui parvint à unir des communistes et des non-communistes afin de libérer le pays de l’occupant et d’entamer par la suite sa reconstruction réussie grâce au fameux « programme du CNR », qui incluait entre autres la création de la Sécurité sociale.


Sur l’échiquier politique, l’évolution du Front de gauche en France Insoumise s’est fait sur fond d’hostilité accrue envers Bruxelles et de réhabilitation du fait national. Face à l’éclosion et au développement de mouvements comme le PRCF, mais aussi le Pardem, qui proposent la fameuse « triple sortie », et ont longtemps reproché à Jean-Luc Mélenchon son « refus de démondialiser », mais aussi face à la fuite de ses électeurs potentiels des catégories jeunes et populaires vers le Front national, le premier parti de la gauche alternative a bien dû s’adapter. Dans le même temps, fondé par des anciens d’Attac, le M’PEP devenu Pardem à la suite d’une scission typiquement de l’extrême-gauche, avait quasiment muté en un parti transcourant, et sa porosité avec ses semblables (dont l’UPR) était flagrante. Dans un communiqué intitulé « Contre les optimistes du Parti de gauche » paru en mai 2015, ce parti choisissait explicitement de renoncer au clivage droite-gauche, la notion de « gauche » étant pour ces militants « perdue et non réenchantable ».


Ce n’est pas l’avis, on le sait, du philosophe et économiste Frédéric Lordon. Il tient farouchement à la « gauche », ce marqueur essentiel qui détermine selon lui la véritable distinction entre ceux qui tolèrent ou encouragent la suraccumulation capitaliste, et ceux qui entendent réellement la combattre. Mais cette gauche, si elle veut réellement se donner les moyens de ses ambitions, doit d’après Lordon opérer un retour express à la nation. Fin 2015, il publie Imperium13, une somme philosophique très fournie visant entre autres à la réhabilitation complète de l’État et de la nation dans le spectre idéologique de la gauche et de l’extrême-gauche, après avoir déjà posé les bases de ce retour dans son précédent opus. La malfaçon décrivait en effet avec force arguments les travers d’une Union européenne intrinsèquement « de droite » et d’une monnaie unique délétère, ainsi que les moyens d’y remédier. Constatant que la sortie du capitalisme n’est pas pour tout de suite, et que la décroissance est déjà là sous la forme de la récession, il insistait sur l’urgence d’agir, « quitte à ce que ce soit d’abord dans le cadre de l’accumulation capitaliste ». Invitant à hiérarchiser le degré d’urgence – la survie du peuple avant celle de l’euro –, Frédéric Lordon décrit la fin de la monnaie unique comme « un progrès, ou plutôt un méta-progrès, c’est-à-dire la condition de possibilité de futurs progrès »14. Il faut, ajoute-t-il à l’adresse de ceux qui souhaitent être cohérents dans leur combat, ne pas avoir peur de la démondialisation, car « combattre le néolibéralisme, c’est d’abord entamer la désescalade des interdépendances, en se montrant capable de penser, si c’est possible, qu’il y a des intermédiaires entre la mondialisation capitaliste et la Corée du Nord ».


La gauche radicale s’était affranchie de la nation. Elle se libère aujourd’hui de l’internationalisme abstrait. Mais c’est en définitive pour mieux se retrouver coincée dans un déchirant dilemme entre le local et le global, ramassé dans l’affreux néologisme « glocal » qui distingue une certaine volonté d’« agir local mais penser global ». Les nouveaux communistes restent internationalistes, et cependant ils ancrent leur combat au sein de processus d’émancipation locaux, voire de problématiques de terroirs. C’est ce qu’Alain Badiou appelle « concevoir l’apport universel de son action », plutôt que de remettre son sort entre les mains de l’État. Sous la plume enflammée du Comité invisible, on apprend que « partout cela conspire ». En collant l’oreille au sol, on peut entendre « une vague mondiale de soulèvements qui communiquent imperceptiblement ». Sans leaders, sans organisations, sans revendications. Juste un mot d’ordre qui fera à coup sûr l’unanimité : « Dégage ! », et le soulèvement produira le peuple.


Mais quel peuple au juste ? Sera-t-il attaché à son pays, à sa langue maternelle ? À première vue, selon le Comité, il vaudrait mieux l’éviter, car « en matière de retour à la nation, les fascistes auront toujours le dessus »15. Un complexe d’infériorité décidément tenace et dont on se demande d’où il peut bien venir. Mais quelques pages plus tard, l’exaltation de l’expérience mexicaine du sous-commandant Marcos donne lieu à de très belles lignes sur cette terre qui décidément ne ment jamais, surtout lorsqu’elle se fait appeler « Najx » dans la tradition indienne, et qu’elle rend possible l’existence de « Kajp », le peuple, qui en retour donne un sens à la terre. Il suffirait simplement que le territoire ainsi défini ne fasse pas nation, mais face à « l’espace infini de l’organisation marchande », comme l’écrit le Comité, chaque peuple a toujours besoin d’une terre où s’inscrire. En découle fort logiquement la mission impérative de se réapproprier des territoires accaparés par les « pôles d’attractivité et de compétitivité » et les aéroports en zone humide. Par refus de la nation, l’attrait du territoire se réalise à l’échelon hyper-local, le « pays » au sens des trois collines et des quelques villages qui parlent tel patois plutôt que tel autre. N’en tirons pas de conclusion hâtive : il se passe en effet beaucoup de choses au niveau de ces territoires, et l’évocation des expériences qui y sont actuellement menées fera plus loin l’objet d’un chapitre.


La nation refait tout de même surface car la social-démocratie n’a pas dit son dernier mot. À tout prendre, le réformisme bien compris, bête noire des communistes purs et durs, reste en définitive l’expérience qui laisse le meilleur souvenir, la nostalgie la mieux partagée et la plus féconde. Pas le réformisme dévoyé dans la version proposée par l’actuel centrisme français, avec son train habituel de « réformes » en faveur du libéralisme mondialisé et de l’affaiblissement de l’État, mais les réformes du capitalisme lui-même par la seule entité qui soit à même de lui tenir tête, des réformes qui permettent de tempérer ses mauvaises tendances voire, dans le meilleur des cas, de juguler ses terribles excès et, ne rêvons cependant pas trop, d’en condamner les fautifs. Le rôle antirévolutionnaire de la réforme et des conquêtes sociales qui est posé comme un dogme depuis Karl Marx a peut-être fini sa course dans la victoire sans pareille du turbocapitalisme. En cette matière comme en d’autres, pour permettre la réalisation d’un programme qui n’est pas en lui-même « révolutionnaire », il faudrait aujourd’hui faire une révolution.


Le modèle social-libéral français date justement du fameux Conseil national de la Résistance, ce compromis historique entre gaullistes et communistes face à la domination militaire allemande. Le PCF, surnommé pour l’occasion « Parti des fusillés », avait accédé au pouvoir de 1945 à 1947, jouant de tout son poids dans la balance avant d’être expulsé sans ménagement du gouvernement une fois la situation stabilisée. La menace communiste à l’Est s’était chargée de tempérer les ardeurs ultralibérales en Europe de l’Ouest, permettant d’y pérenniser le compromis social-démocrate sur une longue durée, puis le Mur finit par tomber. Alain Badiou attend toujours « l’événement » qui viendra mettre un peu d’imprévu dans cette triste « fin de l’Histoire », mais il reconnaît bien volontiers que, si l’événement en question venait à ne pas se produire dans les modalités souhaitées, la réactivation de l’hypothèse communiste resterait tout de même utile à tous, demain comme hier, afin que les démocraties libérales asservies par le capital réapprennent « la modération et la redistribution » qui ont disparu en même temps que le modèle alternatif susceptible de les menacer. Dans la discussion passionnante qui oppose Alain Badiou à Marcel Gauchet, ce dernier saisit évidemment la balle au bond. Partisan de l’ouverture d’un « troisième âge du réformisme démocratique » (qui n’a rien à voir avec l’âge canonique des théoriciens communistes), il s’autorise la conclusion définitive selon laquelle l’hypothèse communiste ainsi relancée « n’a pas de consistance propre et ne trouvera des « effets de réalité » que dans les compromis qu’elle permettra d’obtenir au sein des démocraties renouvelées »16.


Le collectivisme brut n’a décidément pas bonne presse, y compris chez les nouveaux contestataires. Après tout, il n’est pas absurde de considérer que le libre commerce cimente l’humanité depuis des temps anciens, bien antérieurs à la naissance des religions du Livre. De quand date l’économie de marché, au sens de l’échange et de la formation des prix sur une place donnée pour des produits donnés ? On serait tenté de répondre : « depuis Mathusalem », mais on serait encore loin du compte. Les trois grands monothéismes ont pris ce train en marche et aucun ne prétend d’ailleurs interdire ni même limiter le commerce. En revanche, les religions insistent d’une seule voix sur l’interdiction formelle de truquer les balances. Ce qui est ainsi prohibé, c’est la malhonnêteté dans l’échange et elle seule ; ni l’échange en lui-même, ni l’accumulation de capital dans des limites raisonnables, la question du dépassement de ces limites étant traitée par la charité et l’hospitalité. En matière de monnaie, les grands textes s’accordent à nouveau pour s’attacher au tangible, privilégiant les métaux précieux (du statère d’argent avec lequel Pierre paie l’impôt du Temple jusqu’au Dinar en or mentionné dans le Coran) sur les monnaies sans valeur intrinsèque, sans imaginer une seconde faire disparaître la circulation monétaire.


De son côté, le sentiment de propriété défend toujours âprement son statut de constante psychologique majeure. « Le moi d’un homme est la somme de tout ce qu’il peut appeler mien », avait écrit le philosophe William Jones, et plus tard Simone Weil placera ce sentiment parmi les « besoins sacrés de l’âme humaine ». La propriété des objets familiers d’usage courant est essentielle, ajoute-t-elle, car ils sont pour l’âme « comme le prolongement des membres du corps ». Chaque homme doit sentir que tout ce dont il se sert régulièrement est d’une manière ou d’une autre à lui, outil de travail inclus, et si la propriété en question se trouve être collective, l’individu se l’appropriera tout de même pour lui, par la pensée. Pour la philosophe, il va de soi que la propriété collective doit nécessairement venir équilibrer la propriété privée, qu’il s’agisse des services publics offerts à tous sans distinction, jusqu’aux monuments et demeures des rois, rendus accessibles à la population. Ce faisant, « le luxe que presque tous les êtres humains désirent est ainsi accordé même aux plus pauvres »17. La propriété privée, tant qu’elle se tient dans des limites raisonnables (chacun ayant sa définition de ce qui est « raisonnable » en l’espèce), n’entre pas en contradiction formelle avec l’accomplissement de la liberté individuelle, elle en est même une conséquence. Michelet, dans ses réflexions sur la Révolution française, en défendait le principe en arguant que « la propriété n’est rien que la concrétisation des fruits de l’activité libre »18.


L’échange marchand à petite échelle et tout ce qui constitue « l’économie de marché » dans sa version plus complexe, disons à l’échelle d’une nation moderne commerçant avec ses homologues derrière des barrières douanières raisonnables, doivent être clairement distingués de la « société de marché » contemporaine dont le progrès a tout transformé en « marché », y compris le vaste domaine qu’on croyait jusqu’alors « non-marchand », et qui se noie aujourd’hui peu à peu dans les « eaux glacées du calcul égoïste » si justement décrites par Marx. C’est bien dans cette optique que l’historien Fernand Braudel tenait à définir une séparation claire entre économie de marché et capitalisme. L’une est fait d’échanges directs et transparents, limitant les imprévus et la capacité de profit, tandis que l’autre instaure des chaînes commerciales et logistiques complexes qui finissent par jouir d’une autonomie malsaine qui leur permet de s’arroger systématiquement la plus belle part du gâteau. Mais là encore, personne ou presque n’envisage de revenir en arrière. On lit souvent dans la littérature alter qu’il est aujourd’hui « plus difficile d’imaginer la fin du capitalisme que la fin du monde », et même Jean-Claude Michéa reconnaît bien malgré lui que le combat s’est déplacé, qu’il s’agit désormais au mieux de réguler les excès du néolibéralisme, « le préfixe « néo », écrit-il, étant naturellement là pour nous rappeler que le libéralisme, en lui-même, est désormais incontestable »19.


L’objectif modeste mais devenu par la force des choses hautement révolutionnaire d’un nouveau consensus social qui permettrait une prospérité et une stabilité relatives, ainsi que la possibilité d’un travail décent à un salaire décent pour tous, n’ont certes pas l’élégance et la hauteur de vue des grandes envolées philosophiques d’antan. Mais pour y parvenir, on en vient aujourd’hui à redécouvrir les vertus de l’autogestion, ou à réactiver l’hypothèse des conseils et des communes. Sans jouer la partition jusqu’au bout car, comme l’a écrit Frédéric Lordon, « sortir du capitalisme, c’est une habitude du commun et de la liberté ». Une habitude qui doit être générale ou n’être pas, qui devra incuber au fil du temps si les événements la favorisent, et qui d’ici-là reste jusqu’à nouvel ordre du registre de l’idée agréable, de l’objectif lointain à viser. En attendant, il faut bien faire avec ce qu’on a. Et notamment l’État, ce golem doté d’une force d’entraînement colossale, qui offre sans retenue ses capacités à qui daigne en prendre les rênes pour le diriger vraiment. Un État qui a grandement évolué depuis l’époque de Marx et de Lénine, depuis cette Prusse militarisée et son drapeau noir. L’État issu du Conseil national de la Résistance, celui de la Sécurité sociale, qui a accordé des droits réels aux ouvriers et aux citoyens les plus défavorisés, n’était pas l’État oppresseur et simple instrument de la classe dominante que les pionniers du communisme avaient sous les yeux en Europe à la fin du XIXe siècle. Entre temps, Keynes, Ford et Beveridge avaient fait leur œuvre. Les inventeurs du social-libéralisme n’étaient pas des socialistes, ils étaient totalement libéraux. Des vrais libéraux, cohérents, qui savaient que des règles du jeu strictes et une savante redistribution étaient seules capables de faire tourner le système du libre marché à long terme et sur des bases saines.


Sous certaines conditions donc, le marché restera pour longtemps la forme la plus éprouvée permettant les échanges et le développement des économies. Faudra-t-il faire la révolution pour revenir à ces conditions sûrement sous-optimales d’un point de vue théorique, mais qui sont les seules ayant survécu à l’expérience ? Le sociologue Jean Duvignaud s’en doutait dès 1973 lorsque, constatant la petite mort des grandes utopies et pressentant la domination ultralibérale, il notait que le mot de révolution « ne désignera plus rien d’autre qu’un désir d’aménagement rationnel de l’inévitable croissance »20. Il est vrai qu’aujourd’hui les programmes politiques dits révolutionnaires ressemblent à s’y méprendre aux programmes sociaux-démocrates qui avaient cours il y a à peine trente ans. Le trotskyste Daniel Bensaïd le reconnaît sans peine dans un ouvrage qu’il a pourtant intitulé Tout est encore possible21 ; il y explique que « les revendications et les mots d’ordre n’ont pas une signification intrinsèque, hors du temps, ils s’inscrivent dans des rapports de forces ». Et ces derniers se sont considérablement déplacés, après plusieurs décennies de reculs sociaux et de défaites cuisantes. « Les exigences se limitent donc au rétablissement des services publics ou à l’élargissement de la question du logement », conclut le dirigeant de l’ancienne Ligue communiste révolutionnaire. Pour le déplorer, car cela mène paradoxalement à plus d’État, et non à moins.


A l’issue de ces quelques réflexions, peut-on affirmer que cette volonté d’un retour du compromis social et de son fourreau favori, l’État-nation, constitue réellement un frein à une éventuelle nouvelle révolution française ? Pour le Comité invisible, on le sait, la messe est dite : « Un peu de nationalisme, un zeste d’économie sociale et solidaire et l’insurrection peut bien attendre »23. S’ils viennent d’un pouvoir hypocrite, assurément, mais est-ce si simple ? Il semblerait plutôt qu’aujourd’hui le patriotisme au sens large soit non pas devenu par magie la force révolutionnaire qu’il n’aurait jamais su être, mais redevenu ce qu’il avait toujours été, et qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire tout le contraire : l’une des plus grandes incitations à renverser la domination, comme la Révolution française de 1789 puis la vague de décolonisation n’ont cessé de le montrer partout dans le monde, pour le meilleur ou pour le pire. « Les capitalistes et les fascistes auront toujours le dessus sur ce sujet », nous met-on systématiquement en garde à gauche, avec quelques bonnes raisons pour cela. Pour les capitalistes, l’affaire est entendue, c’est justement dans leur escarcelle qu’est tombée la nation, et qu’il s’agit justement d’aller la récupérer. Ce qui bloque en réalité, pour beaucoup de militants de la gauche radicale, c’est la « menace fasciste ». L’évaluation détaillée du poids réel de cette menace sur la France pouvant à elle seule faire l’objet d’un ouvrage, on se contentera ici d’observer avec Lionel Jospin à quel point l’antifascisme des années 1980 et 1990 « n’a été que du théâtre »24, et de conclure avec Pierre-André Taguieff que le populisme moderne est bien plus « postfasciste » que « néofasciste »25, notamment car il fait appel à des revendications hyperdémocratiques qui sont par nature bien éloignées du fascisme traditionnel (les référendums d’initiative populaire notamment, qui font plus penser à la Suisse actuelle qu’à l’Italie du Duce).


La résurgence récente de l’antisémitisme de gauche, ce « socialisme des imbéciles », ne parvient pas à donner corps à une véritable menace fasciste en tant que telle, qu’elle soit électorale ou insurrectionnelle. Dans une France qui n’a jamais été aussi peu raciste26 et où l’ultra-droite ne parvient pas à s’extraire de la marginalité, cette prétendue menace, employée avant tout semble-t-il pour interdire à la gauche de s’intéresser de nouveau de près au fait national, ne saurait donc nous dispenser d’analyser sereinement le retour en force de ce dernier.


Notes du chapitre 7.a
1 Sondage Ifop pour La Croix, 27 janvier 2016.
2 L’Homme révolté, Albert Camus, Folio Essais, 1985.
3 L’Énigme révolutionnaire, Federico Tarragoni, Les Prairies ordinaires, 2015.
4 Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Pierre Dardot et Christian Laval, La Découverte, 2014.
5 Leur jeunesse et la nôtre, Jean Birnbaum, Stock, 2005.
6 Federico Tarragoni, op. cit.
7 Que faire ?, Alain Badiou et Marcel Gauchet, Philosophie Éditions, 2014.
8 Sagesse de la révolution, Georges Gastaud, Le Temps des Cerises, 2009.
9 Alain Badiou et Marcel Gauchet, op. cit.
10 Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo, La Fabrique, 2013.
11 Hémisphère gauche, cartographie des nouvelles pensées critiques, Ramzig Keucheyan, Zones, 2013.
12 Georges Gastaud, op. cit.
13 Imperium, Frédéric Lordon, La Fabrique, 2015.
14 La malfaçon, Frédéric Lordon, Les Liens qui Libèrent, 2014.
15 À nos amis, Comité invisible, La Fabrique, 2014.
16 Alain Badiou et Marcel Gauchet, op. cit.
17 L’Enracinement, Simone Weil, Folio Essais, 1990.
18 Histoire de la Révolution française, Jules Michelet, Robert Laffont, 1998.
19 Le complexe d’Orphée, Jean-Claude Michéa, Climats, 2011.
20 Jean Duvignaud pour la revue Cause commune, 1973, cité par Jean Ziegler in Retournez les fusils, Seuil, 2014.
21 Tout est encore possible, Daniel Bensaïd, La Fabrique, 2010.
22 Émanciper le travail, Bernard Friot, La Dispute, 2014.
23 Comité invisible, op. cit.
24 Lionel Jospin, Répliques, France Culture, 29 septembre 2007.
25 L’Illusion populiste, Pierre-André Taguieff, Flammarion, 2002.
26 Lire à ce sujet « Le recul du racisme et de l’antisémitisme » (Guy Sorman, Contrepoints.org, 2 novembre 2014) et « Contre toute attente, la tolérance a gagné du terrain en France en 2015 » (Maryline Baumard, Le Monde, 2 mai 2016).

Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 8 – La nation, qu’on le veuille ou non

« La France est le seul pays au monde où l’on n’apprend pas à aimer la France. »
Milan Kundera


À ce stade de notre réflexion, le temps est venu de s’attaquer de front à la question de la nation, à l’occasion de sa réapparition appuyée dans le débat politique après plusieurs décennies d’éclipses. Car le mouvement de l’Histoire semblait à première vue aller vers une échelle toujours plus large : le triomphe des nations-continents que sont les États-Unis ou la Chine ainsi que l’exemple de la construction européenne ne contredisent pas ce qui semble aller de soi, et c’est donc tout naturellement que beaucoup de « progressistes » se considèrent déjà comme appartenant à la planète entière, cette nation universelle qui n’est finalement que l’étape d’après. Ils affirment avec bienveillance leur identité de citoyens du monde, sans toutefois demander à leurs nouveaux concitoyens ce qu’ils en pensent, et lâchant en quelque sorte la proie pour l’ombre, ils le font avant même de pouvoir envisager l’exercice d’une quelconque souveraineté mondiale. Le progressisme en tant que courant général de pensée étant remis en question sur nombre de ses aspects, l’internationalisme abstrait qui en est l’un des piliers principaux et qui sied si bien au libre-échange généralisé est en train, lui aussi, d’être jeté avec l’eau du bain. Face à la crise, et contrairement à ce qui a tant été promis, les problèmes posés par le néolibéralisme mondialisé semblent ne pas pouvoir être résolus à l’échelle globale, par de grands sommets internationaux qui ne font toujours que conforter la mondialisation sauvage. Du côté de l’opposition altermondialiste, la tentative de créer des contre-sommets ne s’est pas révélée autrement concluante, en dépit de plus d’une décennie d’essais répétés. Une partie importante de la gauche radicale admet désormais que les conditions premières de toute reprise en main ne peuvent être que nationales, car c’est à cette échelle que résiderait finalement le plus grand potentiel démocratique. Quant à la menace « fasciste » ou prétendue telle, elle est bien plus souvent agitée pour masquer des trahisons politiques et détourner des colères que pour signaler en toute bonne foi la potentialité d’un véritable danger mortel.


Pour s’en convaincre une fois pour toute, il faudrait d’abord en finir avec les amalgames excessifs entre la nation et la race, du moins pour ce qui concerne la France. À l’origine, les « nations » de la Bible désignent des peuples de taille réduite, si on les compare à ceux qui recouvrent aujourd’hui notre planète surpeuplée. Elles font référence à des communautés de naissance, sortes de familles élargies, génétiquement puis métaphoriquement, avec chacune ses dieux et ses grands patriarches. Une famille, mais on pourrait aussi tout aussi bien dire une race, au sens ancien du mot qui désignait couramment une lignée. Longtemps, « race » et foi furent les dénominateurs communs des nations en formation, bien plus que la langue, d’ailleurs, jusqu’aux environs du XVIe siècle. Avec les guerres de religion, les frères s’opposant aux frères, le moment arrive fatalement où la nation finit par s’émanciper de la spiritualité et où par conséquent, comme l’écrivait à l’époque Michel de l’Hospital, « l’excommunié ne laisse d’être citoyen ». La nation française, première du genre à cette échelle sous la direction de ses rois, donnera aussi à la nation sa définition moderne, républicaine, en 1789, puis sera à l’origine d’une déferlante nationale-libérale dans toute l’Europe en 1848. Cette nation-là était arrivée à s’extraire du piège inextricable du différentialisme, à se situer « par-dessus et à la place des conflits religieux ou ethniques », comme l’explique notamment l’essayiste Eric Werner1. Le pays des bruns, des blonds, des roux, des petits, des grands, des mats et des clairs affichait de lui-même sur les visages de ses habitants son éternelle position géographique de carrefour, au croisement des influences celtes, nordiques, slaves et méditerranéennes présentes sur le vaste continent. Et de fait, même si certains d’entre eux ont pu à l’expérience se révéler racistes, parfois même cruellement, la « race » n’a jamais vraiment fait partie des préoccupations principales des Français. Dans une conférence donnée en 1882, en pleine épopée coloniale, Ernest Renan expliquait déjà qu’il ne pouvait y avoir de définition raciale de la nation car « l’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie ». Aujourd’hui moins que jamais, sauf peut-être dans l’esprit embrumé de quelques jeunes identitaires, l’idée de nation française n’est définitivement associée à une race. Elle est historiquement ouverte sur l’étranger comme l’ont montré les Anglais, les Italiens, les Belges ou les Suisses qui ont contribué à écrire son histoire politique et culturelle au fil des siècles, et bien plus encore aujourd’hui pour ce qui concerne d’autres continents. On peut alors affirmer sans risque avec Michel Onfray que « si une majorité de Français sont souverainistes, cela n’implique pas qu’ils soient xénophobes »2.


En dernière analyse, tout le monde ou presque se situe quelque part entre la définition dite « de droite » de la nation, le produit d’une langue commune et d’un héritage façonné par l’Histoire, et celle « de gauche », qui se concentre exclusivement sur le contrat républicain. Ernest Renan était parvenu à conjuguer les deux versants dans une seule définition (le fameux « plébiscite de tous les jours »). Un siècle plus tôt, déjà, une grande révolution les avait fait coexister, chassant des nobles qui s’étaient, selon le mot de Sieyès, mis d’eux-mêmes « hors de la nation » en prétendant n’avoir pas le même sang que le peuple, tandis qu’elle prouvait dans le même temps qu’il était possible d’hériter d’une histoire sans avoir nécessairement dans les veines le sang des grands anciens. Avec Renan puis Marc Bloch, il deviendra possible de fonder son patriotisme sur le rejet révolutionnaire de l’Ancien régime tout en héritant de Versailles.


On notera en passant que ceux de nos compatriotes qui brocardent le fait national et imaginent tout de même une nouvelle révolution – française ou mondiale – ne peuvent s’empêcher de le faire à la française. Le fait qu’ils participent à la communication mondiale n’implique pas, selon le mot de Pierre Manent, qu’ils parviennent à réellement y faire communauté…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 9 – État, douanes, dette et monnaie

« En vérité, le but de l’État, c’est la liberté. »
Spinoza


En elle-même, la nation est évanescente, elle n’est qu’une projection fragile émanant des âmes et des cœurs. Aussi chaleureuse qu’elle se montre, elle doit, pour parvenir à actionner le réel, se faire cocon pour le plus froid des monstres froids, l’État. À elle de le mater, d’arriver pour le moins à contenir les excès et les dérives inévitables de toute grande organisation administrant d’un seul mouvement le destin de millions d’individus. La nation, autrement dit le peuple, est en charge de la bonne marche de son propre État, qui ne pioche ses fonctionnaires nulle part ailleurs qu’en son sein. Par ses actions quotidiennes, par son vote, par sa volonté de s’impliquer dans le cours des événements, chaque population est en quelque sorte comptable de son propre État, ce golem sorti d’elle-même. Une créature qui sait se montrer incroyablement rigide, butée et dogmatique, autant qu’elle peut s’avérer généreuse et respectueuse des droits de chacun. L’État, s’il est dirigé vers l’objectif d’une prospérité soutenable par des équipes conscientes de leur rôle historique et imprégnées de leur récit national et des valeurs positives qui s’en dégagent, se révèle un atout irremplaçable pour sa population. Dans le domaine économique notamment, les armes dont la France disposait lui ont été peu à peu retirées depuis son entrée dans le marché commun européen : douanes, gestion souveraine du péril de la dette et indépendance monétaire, autant de questions qui ne sont plus abordées dans les cercles dirigeants car elles ont été tranchées une fois pour toutes. Leur retour appuyé par les marges, aujourd’hui presque totalement acquis – si l’on exclue les syndicats qui appuient pour l’essentiel l’opinion orthodoxe en la matière –, se heurte au mur de l’indifférence de la part de pouvoirs publics qui restent infatigablement sourds à ces débats de bonne tenue, menés par des intellectuels reconnus. Une chose reste cependant certaine : l’État n’a pas encore été définitivement relégué, comme le prévoyait Engels, « au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».


Commençons par la question douanière. Ce qu’on appelle le protectionnisme, la taxation par l’État des importations de biens et services en provenance de l’extérieur, s’oppose au libre-échange intégral face auquel il a pour l’heure perdu la partie, puisque ce dernier est aujourd’hui imposé par les traités européens. Cette domination est tout sauf inédite. Aussi loin que l’histoire du capitalisme nous l’enseigne, le commerce mondial a toujours vécu des phases de protection aiguë et d’autres d’ouverture très large. Celle que nous expérimentons aujourd’hui n’est pas la première à avoir atteint pareille ampleur, puisqu’on peut sans peine la comparer à la période entamée en Europe sous le Second Empire vers 1860 et qui s’achèvera par le tarif allemand de 1879 suivi, en France, des fameux « tarifs Méline ». Dans l’intervalle, en 1873, la première grande crise financière systémique moderne avait frappé le monde développé, ralentissant pendant de longues années le développement des économies européennes. Jusqu’au retour en force des protections douanières à la fin du siècle. Les partisans français du libre-échange raillent souvent les tarifs Méline, imposés en 1892 par un homme politique soucieux de défendre les intérêts agricoles de son pays. Il entendait « retourner à la terre », et se souciait peu d’une industrie dont c’était pourtant le tour. Aujourd’hui, ceux qui veulent sauver ce qui peut encore l’être et amorcer la réindustrialisation du pays en instaurant des protections douanières sont dénoncés par leurs adversaires comme des descendants de Méline, des passéistes qui ratent le train des « services » pour tenter vainement de réanimer un secteur industriel irrémédiablement condamné. Il y a un siècle pourtant, comme l’a découvert l’économiste Paul Bairoch, et contre toute attente si l’on suit les doctrinaires néolibéraux, ces années placées sous le signe de la protection sont celles où le commerce s’est le plus développé, alors qu’il avait faibli, ainsi que la croissance européenne, sous le précédent règne libre-échangiste. La véritable valeur venant de la production et non de la transaction, chaque pays ayant retrouvé son dynamisme interne était prêt à se projeter sur les marchés extérieurs et multipliait en réalité les échanges1.


De force d’appoint pour la croissance propre à chaque pays, le commerce international fut alors un peu trop rapidement pris pour le moteur de celle-ci et l’on décida, au mépris des précédentes expériences, d’abaisser de nouveau les barrières douanières en Europe. Au début du XXe siècle, le constat était pourtant clair : les grandes nations développées avaient vu leur industrie décoller grâce à des protections solides. Qu’il s’agisse des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne ou du Japon, ce dernier pratiquant toujours aujourd’hui le cloisonnement douanier avec la même vigueur. Mais les États occidentaux ont, selon l’expression consacrée, retiré l’échelle derrière eux, en imposant au monde à partir de 1945 un abaissement progressif et généralisé des bannières douanières, sous l’impulsion des États-Unis qui étaient jusqu’alors le pays le plus protectionniste de la planète


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 9.a – Sortir

« Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire » François Hollande


« Sortir de l’Europe, c’est la guerre » Emmanuel Macron


En France, nombreux sont ceux qui souhaitent que leur pays prenne ses distances, à différents degrés, avec l’Union européenne et l’OTAN. Mais les chances que leur vœu se réalise sont faibles s’ils ne renversent pas d’abord la table chez eux. Une petite partie d’entre eux en ont clairement conscience, tandis que la plupart des autres expérimente une phase plus ou moins longue de transition vers un nouveau paradigme. Les avis tendent néanmoins à converger à mesure que les données montrant le vrai visage de Bruxelles et de l’Alliance atlantique qui en est le versant militaire se diffusent à bas bruit dans la population. Les bataillons eurocritiques enflent au rythme des défections du camp adverse, et le trajet ne se fait qu’en sens unique, s’opérant inévitablement autour des différentes déclinaisons du principe de souveraineté.


Le retour des frontières tout d’abord, réclamé selon l’Ifop en juillet 2015 par plus de sept Français sur dix, encouragés en cela par la série d’entorses à Schengen déjà observées partout en Europe, qu’il s’agisse de contenir les flux de migrants (comme le Danemark dès 2011 et certains pays d’Europe de l’Est par la suite) ou d’interdire les déplacements de manifestants (à l’occasion par exemple du G7 de 2015 en Allemagne). Pour ce qui concerne la monnaie commune et les institutions bruxelloises, on apprenait par le grand baromètre Ipsos/Cevipof de janvier 2014 que la sortie de l’euro séduisait déjà plus de la moitié des ouvriers, et que l’Union européenne ne représente désormais plus un espoir que pour un Français sur trois, contre 40% qui la jugent « inquiétante ». Du côté des cadres, naturellement europhiles, on n’en trouve plus un sur deux pour la défendre. Une enquête OpinionWay montrait dans la foulée que près de six Français sur dix disaient ressentir « déception, crainte ou rejet » à propos de l’Union européenne. En mai de la même année, c’est l’institut CSA qui publiait un sondage dans lequel 51% des Français seulement affirmaient explicitement souhaiter que la France continue d’appartenir à l’Union, contre 67% dix ans plus tôt. Les ouvriers, pour ce qui les concerne, ne sont plus que 30% à considérer que la France est mieux dedans que dehors. Au même moment, et pour l’Union toute entière, l’Eurobaromètre affirmait que six européens sur dix n’ont « pas confiance » dans les institutions de Bruxelles !


La France, elle, est fondamentalement découpée en quatre quarts. Selon un sondage éclairant réalisé par l’institut BVA en mars 2014, un quart souhaitait la fin pure et simple de l’Union européenne, tandis qu’un deuxième quart ne voulait conserver qu’un système de coopération considérablement simplifié et beaucoup moins engageant. Le troisième quart de la population est d’accord pour continuer l’intégration mais par des cercles concentriques : une « petite Europe » plus intégrée, au cœur d’une « grande Europe » plus lâche. Un doux rêve qui s’avère très compliqué à envisager en l’état actuel des traités qui ne sont amendables qu’à l’unanimité des vingt-sept États-membres. Une fois enlevées les non-réponses, il ne reste finalement plus qu’un Français sur cinq (et moins encore depuis le Brexit) pour souscrire à la poursuite de l’intégration tout court, qui est pourtant le choix unanime des dirigeants de l’Union européenne telle qu’elle est, et non telle que l’on voudrait qu’elle soit. En 2016, deux mois après le référendum anglais, un sondage OpinionWay annonçait que 52% des électeurs souhaitaient la même consultation pour eux-mêmes et le président Macron déclarera à la BBC le 20 janvier 2018 que les Français auraient « probablement » voté la sortie de l’Union s’ils avaient été consultés par référendum.


Les Français sont loin d’être isolés. En Autriche, le « Comité Sortir de l’euro » mobilise des intellectuels et des activistes, et les 260 000 signataires de sa pétition ont permis son examen au Parlement de Vienne (en vain, faut-il le préciser ?). En Italie, un appel à signatures similaire du Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo a recueilli 50 000 noms en deux jours, puis rapidement plus de 100 000, et ça continue de monter. Partout les sondages ou les votes sont unanimes, surtout chez ceux qui ont eu la sagesse de se tenir aux marges de l’Union : le Royaume-Uni et son Brexit, ou la Suède, qui avait dit non à l’euro à 55% par référendum en 2003 et donnerait la même réponse à près de 80% aujourd’hui, un suédois sur deux seulement restant favorable à la présence de son pays dans l’Union européenne. Les Islandais ne souhaitent plus y rentrer, tout comme les Norvégiens et les Suisses. Pire encore, le désamour a atteint les hautes sphères du pouvoir. Au gouvernement finlandais par exemple, qui répète chaque année depuis 2011 qu’il proposera à son peuple un référendum de sortie si on continue de le pousser à bout, ou en Italie, lorsque Silvio Berlusconi alors Premier ministre avait explicitement menacé Bruxelles de sortir la péninsule de l’euro si les instances européennes restaient à ce point sourdes au point de vue des Italiens sur leurs affaires. Un point de vue partagé à Varsovie, mais aussi à Budapest, où le président de la Diète de Hongrie a déclaré en octobre 2014 qu’il était prêt à voir son pays quitter l’Union « si Bruxelles continue de vouloir dicter sa politique ». À Vienne et Prague, aussi, où les vagues « populistes » ont dominés les élections récentes, on en parle de plus en plus ouvertement. En France bien sûr, rien à déclarer. « Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire », avait ânonné François Hollande à la veille des élections européennes de 2014, contre toute logique d’ailleurs puisqu’il est devenu évident, au point où nous en sommes, que ce sont ceux qui quitteront dans les premiers le train en marche qui écriront justement l’Histoire, comme les Britanniques ont déjà commencé à le faire.


Cet avis est partagé par de nombreux intellectuels, des militants et même des hommes d’affaires, dont les arguments n’atteignent jamais les dirigeants de l’Europe. En Allemagne, l’universitaire Wolfgang Streeck détonne lorsqu’il affirme que l’euro est « un projet monstrueux », car il greffe la même monnaie sur des économies très différentes, ce qui constitue selon lui un « crime économique ». Il ajoute sa voix à celle des dizaines d’économistes, dont plusieurs prix Nobel qui souhaitent la disparition de la monnaie européenne pour cette même raison. Le britannique Christopher Pissarides, un ancien défenseur de l’euro qui tourna casaque en 2015 en fait partie, avec Joseph Stiglitz et bien d’autres. La grande uniformisation européenne a terriblement asséché la capacité d’invention des classes politiques du continent. Jusqu’à présent, c’était sa diversité qui avait justement fait la force de l’Europe, à tous les niveaux, mais le dangereux décalque de tous les États-membres sur les pratiques allemandes dispense leurs dirigeants d’imaginer des solutions nouvelles, qui pourraient éventuellement rencontrer quelques succès et servir d’exemples aux autres, comme cela s’était toujours fait.


Du côté de la gauche radicale, on sait qu’une conversion est en cours. L’Union européenne y perd peu à peu ses derniers défenseurs, qui décillent devant l’ampleur des dégâts et choisissent de ne plus lâcher la proie sociale pour l’ombre internationaliste. Même Les Inrockuptibles ont constaté avec horreur que « la gauche critique semble passer peu à peu d’une acceptation tacite à une hostilité ouverte envers l’Europe »1. Plusieurs figures de la gauche insoumise ont viré de bord. L’essayiste Raoul Marc Jennar, par exemple, après en avoir longtemps défendu le principe, ne veut plus d’une « autre Europe », un simple slogan « qui retarde la contestation fondamentale », comme il l’écrit sur son blog. On trouve aussi des appels, comme celui que les universitaires Cédric Durand, Statis Kouvélakis et Ramzig Keucheyan ont signé dans Libération à propos de « la vraie nature de l’internationalisme »2. Ils invitent la gauche radicale à se rendre à l’évidence : « aucune politique alternative au néolibéralisme n’est possible, affirment-ils, dans le cadre institutionnel actuel de l’Union européenne ». Ils ne craignent pas la résurgence du nationalisme dangereux qui est, bien au contraire, attisé par les échecs à répétition et les méfaits des technocrates bruxellois. Ces intellectuels entendent lutter contre un sentiment de dépossession politique croissant et « le régime semi-colonial » imposé aux pays du Sud de l’Europe, avec la France en ligne de mire.


Nous allons bientôt voir en détail qu’avec Frédéric Lordon, on abandonne aussi le slogan « un autre euro est possible » pour affirmer qu’« une autre sortie de l’euro (et de l’Europe) est possible », différente bien sûr de celle que prônerait le Front national. Même le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot et Philippe Poutou s’y met, timidement, via sa « Tendance claire » qui proclame désormais explicitement le caractère non-réformable de l’Union européenne. Nous avons vu que des organisations comme le PRCF ou le M’PEP (devenu Pardem) étaient depuis longtemps sur cette ligne. L’un des fondateurs du M’PEP, Jacques Nikonoff, est un ancien dirigeant d’Attac. Il a choisi d’appeler au boycott des dernières élections européennes. Le MRC de Jean-Pierre Chevènement s’est joint à cet appel : du jamais vu à gauche. Nikonoff ne souhaite plus « cautionner une mascarade anti-démocratique », qui mènera notamment tout droit à ce Traité transatlantique qu’il rejette radicalement. Tout compte fait, estime-t-il, le plus pratique, c’est finalement de quitter purement et simplement l’Union européenne.


Du côté des hommes d’affaires aussi, les choses bougent. Pragmatiques, les investisseurs savent que l’euro est une construction fragile, et l’indice Sentix a été créé pour nous donner à voir l’évolution de leurs craintes et de leurs espoirs, à ce sujet notamment. En février 2015, près d’un sur quatre pensait par exemple que l’euro ne passerait pas l’année. Un quintuplement par rapport au semestre précédent, dû à « l’effet Syriza », qui restait cependant loin du record de 72% atteint en juillet 2012. Le financier Charles Gave commence pour sa part à devenir célèbre pour ses diatribes antieuropéennes régulièrement assénées sur la chaîne BFM Business, notamment lorsqu’il affirme sans détour qu’« il vaut mieux la fin d’une horreur qu’une horreur sans fin ». Même du côté des grands patrons, les plus europhiles de tous, certaines langues commencent à se délier. On a notamment vu l’ancien patron des patrons allemands, Hans-Olaf Henkel, déclarer vouloir abolir une monnaie commune qui profite pourtant tellement à ses collègues industriels.


Envisager de quitter la monnaie commune, c’est franchir un pas important qui mène tout naturellement, une fois prise en compte la légalité européenne, à une sortie pure et simple de l’Union, car aucun mécanisme de sortie du Système européen des banques centrales n’est prévu dans les traités. Dans le lot, les plus pacifistes et les anti-impérialistes ajoutent la sortie de l’OTAN, définissant ainsi les contours de la « triple sortie » qui est reprise par un nombre croissant d’opposants au système. Parmi eux, celui qui a théorisé avec le plus d’acuité l’articulation entre le défaut sur les dettes et la sortie de l’euro s’appelle Frédéric Lordon. Il propose un « package de rupture » radical et complet, et comme qui dirait prêt à l’emploi3. Puisqu’« on n’a jamais vu un système de domination « rendre les clés » de son mouvement spontané », il faudra compter sur soi-même et ne pas manquer cette occasion historique de « faire du défaut une arme politique ». Si la prochaine crise financière sera bien le « carnage à grand spectacle » promis par Lordon et bien d’autres, une fenêtre de tir se présentera sans doute : « une stratégie du choc, mais la nôtre ! » s’amuse l’économiste.


Durant cette fameuse minute où les banques sont virtuellement anéanties par l’assèchement soudain du crédit interbancaire, le moment sera venu de les nationaliser pour un euro, et de constituer un « système socialisé du crédit » appuyé sur la démocratie locale. Il aura fallu préalablement sécuriser les dépôts en assurant la liquidité des retraits, et bien entendu contrôler les capitaux. Mettre les traders à la porte, et remonter un système bancaire coopératif pour « faire naître un biotope financier favorable » dans lequel le périmètre des opérations bancaires sera considérablement réduit, en s’aidant si besoin d’une monétisation mesurée pour refinancer une partie du passif des banques ainsi que les pertes subies par les détenteurs d’assurances-vie et autres produits contenant de la dette publique. Rien de tout cela ne peut se faire sans sortir, que ce soit au début ou à la fin du processus, de l’Union européenne et de l’euro. Quitter l’ensemble de facto, par le fait accompli, ou avec l’élégance diplomatique qui consiste à activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, celui qui permet à un pays de quitter l’Union dans les formes après deux années de « négociations », et que les Anglais furent les premiers à expérimenter. La Convention de Vienne pourrait aussi être invoquée pour s’extraire de la gangue, en plaidant les multiples violations des traités européens (article 60), l’« exécution impossible » de certaines clauses (article 61) ou le « changement fondamental de circonstances » (article 62).


Pour éviter de nouvelles générations sacrifiées, « la solution est donc ailleurs qu’à Berlin, à Paris ! » clame un Frédéric Lordon requinqué par la perspective de solutions tout bêtement nationales, dont la principale qualité est d’être « instantanément réactivables ». « Avec le national, on aura le choix ». Et la guerre en prime ? La période fordienne, hautement protectionniste, n’était pas plus belligène que la période actuelle, fait-il remarquer à juste titre. Quoi qu’il arrive, la monnaie unique finira par disparaître, comme toutes les autres monnaies plurinationales de l’Histoire, que ce soit par un vote ou par une révolution. Lordon rejoint ici tous les économistes hostiles à l’euro, et mêmes certains des partisans de la monnaie unique, ceux qui savent que « l’Allemagne ne pliera pas », menant ainsi un jour ou l’autre l’union monétaire à l’éclatement. Aller au bout d’une solution réellement fédéralisée lui coûterait trop cher en transferts pour maintenir l’ensemble (80 à 100 milliards d’euros minimum selon les estimations). Alors, c’est peut-être triste, mais c’est comme ça : il n’y aura pas d’alternative, de monnaie « commune » juxtaposée aux monnaies nationales, ni d’union plus réduite, car il faudrait une unanimité soudaine impossible pour le décider. En outre, personne n’est aujourd’hui en mesure ne serait-ce que de préparer une nouvelle Europe monétaire saine si les marchés financiers s’en mêlent, et ils s’en mêleront à coup sûr si la souveraineté nationale ne peut les en empêcher. La nation ? « L’autre nom du peuple » affirme comme beaucoup d’autres ce penseur farouchement anticapitaliste. Quant au souverainisme de gauche, il n’est pour lui que « l’autre nom de la démocratie ».


Bien sûr, pour en arriver à de telles conclusions, il faut s’être d’abord affranchi des barrières mentales que les élites européennes ont mises entre chaque pays et sa liberté potentielle. Sortir de l’Union européenne, serait-ce se couper du monde ? Au-delà du fait évident que la France n’était pas coupée du monde avant 1979, date du démarrage effectif des mécanismes du traité de Rome et de la création du Parlement européen, il est aisé de comprendre que le pays redevenu indépendant garderait ses ambassades et son réseau diplomatique, le second par son importance au niveau mondial derrière celui des États-Unis ; toutes les autres unions dont elle fait partie resteraient valables, ainsi que les traités qu’elle a signé, que ce soit pour la sécurité aérienne, la lutte contre la malnutrition, la gestion des ressources maritimes, la recherche scientifique, et des dizaines d’autres encore. La France resterait au centre de l’espace francophone mondial, tout en gardant son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, qui est justement menacé par les visées de ceux qui souhaitent le voir légué à Bruxelles. Une situation en réalité très similaire à celle du Royaume-Uni, qui n’a pas disparu de la carte le 23 juin 2016.


Au même titre que son important voisin, la France peut viser le monde et non la simple Europe ; elle est en mesure de dialoguer avec les États-Unis, la Chine et la Russie, d’État souverain à État souverain, comme elle l’a toujours fait. On peut légitimement ressentir de la tristesse à l’idée qu’une épopée si sentimentalement prometteuse touche à sa fin, mais le bilan de l’Union européenne est hélas sans appel. Charles de Gaulle, qui le pressentait dès l’origine, s’était alerté de l’absence de mécanisme de sortie dans le traité de Rome. Cette situation ahurissante était d’ailleurs contraire aux règles élémentaires du droit international, et ce n’est qu’en 2008 qu’elle fut corrigée par l’ajout de l’article 50 dans le traité de Lisbonne. Mais le grand Charles n’en avait cure : « Quand on est couillonné, on dit « Je suis couillonné ! Et bien voilà, je fous le camp, avait-il fini par tonner. Le reste n’est qu’une affaire de juristes et de diplomates »4.


Le retour à une monnaie nationale n’est pas non plus un drame. Il se règle d’un trait de plume, sur un week-end, avant de tamponner les billets en circulation puis d’émettre un nouveau franc, tout cela ne prenant que quelques semaines. Si des perturbations sont à prévoir, elles ne sont rien en regard de celles qui attendent les pays qui s’entêteront à faire survivre ce système mortifère. Les 67 cas d’éclatements d’unions monétaires répertoriés au niveau mondial par l’économiste danois Jens Nordvig entre 1918 et 2012 sont loin de s’être tous terminés par des désastres, bien au contraire. Si l’euro ne dispose toujours pas d’un mécanisme officiel permettant de le quitter, dans la pratique sa réversibilité a été prévue et facilitée par ses concepteurs allemands. Comme beaucoup d’autres choses à Bruxelles et Francfort, celle-ci est juste cachée. Ainsi que l’explique Vincent Brousseau, ancien économiste de la Banque centrale européenne, l’euro n’est en rien une monnaie unique, mais un « faisceau de monnaies homonymes ». Un euro émis par la France est en fait un franc qui s’appelle euro, dont l’unique caractéristique est d’être échangeable à tout moment à une parité fixe égale à celle des euros voisins. La sortie ne fait pas peur à Vincent Brousseau, qui révèle dans ses différentes interventions que les tiroirs de la BCE sont garnis de scénarii de sortie pour tous les pays. Balayant à son tour le « leurre » constitué par la transformation de l’euro en monnaie commune (avec le retour des monnaies nationales uniquement convertibles en euros, comme au bon vieux temps de l’« ECU »), il plaide pour une sortie pure et simple qui, à tout prendre, ne saurait être pire que les deux guerres mondiales subies par la France, qui n’y ont pourtant pas déclenché l’inflation galopante et ses brouettes de billets.


Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs français de l’euro, la dette publique et privée ne sera quasiment pas impactée par la création d’un nouveau franc, du fait de la lex monetae, un principe du droit international coutumier qui stipule la continuité contractuelle en matière monétaire afin de garantir l’exécution d’un contrat dans la nouvelle monnaie du pays, s’il a été rédigé sous l’ancienne. C’est d’ailleurs pour cette raison que le passage du franc à l’euro a pu se faire sans encombre, et l’on rougit d’avoir à énoncer de telles évidences. Les dettes des ménages ainsi que celles des PME sont à 98% libellées en droit français, tout comme 95% de la dette publique. Restent les engagements bancaires et ceux des grandes entreprises, largement mondialisés et libellés dans d’autres monnaies comme le dollar. Jacques Sapir évalue le coût net d’une dévaluation du franc de 20% par rapport au cours actuel de l’euro à cinq milliards d’euros pour l’ensemble des banques. Une paille en regard de leurs bénéfices, et certaines d’ailleurs y gagneront au change.


Les calculs démesurément pessimistes concernant la sortie de l’euro, outre une tendance assez claire à la mauvaise foi, sont généralement dus à l’hypothèse particulièrement sotte que l’euro survivrait au départ de la France. Cette considération économiquement et politiquement farfelue – car le système de compensation interbancaire Target 2 n’y survivrait pas – est à prendre pour ce qu’elle est : une tentative désespérée de sauver les meubles, et d’empêcher quiconque d’être le premier à quitter l’attelage monétaire, à bénéficier de la « prime au premier sortant » dont parle Joseph Stiglitz. Qu’elle soit ou non la première à quitter l’euro, la France serait de toute façon bien inspirée de tenter cette nouvelle aventure, si l’on en croit les Scénarii de dissolution de la zone euro élaborés à l’été 2013 par Jacques Sapir, Philippe Murer et Cédric Durand pour la fondation Res Publica. Les trois économistes ont étudié les effets économiques d’une sortie pays par pays en compilant les interactions et les élasticités dans un modèle robuste, qui peut certes être pris en défaut comme tous les modèles, mais donne ici des résultats tout à fait sensés.


En cas d’explosion de la monnaie unique, la dévaluation du franc par rapport aux monnaies qui resteraient fortes (notamment le mark) permettrait fort logiquement une envolée des exportations, la fin du déficit commercial et la réduction tant attendue du chômage, avec à la clé 3% de croissance environ et des rentrées fiscales supplémentaires. La dévaluation resterait modérée, de l’ordre de 20%, sans risque d’emballement à la baisse, puisque nul n’a intérêt à dévaluer à l’infini, chaque taux de change atteignant toujours à un moment sa zone optimale. Dans tous les cas étudiés (une dissolution contrôlée, une scission de la zone euro en deux et une dissolution non contrôlée) les bénéfices pour l’économie française se montrent très importants. Les auteurs de l’étude suggèrent d’ailleurs de rétablir le fameux circuit du Trésor, vestige d’avant 1973, pour dynamiser le financement de l’économie. Avec ou sans monétisation, ils estiment que la demande pour le franc restera forte, du fait des exportations en hausse. La perspective de devoir faire avec dix-huit nouvelles monnaies nationales ne devrait pas effrayer tant que cela des industriels qui sont de toute façon couverts en permanence contre tous les risques de change, et dont l’informatisation des processus a considérablement réduit les coûts de transaction. Sans compter qu’ils jonglent déjà bien volontiers avec la monnaie chinoise, vietnamienne, mexicaine, thaïlandaise ou indienne pour accumuler les bouts de chandelle dans les circuits tortueux de la mondialisation.


Au milieu de cette mêlée se trouveront les banques, affaiblies par la prochaine crise, et dont le processus ininterrompu de concentration culminera dans l’absorption de mastodontes par d’encore plus immenses mastodontes, si l’État à nouveau souverain ne décide d’y mettre son grain de sel. La nation, après tout, c’est ce qui permet de nationaliser, et si une chose est sûre, c’est bien que le système bancaire, ayant tout fait pour se rendre odieux, est dans le collimateur de la totalité des contestataires et aspirants révolutionnaires français. À ce sujet et pour faire court, nous ne citerons que l’économiste François Morin, membre du Conseil général de la Banque de France et du Conseil d’analyse d’économique, un profil pas spécialement révolutionnaire qui insiste sur le fait qu’en cas de nationalisation, les États propriétaires des banques et ainsi d’une partie de leur propre dette pourront alors annuler cette dernière d’un trait de plume5. Si le pays, ayant recours à la monétisation, ne crée presque plus de nouvelle dette, Morin assure qu’il sera aisé de compenser nos engagements internationaux par ceux de l’étranger envers la France, puis de négocier la restructuration du reliquat. La séparation des banques en deux, selon la logique du regretté Glass Steagall Act américain, ainsi qu’une taxe sur les transactions insensées du marché monétaire (six mille milliards de dollars par jour qui favorisent la volatilité des monnaies) sont dans cette optique un passage obligé. S’ensuivraient alors une pacification du marché des devises et la contrainte de l’équilibre des échanges extérieurs (on retrouve ici la base de la Charte de la Havane), qui devraient selon l’économiste rendre inutiles et ainsi éliminer 90% des produits dérivés dans le monde.


Aussi séduisantes que soient ces conjectures, aussi haut que puissent s’élever l’espoir d’un retour à des équilibres raisonnables et prospères, chacun sait que la machine s’est emballée et que ses puissants engrenages n’offrent pour l’heure aucune échappatoire. Pourtant, qu’on le craigne ou qu’on l’attende avec impatience, il est toujours une issue qui reste inaliénable : le retournement révolutionnaire. En Europe, la France reste bien placée pour jouer ce rôle. Son rejet de Bruxelles est le plus important de tous. Une étude menée début 2016 par l’Université d’Edimbourg et un cercle de réflexion allemand font de notre pays le leader de la sortie. Les Français sont les plus nombreux d’Europe à souhaiter un référendum sur cette question, à 53%. La France se place aussi en tête sur tous les autres items : qu’il s’agisse de souhaiter la sortie des Britanniques, de ne pas craindre pour l’avenir de ces derniers une fois dehors, de réclamer la fin de l’espace Schengen…6 Le sort enviable de la Grande-Bretagne post-Brexit (emploi à un niveau record, destination favorite des entreprises, augmentation des salaires…) ne les fera certainement pas changer d’avis, pas plus que la réaction jusqu’au-boutiste de la Commission européenne vers toujours plus de rigueur et de fédéralisme, maintenant que les Britanniques ont quitté le navire.


Si ces considérations économiques et politiques passionnent un nombre impressionnant de profanes qui se chauffent la voix en vue du grand affrontement à venir, elles ne sont pas ou plus nécessairement la préoccupation principale d’une partie de ceux qui souhaitent changer la société en profondeur, car certains sont déjà passés à l’étape suivante. Lassés d’attendre la révolution ou n’y croyant tout simplement pas, ils préfèrent creuser un autre sillon, non pas frontalement contre, mais plutôt à côté du système. Posant l’écologie de proximité comme l’une de ses préoccupations prioritaires et refusant la course à la croissance, le mouvement autonomiste, notamment celui du retour à la campagne, concerne des milliers de jeunes et de moins jeunes qui choisissent, faute de mieux, de s’extraire comme ils peuvent mais le plus radicalement possible d’un système qu’ils abhorrent. Ils redécouvrent alors la valeur de l’entraide, le prix de la liberté et la richesse oubliée des communs.


Notes du chapitre 9.a
1 « La gauche critique favorable à la sortie de l’euro ? », Les Inrockuptibles, 2 mai 2014. On lira aussi avec intérêt 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe (Olivier Delorms, H&O, 2017), La fin de l’Union européenne (Coralie Delaume et David Cayla, Michalon, 2017), ainsi qu’Europe, la grande liquidation démocratique (Frédéric Farah, Bréal, 2017).
2 « La vraie nature de l’internationalisme », Cédric Durand, Statis Kouvélakis et Ramzig Keucheyan, Libération, 23 avril 2014.
3 La malfaçon, Frédéric Lordon, Les Liens qui Libèrent, 2014.
4 C’était De Gaulle, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997.
5 La grande saignée, François Morin, Lux, 2013.
6 « Une majorité de Français souhaite un référendum sur la sortie de la France de l’UE », Philippe Bernard, Le Monde, 12 mars 2016.

Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 10 – Autonomie et communs

« Dans la nature, le lion ne prélève pas au-delà de ce qui lui est nécessaire.
Il n’a pas d’entrepôt ni de banque d’antilopes. »
Pierre Rabhi


Le poète portugais Fernando Pessoa faisait dire à son Banquier anarchiste que deux choix, et deux seuls, se présentaient à tout révolutionnaire conséquent, qui souhaite agir de lui-même en attendant l’hypothétique grand soir. Tout d’abord se fondre dans le système, pour éventuellement le corrompre de l’intérieur, mais en tout cas monter le plus haut possible et s’en mettre plein les poches afin de conquérir pour une personne au moins, soi-même, la liberté tant recherchée – un plan de route appliqué à la lettre par la fine fleur de la génération 68. L’unique alternative cohérente, selon notre banquier imaginaire qui, on l’aura compris, s’est bien gardé de la choisir, c’est de mettre sa vie au bout de ses idées par la fuite à la campagne, le repli stratégique, la désertion d’un système dont les rouages si écrasants commandent à qui souhaite s’en extraire de tomber dans l’excès inverse : l’ascèse paysanne, loin des affres de la vie citadine et de la course folle du progrès. Une auto-exclusion potentiellement définitive qui n’est aux yeux du personnage de Pessoa qu’une dérobade, nullement un combat contre les « fictions sociales » que le révolutionnaire prétend faire disparaître. Ce texte écrit il y a bientôt un siècle résonne encore aujourd’hui, dans un monde bien plus suffocant qu’à l’époque. Et si les intellectuels radicaux restent sceptiques, considérant que cette « résistance à distance », selon le mot du philosophe Slavoj Žižek, n’en est pas réellement une, le fait est qu’un mouvement est en train de naître.


Un mouvement désordonné et sporadique, disséminé au creux des vallées ou à flanc de colline, mais qui en dit suffisamment long sur cette fatigue de la modernité qui touche des pans entiers de la population française. Avec le repli comme solution dernière pour ne plus prendre part à la fuite en avant générale, le refus de collaborer à un système à bout de souffle, un pas de côté prudent pour le regarder s’effondrer et s’abriter le plus loin possible des débris de sa chute. Si c’est une lutte, elle est effectivement indirecte, et menée depuis l’extérieur, cette périphérie des grandes métropoles qui a disparu des écrans radar pour le plus grand bonheur de ceux qui souhaitent s’y faire oublier. La France ne fait pas exception. Elle suit notamment l’exemple des « débranchés » américains, ceux qui se sont volontairement mis off the grid.


Cette volonté de quitter la ville vient bien souvent d’une perspective politique entravée. Une fois que l’espoir d’un changement conséquent de société s’est envolé chez un individu – chez certains, il n’est même jamais né –, le pessimisme de l’intelligence ramène ce dernier à sa condition de pion d’un système dont il ne veut plus. Parfois, la seule solution envisageable pour apaiser la dissonance cognitive qui s’impose entre l’idéal et la réalité vécue, lorsque la stratégie de l’infiltré choisie par le banquier de Pessoa s’avère intenable pour cause de manque d’ambition ou de cynisme, est de mettre ses actes en accord avec ses idées, de manière radicale s’il le faut. C’est la vie elle-même qui devient alors une modalité de la « lutte ». Chacune offrant un visage singulier, c’est du tableau d’ensemble que se dégagent les grandes lignes de cette tendance émergente et particulièrement inattendue qui amène des milliers de jeunes à se désintéresser de la société moderne et de son mouvement perpétuel et frénétique, pourtant conçu spécialement pour eux. On assiste peut-être avec un siècle de retard à la concrétisation de l’idéal « personnaliste » du philosophe Bernard Charbonneau qui prônait, par le retour à la terre, la constitution d’une contre-société à même de résister au triomphe de l’ère industrielle et de ses rythmes épileptiques. Comme aimaient à le dire Charbonneau et son ami Jacques Ellul, cette volonté de sauter du train en marche faisait des personnalistes des « révolutionnaires malgré eux », acteurs d’une non moins véritable « révolution de civilisation contre la grande usine, la grande ville, l’État totalitaire ». Les deux philosophes prenaient d’ailleurs bien garde d’exalter une quelconque « mystique de la nature, du corps et de l’effort » dans leur esquisse d’un nouveau rapport à la nature. Ce dernier devait s’épanouir « par-delà l’idée du bon sauvage et du retour à la terre réactionnaire de droite, ou de l’organisation des loisirs à gauche ». Déserter donc, avant tout pour vivre une vie moins artificielle, libérée du pesant idéal bourgeois de la sécurité et du confort, dont il s’agirait plutôt d’attendre calmement la fin tristement programmée. Une aventure comme celle-ci ne se vit pas par procuration, et l’implication personnelle y est même essentielle : « Il faut que nous incarnions la doctrine », répétait Charbonneau, car celle-ci ne saurait se suffire à elle-même. Ce grand plongeon…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 11 – Élire ou tirer au sort ?

« Il en est mille pour massacrer les branches du mal, contre un qui frappe à la racine. »
Henry David Thoreau
« Je ne suis pas président de la République par hasard, tiré au sort. »
François Hollande, entretien télévisé de mi-mandat, 6 novembre 2014


L’assurance naturelle de vivre en démocratie, un sentiment que les Français ont toujours fièrement affiché, s’est effilochée au fil de ces dernières années, et le système représentatif fort de deux siècles d’existence, avec son cortège de partis politiques, ne s’impose plus comme une évidence pour un nombre croissant d’entre eux. Affaire après affaire, reniement après trahison, à l’occasion de chaque échec et de chaque nouvelle déception, les partis ont fait le nécessaire pour semer eux-mêmes le doute parmi ceux qu’ils étaient supposés convaincre. Ils voient fort logiquement leurs troupes les fuir à grandes enjambées, mais la défiance porte désormais plus loin encore. C’est le système dans son entier qui vacille lorsqu’on apprend que plus de sept français sur dix « n’ont plus confiance dans leur démocratie », bien au-delà des turpitudes de tel ou tel groupe politique.


Une étude exhaustive de l’idée démocratique devrait faire l’objet de plusieurs volumes et en appeler à des milliers d’ouvrages. Sa naissance à Athènes nous vaudra quelques réflexions un peu plus tard ; pour l’instant, contentons-nous d’admettre que l’on peut lui donner beaucoup de définitions différentes, l’appel à la « démocratie » sans plus de précision étant celui d’un signifiant vide de toute substance empirique dans lequel chacun peut projeter ses espoirs et sa vision du monde. Une fois admise l’idée que le peuple (dêmos) méritait le pouvoir (kratos), on n’a à peu près rien dit des modes d’exercices dudit pouvoir, ni du peuple concerné. Comme le philosophe Alain aimait à le rappeler, « même le suffrage universel ne définit point la démocratie », car un tyran élu reste un tyran. Ce qui importe en définitive, selon lui, « ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants », leur capacité de juger les actions d’un exécutif toujours un peu monarchique, et celles de l’oligarchie qui l’environne immanquablement (élus, hauts fonctionnaires, experts, juristes…), autrement que par la simple sanction électorale à l’issue d’un mandat.


Car la démocratie n’est pas seulement le contraire de la dictature. Les situations de « non-démocratie » sont envisageables, et nous vivons d’ailleurs en ce moment même quelque chose qui y ressemble fort : aucune pression identifiable au quotidien, mais une incapacité totale de faire valoir ses opinions dans un système qui canalise et verrouille l’expression populaire. La démocratie n’est pas non plus synonyme de république, laquelle peut tout aussi bien se révéler aristocratique, comme l’Histoire l’a souvent montré et comme Montesquieu l’a théorisé. Pour Lénine, ce qui se fait appeler démocratie n’est rien d’autre qu’un système politique fondé et accaparé par le capitalisme, « pour que celui-ci ne puisse être ébranlé par aucun changement de personnes, d’institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise ». Elle est dans cette optique le moyen le plus efficace d’empêcher tout changement de paradigme, la simple promesse d’une égalité formelle dans l’isoloir, et néanmoins l’une des étapes nécessaires sur la longue route semée d’embûches qui devait mener de la féodalité au communisme selon la doctrine marxiste-léniniste. Au XXIe siècle, on l’a vu, et à quelques exceptions près qui confirment allègrement la règle, le capitalisme « démocratique » des pays occidentaux se soucie de moins en moins du dêmos, mais tente de compenser ce coup de canif au contrat par la promesse renouvelée de l’élévation constante du niveau de vie moyen de la population. Il est par conséquent logique qu’en cas de disparition de ce lot de consolation, les revendications démocratiques se fassent entendre beaucoup plus fort, comme un retour à la case départ. Les premières cibles qui s’offrent à la colère populaire sont bien entendu les partis politiques, qui font l’objet d’un rejet massif.


Il y a effectivement quelque chose de pourri au royaume des partis. Chargés de filtrer les courants d’opinion, de rassembler le plus grand nombre et de proposer des synthèses politiques opérationnelles pour la conduite de l’État, ils assurent une médiation essentielle entre la société et les acteurs politiques, tout en permettant une représentation supposément équilibrée des valeurs et des intérêts qui s’accordent ou s’opposent au sein d’une nation. Voilà pour la théorie. Dans la pratique…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Partie 3 – Échéances

Chapitre 12 – Too big to save ?

« Vous êtes un nid de vipères. J’ai l’intention de vous déloger et, par l’Éternel, je vous délogerai.
Si seulement le peuple était conscient de l’injustice flagrante de notre monnaie et de
notre système bancaire, il y aurait une révolution avant demain matin. »
Andrew Jackson, septième président des États-Unis


Pourquoi imaginer la révolution en 2023 ? Il fallait bien une date, après tout. Il ne fait pas de doute que ce choix est arbitraire, et cependant il est riche de significations. Au train où vont les choses, cette période peut voir la France rentrer dans une zone rouge économique dans laquelle les sacrifices astronomiques que l’État aurait à imposer pourraient être refusés en bloc par la population dans des proportions supérieures à tout ce qu’on a pu connaître au XXe siècle. Cette date est aussi placée entre deux scrutins présidentiels, sans enjeu électoral susceptible de distraire les énergies. 2023, c’est aussi une année relativement proche. Le révolutionnaire doit avant tout être patient, on l’a dit, mais si l’hypothèse veut pouvoir être envisagée convenablement avec les moyens d’aujourd’hui, mieux vaut ne pas la situer trop loin pour ne pas multiplier les inconnues. Aux alentours de 2030, si le futurologue Ray Kurzweil a raison, nous devrions tous être connectés de cerveau à cerveau avec chaque élément de la nature dans un grand ordinateur quantique qui s’apprêtera à faire « corps » avec l’univers entier. Si Jeremy Rifkin a vu juste, le capitalisme sera tombé d’ici là sans cris ni grincements de dents, par la grâce de l’internet collaboratif et de la communauté des makers avec leurs imprimantes 3D. À très long terme, si l’on en croit les théoriciens catastrophistes du changement climatique ou de la fin du pétrole, le salut de l’humanité est tout entier placé entre les mains des ingénieurs. Les expérimentations démocratiques alternatives et les discussions agitées autour du bien-fondé de telle ou telle théorie monétaire ne pèsent alors pas bien lourd à côté de ces perspectives ébouriffantes. Non, si l’on veut s’autoriser à imaginer la prochaine révolution française dans des conditions raisonnables, 2023 est décidément une bonne date. Cela nous évitera de faire voler les voitures et d’inventer d’hypothétiques énergies inépuisables faites de thorium ou autre carburant exotique. Pour imaginer ce scénario, il nous faudra avant tout nous attacher à la situation de l’Hexagone, en gardant toujours à l’esprit que la France est enchâssée dans un contexte européen et international qui surdétermine grandement son destin, avec en ligne de mire la prochaine crise financière internationale.


Si l’Histoire a maintes fois montré qu’une crise économique grave était loin d’être la garantie du déclenchement d’une révolution, celle qui s’apprête à survenir risque tout de même d’avoir des allures de goutte d’eau qui pourrait bien faire déborder le vase. La France s’était déjà difficilement remise du passage à vide de 1993, ainsi que de la politique du franc fort poursuivi jusqu’à l’adoption de l’euro. En dépit d’une embellie ponctuelle vers 1998-1999 qui lui permit de recoller quelque peu à la croissance mondiale, elle s’est ensuite prise de plein fouet le krach de 2001. Profitant parmi les derniers de la reprise qui s’ensuivit, elle fut puissamment ébranlée par la crise de 2008, et n’a dû son salut qu’au rôle atténuateur de ses importants transferts sociaux qui, de concert avec l’aide fournie aux banques en difficulté, ont profondément creusé une dette publique devenue aujourd’hui intenable. Alors à la veille de la prochaine crise systémique, dans un contexte de reprise mondiale qui commence à peine à bénéficier à la France alors que la musique s’apprête déjà à s’arrêter, une atmosphère de 1788 s’est emparée d’un pays qui voit, comme deux siècles plus tôt, son État n’avoir plus de gras nulle part sauf là où personne n’ose le prendre.


Nous faisons ici l’hypothèse à peine osée que la prochaine crise financière systémique mondiale se déclenchera vers 2019 ou 2020, à temps pour servir d’élément déclencheur d’une nouvelle révolution française. Chaque début d’année depuis 2012, certains faux prophètes répètent que l’effondrement général est pour septembre. Il est vrai que l’histoire des crises est une loi des séries qui désigne la rentrée des classes comme la période la plus propice à ce type d’événements. Septembre 2015 avait d’ailleurs eu la préférence de bien des oracles dont Jacques Attali – qui n’est pas le moins connu –, mais la planche à billets européenne enclenchée au premier trimestre a calmé les ardeurs des catastrophistes tandis qu’elle enflammait les marchés, repoussant la terrible échéance à une date inconnue.


Depuis le retour des crises financières systémiques au sortir des Trente glorieuses, une régularité est apparue, limpide. Alignons les dates…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Partie 3 – Échéances

Chapitre 13 – État de la France après la prochaine crise financière

« Qui pense au pire devine juste. »
Proverbe grec


À quoi ressemblera la France d’après la prochaine crise financière ? Jamais réellement remise de la précédente, comme beaucoup de ses voisins, elle traversera à coup sûr une très mauvaise passe sur le plan économique. Une situation épouvantable, aggravée par une nouvelle crise de l’euro dont la pression phénoménale pourrait bien finir par faire éclater cette fois pour de bon la monnaie unique, avec en toile de fond de grandes tendances économiques comme la remontée du prix du pétrole, la suppression massive de dizaines de milliers d’emplois due à la nouvelle vague de robotisation dans l’industrie et les services, ainsi que les retombées des traités transatlantiques (le TAFTA et le CETA), qui n’arrangeront sans doute pas les affaires de la France.


Commençons tout d’abord par évoquer le traité de libre-échange transatlantique TAFTA qui sera bientôt signé par Bruxelles et Washington. La volonté du nouveau président américain Donald Trump de bloquer le processus autorise tout au plus à penser que ladite ratification interviendra tout de même, au plus tard lorsque le fantasque milliardaire, brise-lame provisoire d’une vague de fond trop grande pour lui, aura quitté la Maison Blanche. Un peu d’histoire est nécessaire pour comprendre les enjeux dudit traité. Lorsqu’en 2013, Barack Obama annonce l’ouverture des négociations, il ne fait en réalité que concrétiser deux décennies d’efforts coordonnés et de préparatifs patients et discrets menés par les doctrinaires libéraux des deux rives de l’océan1. Du point de vue américain, il s’agit de passer outre l’échec du cycle multilatéral de Doha mené sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce, en vue d’obtenir une convergence définitive des normes en leur faveur qui inclue un maximum de pays du monde, en isolant la Chine et la Russie. Lorsqu’elle vante les mérites de ce traité, Hillary Clinton, alors en campagne pour la Maison-Blanche, évoquait d’ailleurs « un Otan économique ». Du point de vue européen, il s’agit en quelque sorte du prochain élargissement, l’Union accueillant les États-Unis, le Canada et le Mexique dans un grand marché « occidental » auquel il ne manquera bientôt plus qu’une monnaie unique. La Commission de Bruxelles s’est donc vue confier par les États-membres le pouvoir de négocier dans une opacité totale, le mandat étant longtemps resté inaccessible aux parlementaires nationaux et européens avant sa fuite sur Wikileaks en 2014. Le négociateur en chef, l’Espagnol Ignacio Garcia Bercero, est inconnu au bataillon et son CV est introuvable. En outre, parmi les équipes chargées des pourparlers côté européen, la plupart des membres ont fait leurs études aux États-Unis et l’on y trouve de nombreux d’anciens de la Banque mondiale, du FMI ou de l’OMC, rompus à ce type d’exercice. Le dernier mot doit en théorie revenir aux chefs d’États et de gouvernements ainsi qu’au Parlement européen. Mais qui osera s’opposer à un processus entamé il y a maintenant vingt-six ans par la « Déclaration transatlantique » de 1990 et finalisé par au moins cinq années de négociations acharnées ? On se souvient en outre qu’en 2012, lorsque le Parlement européen fit mine de s’opposer à l’ACT (un traité léonin qui prétendait lutter contre la contrefaçon et le piratage au prix de la perte d’un grand nombre de libertés numériques), la Commission avait alors transformé le texte communautaire en accord intergouvernemental pour pouvoir se passer du consentement des députés.


Une fois le traité transatlantique voté, les parlementaires européens n’auront de toute façon plus leur mot à dire sur grand-chose. Ceux qui souhaiteront par exemple faire avancer le projet de taxe sur les transactions financières se heurteront à son impossibilité légale du fait du nouveau texte. Un traité qui aura été intégralement négocié en secret, malgré une « opération transparence » grotesque, à la limite de l’insulte, menée à l’été 2014 par une Commission aux abois suite à la fuite imprévue de son mandat de négociation. L’exécutif bruxellois publia dans l’urgence quelques documents sans importance, puis son service de presse se fendit de quelques échanges en cent quarante caractères maximums sur le média social Twitter. Le peu qui en est sorti depuis confirme la prédilection de Bruxelles à produire des documents illisibles, selon la doctrine implicite de la « dictature par l’ennui » ; le mandat suffit pourtant à connaître l’essentiel mais cette fois-ci, la « méthode Dracula » qui prétend faire avorter un projet néfaste en l’exposant à la lumière du jour (et qui a montré son efficacité en forçant l’échec de l’Accord multilatéral sur l’investissement, l’ancêtre du TAFTA, en 1998) n’a pas porté ses fruits, et il paraît clair désormais que les négociations seront bien menées jusqu’à leur terme.


À Paris, la communication autour du projet a vite pris des allures de psychodrames. On a tout d’abord tenté de mettre l’accent sur le sauvetage – provisoire – de l’industrie audiovisuelle hexagonale, mais la vision d’une Commission européenne négociant dans le dos de Nicole Brick, la ministre du Commerce extérieur du gouvernement Ayrault, était grosse de trop de séquelles politiques. Le gouvernement exigea par conséquent


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Partie 3 – Échéances

Chapitre 14 – Résistances et corps constitués

« C’est impossible, dit la Fierté. C’est risqué, dit l’Expérience. C’est sans issue, dit la Raison.
Essayons, murmure le cœur. »
William Arthur Ward


En France, dans les enquêtes d’opinion et plus encore dans la rue, la méfiance et le dégoût envers la classe politique y ont depuis longtemps remplacé l’espoir et le respect. Ce rejet n’est plus l’affaire d’une classe en particulier, avec la formation d’une importante minorité dissidente aux marges de la bourgeoisie. La France, qui avait délaissé la rue depuis une bonne dizaine d’années en dépit de la précédente crise financière, a fini par renouer avec le pavé en masse, à l’occasion d’abord de la marche du 11 janvier 2015 consécutive à l’attentat contre Charlie Hebdo, approfondissant le symbole de la place de la République comme lieu de rassemblement solennel, mais surtout lors de l’opposition généralisée à la loi Travail et au gouvernement qui en assurait la promotion pour le compte de la Commission européenne au printemps 2016. Le peuple de droite aussi s’y était spécifiquement frotté en 2013, pour la première fois à cette ampleur, à l’occasion de la Manif pour tous. Les Français ont repris le chemin de la rue, et le diable une fois sorti de sa boîte y retourne difficilement à moins que la situation n’évolue favorablement. Puisque cela ne sera sans doute pas le cas, la révolution accomplira peut-être ce que la politique courante aurait dû faire selon le mot de Richelieu, à savoir rendre enfin possible ce qui est nécessaire. Les mécontents, les frustrés, les inadaptés, les objecteurs de croissance et les plus avides de démocratie continueront imperturbablement de faire grossir ce que Jean Ziegler appelle le « front du refus » : un front qui enfle spontanément, sans comité central, réunissant toutes celles et ceux qui n’acceptent pas la « fin de l’Histoire ». Ils pensent qu’un autre monde, un autre système économique, un autre État sont possibles, ensemble ou séparément, ici comme ailleurs, et demain comme hier. Les exemples récents ou les souvenirs de révoltes en France comme partout dans le monde attisent l’insoumission de ces franges grandissantes de la population ; les frasques et les échecs à venir de la classe politique française, largement prévisibles, feront le reste. Souvent malmenée, parfois même prête à disparaître, la France s’est reprise toujours au dernier moment, par autant de coups de menton à un destin tragique qui semble si régulièrement la condamner. Une France qui ne veut pas mourir, que ce soit sous les coups des djihadistes comme sous le joug de gouvernements qui trahissent sans vergogne le reliquat de confiance que le peuple place en eux, a visiblement choisi la place de la République comme lieu de réunion privilégié, redonnant à Paris sa prééminence relative dans le combat populaire français.


C’est là qu’est né le mouvement « Nuit debout », du constat que les forces de résistance sont nombreuses dans le pays mais suffisamment dispersées pour rester inopérantes. La société civile fourmille de ces solutions qui ne trouvent pas preneurs et de ces questions qui restent sans réponse. « Tout commence par une déviance, écrivait Edgar Morin en 2011, qui se transforme en tendance, qui devient une force historique. Nous n’en sommes pas là, ajoutait-il, mais c’est possible. »1 Place de la République, un soir de mars 2016, les déviances ont commencé à former une tendance, bon gré mal gré, à l’initiative de François Ruffin, le réalisateur du film « Merci patron ! » et futur député. Son documentaire satirique épinglant les méthodes du groupe présidé par le milliardaire Bernard Arnault venait s’ajouter à « Demain », de Cyril Dion et Mélanie Laurent, qui rencontrait au même moment un franc succès en présentant un certain nombre de solutions crédibles aux problèmes contemporains. À gauche, on entraperçut un début de réconciliation entre les « rouges » et les « verts », et Ruffin voulut en profiter pour tenter d’unifier un maximum de luttes en cours. Sans plate-forme de revendications particulières, à l’exemple du mouvement des Indignés de 2011, il décida de mobiliser en commençant petit, par une soirée repas-concert improvisée place de la République. Quatre mille personnes vinrent sous la pluie et, réchauffées par le discours de Frédéric Lordon, décidèrent pour certaines de revenir le lendemain, monter des tentes, et relancer le processus. Le soir même, deux cents personnes dormirent sur la place. La mobilisation s’était faite essentiellement via des réseaux sociaux chauffés à blanc par l’arrogance à peine masquée d’un gouvernement inflexible. Elle produira aussi ses fruits dans le reste de la France à Rennes, Nantes et Grenoble, trois villes particulièrement sensibles, mais aussi à Toulouse, Lyon, Montpellier, Nice et Strasbourg. L’utilisation répétée du 49-3 par le gouvernement Valls contribua au second souffle d’un mouvement qui faisait justement de l’exigence démocratique l’une de ses (rares) priorités, et qui égrenait alors les jours d’occupation en les nommant par référence au premier, le 31 mars. Pour arrêter le temps, au moins symboliquement, il fallait que mars ne finisse jamais et que l’on passe ainsi du 31 au 32 mars, puis au 33, et ainsi de suite au-delà du 100 mars. Aussi anecdotique que ce détail puisse être, il rappelle toutes proportions gardées le calendrier révolutionnaire utilisé à partir de 1792 jusque sous Napoléon, puis plus tard, passagèrement, lors de la Commune de Paris.


En quelques mois d’existence, Nuit debout peut se targuer d’avoir réveillé ou révélé des énergies, généré beaucoup de curiosité et même d’avoir produit quelques faits d’armes prérévolutionnaires, comme cette volonté de s’inviter physiquement sous les fenêtres des dirigeants honnis, pour un « apéro chez Valls » improvisé le 40 mars, ou le « petit-déjeuner chez Myriam » (El-Khomri, ministre du Travail) manigancé un mois plus tard. Le 40 mars, lorsqu’une partie notable des manifestants (environ mille à deux mille personnes) s’éloigne spontanément de la place de la République…


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