Avant-Propos

Avant-propos

« Les hommes sont hantés par les songes, et les actions qui ont la couleur des songes
sont aussi fortes que les dieux. »
André Malraux


« Alors que toutes nos antiques croyances chancellent et disparaissent,
que les vieilles colonnes des sociétés s’effondrent tour à tour,
la puissance des foules est la seule force que rien ne menace et dont le prestige ne fasse que grandir
L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules. »
Gustave Le Bon


Il y a quelques années à peine, en France, l’emploi du terme « révolution » pour autre chose que la promotion d’un nouveau rasoir ou du dernier téléphone portable en date aurait été du dernier kitsch. Ce n’est à l’évidence plus le cas. L’ampleur de la crise économique, politique et morale dans laquelle le pays s’est enfoncé, au même titre que beaucoup de ses voisins européens, a rallumé chez de nombreux Français l’espoir du kairos, ce moment décisif qui engage selon Thucydide l’avenir d’une cité, à l’occasion duquel pourrait de nouveau survenir l’événement jubilatoire par excellence, celui qui constitue la clef de voûte de leur histoire commune et donne sa justification à leur fête nationale et leur hymne : la révolution. La vraie, celle que l’on mène tant bien que mal à son terme quitte à traîner en chemin, le grand chambardement qui offre à ses acteurs la possibilité de se saisir enfin des rênes de leurs destins, de se jeter dans le grand bain de l’Histoire pour tenter d’actionner le monde à leur tour, comme certains de leurs aînés eurent autrefois l’occasion de le faire. À la fois accélération historique et rupture temporelle, une révolution a pour vocation première de faire sauter des blocages considérés jusqu’alors comme insurmontables, et elle n’est considérée comme telle que si elle permet une véritable refondation ultérieure ; sa durée de ce point de vue pourra dès lors varier de quelques mois à plusieurs dizaines d’années. Comme l’écrit le philosophe Federico Tarragoni, le moment révolutionnaire correspond à « un temps qui sort de ses gonds », mêlant continuités profondes et discontinuités tapageuses, tandis que par « conversion révolutionnaire » une masse critique d’individus interrompent leur trajectoire socialement prévisible pour remettre leur vie en jeu au service d’une cause. Ils sont alors frappés par ce qui semble se situer « à mi-chemin entre la « fulguration », l’expérience épiphanique, et le « choix » d’en tirer les conséquences »1. Cette bifurcation majeure, dont la rareté fait tout le prix, c’est l’Histoire qui se rappelle aux hommes pour leur montrer qu’elle n’est jamais terminée, quand bien même chaque époque s’imaginerait immuable dans ses choix, ses mœurs ou ses déterminismes politiques.


Si l’on se permet ici de formuler sans détour l’hypothèse d’une nouvelle révolution, c’est que la question est déjà très largement posée depuis quelques années. 2016, notamment, a véritablement affolé toutes les boussoles électorales. La communication politique « classique » des élites au pouvoir y a pris une série de claques violentes, qu’il s’agisse de l’avènement de Donald Trump aux États-Unis, du Brexit au Royaume-Uni, du camouflet reçu par Matteo Renzi en Italie, de la défaite imprévue de tous les ténors de la droite, ou de l’abdication inouïe de l’ancien président François Hollande. Les dirigeants en place, d’ordinaire sereinement vissés à leurs fauteuils, ont largement fait les frais de ce « moment populiste » dont l’exception s’appelle Emmanuel Macron, qui confirme déjà la règle. Alors, une fois conscients qu’ils vivent bien une phase d’accélération de l’Histoire, conscients aussi des limites des processus électoraux qui leur sont proposés, beaucoup de Français en viennent tout naturellement à prévoir – et bien souvent à souhaiter – qu’une remise à plat générale se fasse un jour ou l’autre, pourquoi pas dans un avenir proche. Parmi ceux qui l’appellent de leurs vœux le plus explicitement, le plus souvent sur Internet, il faut bien entendu distinguer entre la minorité des véritables aventuriers qui seraient prêts à s’engager le moment venu, et la majorité de ceux qui se contenteraient d’être les spectateurs d’un événement qu’ils n’évoquent aujourd’hui que par coquetterie intellectuelle, ou parce que certains de leurs écrits, dont la vigueur est puissamment catalysée par l’anonymat que permet la toile, dépassent en réalité leurs pensées.


Et pourtant, le mot est dans l’air. Lâché, ou plutôt relâché à la suite d’une longue quarantaine, car la révolution au XXe siècle était immanquablement devenue synonyme de communisme, dans le chaos et la violence. De fait, en tant que phénomène historique, la révolution peine toujours à être réellement théorisée. Ses promoteurs les plus zélés continuent de la penser avec des outils conceptuels qui datent souvent de plus d’un siècle, ou par l’invocation d’épisodes récents qui résistent chacun à leur manière à la catégorisation…


(La suite de l’avant-propos est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

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