Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 1.b – Une crise qui n’en finit pas

« On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre, et après la chasse. »
Georges Clémenceau


Sans surprise, en choisissant de s’intéresser à un pays passionné de politique comme la France, on se doit d’offrir ici un aperçu du spectacle offert par sa classe dirigeante. Un survol nécessaire afin de comprendre l’ampleur de la désaffection qui touche cette dernière et qui contribue à tous égards au retour de la question révolutionnaire. Les représentants politiques cristallisent en effet plus facilement que ceux de la « société civile » – banquiers mis à part – la figure de l’ennemi chez tous ceux qui remettent radicalement en cause l’ordre établi. Il faut dire que la classe politique française n’a pas réellement fait les efforts susceptibles de leur en ôter l’envie, surtout pas à l’occasion de la dernière campagne présidentielle qui a inspiré « dégoût », « déception » et « colère » à plus de deux Français sur trois selon un sondage Ipsos/Stéria publié la veille du premier tour de cette élection surprenante, qui a vu la quasi-extinction des deux grands partis de gouvernement. Cinq années plus tôt, avant la victoire de François Hollande, lorsque Jean-François Kahn proposait de dissoudre le Parti socialiste, c’était avant tout parce qu’il faisait, comme d’autres, le constat cruel que cette organisation ne servait plus à rien1. La critique s’adressait à un parti déjà notoirement moribond, cantonné dans un rôle d’opposition stérile, incapable de trouver un nouveau souffle. Quelques années plus tard, à l’issue du mandat du second président socialiste de la Ve République, le constat de Jean-François Kahn restait cruellement d’actualité, à ceci près que le parti en question s’était presque dissout de lui-même.


Côté « Républicains », le journaliste aurait d’ailleurs pu écrire exactement la même chose. Amorphe et sans perspective autre que celle de faire « différemment » ce que propose Emmanuel Macron, ce parti pourtant sans rival au début de la dernière campagne présidentielle n’était en réalité que l’ombre de lui-même, ne tenant plus que par les fils de la haine et du mépris reliant entre eux les divers clans qui le composent. La victoire surprise de Macron par-dessus ces deux grandes « maisons » et leur éclatement-absorption par le pouvoir de séduction que le futur vainqueur a exercé sur les plus opportunistes des deux bords (ceux qui prirent alors le train « En marche ») vint consacrer la fin d’un cycle politique vieux de plus d’un demi-siècle. L’« arc républicain » des partis dits de gouvernement venait de se replier sur lui-même, dans un big crunch politique qui aboutit à la formation d’une singularité d’un nouveau genre : le parti fantôme, réduit à sa plus simple expression, mais totalement hégémonique. La République en Marche, ses quelques personnalités (presque tous transfuges du PS et de LR), ses députés ultra-débutants et la base sociologique minimum de ses maigres troupes d’adhérents règnent désormais en maîtres sur la république française. Il faudrait d’ailleurs retirer les adhérents de cette liste, puisque sur ce plan le « renouveau » promis par le président s’est traduit, comme l’on pouvait s’y attendre, par la reconduction du même, une structure pyramidale au service du chef et de lui seul. Les militants sincères ne se le sont pas fait dire deux fois, qui ont massivement sauté du bateau à peine celui-ci inauguré.


À mesure que leurs adhérents se faisaient la malle, c’est la sociologie de tous les grands partis français qui s’était déjà considérablement simplifiée ces dernières années. Ce qu’écrivaient il y a dix ans les sociologues Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki à propos du Parti socialiste2 pouvait depuis quelques années s’appliquer tout autant aux Républicains : les deux clans qui se sont partagé le pouvoir pendant plusieurs décennies sont devenus pour l’essentiel des partis de fonctionnaires, ou de retraités. Surtout de fonctionnaires retraités. Et des élus, avec leurs cohortes d’assistants, les membres de leur cabinet, les obligés des uns et des autres… Bref, des clubs, de plus en plus fermés. Le regain de militantisme observé un peu partout depuis les années 1990 ne leur a pas profité, leurs effectifs ayant même chuté de moitié malgré les tentatives des deux camps de brader les adhésions à l’occasion des campagnes électorales. Lorsque sans se concerter le PS et les Républicains annoncèrent en décembre 2014 l’objectif burlesque de compter 500 000 adhérents chacun en 2017, personne de sensé n’y a cru. Moqueur, le socialiste Gérard Filoche commentait : « Ce serait déjà bien qu’il nous reste 500 000 électeurs ! » Au PS, on revendique encore 100 000 adhérents début 2018, dont 20 000 seulement ont pris part au vote sur les nouveaux statuts. Car la technique est la même dans tous les partis : une inscription valable un an est en fait consignée dans les listings d’adhérents pendant trois ans. En réalité, c’est plutôt autour de 40 000 adhérents que Le Canard Enchaîné et le socialiste Gérard Filoche évaluaient les troupes roses un an plus tôt.


L’avenir dira si, de son côté, « La République en Marche » deviendra ou non un parti de masse. Localement, les troupes sont faibles et les rares élus de terrain sont des transfuges. Ailleurs qu’à Paris ou dans l’Ouest du pays, LREM risque d’avoir du mal à s’assurer un véritable ancrage. Quant à la sociologie de ses députés élus en 2017 – médecins, chefs d’entreprise, cadres supérieurs, chercheurs, la « société civile » si l’on veut, en tout cas pas représentative de la masse de la population –, elle en dit déjà long sur sa capacité à attirer les bénéficiaires de la mondialisation et eux seuls. Une fois les feux de bengale de l’élection dissipés, les réformes les plus dures sont votées comme un seul homme par cette foule de nouveaux députés fiers d’être de parfaits novices mais bien conscients, on l’espère en tout cas, de la portée de leurs actes. Ou comment la disparition programmée du PS et de LR aboutit à l’accomplissement du programme de celui-ci par l’héritier de celui-là. Pourtant, une écrasante majorité de Français n’avait voté pour aucun de ces partis lors du premier tour de l’élection présidentielle.


Apprenant au fil du temps à se passer de la confiance de ses électeurs et du compagnonnage actif de ses militants, le personnel politique hexagonal porte mieux que personne l’habit commode du bouc-émissaire consentant. Il s’en est tellement drapé qu’il l’a réduit en loques. Nos dévoués serviteurs se présentent comme le réceptacle patient et coopératif de toutes les attentes d’un électorat versatile, friand de controverse et refusant de prendre une bonne fois pour toutes conscience des dures réalités. Si tout n’est pas complètement faux dans cette plaidoirie, plus grand monde aujourd’hui n’est disposé à l’entendre. Il est donc important de préciser ici que, au-delà des critiques sévères qu’ils subissent, beaucoup de nos hommes et femmes politiques ont des capacités hors du commun, et qu’une majorité d’entre eux est pleinement et sincèrement dévouée à ce qu’elle identifie comme l’intérêt général de ses administrés, particulièrement au niveau local. C’est d’ailleurs pour cette raison et celle-là seule qu’ils se sont engagés en politique en premier lieu. C’est par la suite que les choses se compliquent.


La députée socialiste Michèle Delaunay, ancienne ministre de François Hollande, s’est plainte sur son blog que les hommes et les femmes politiques français, après leur passage par Science-Po ou l’ENA et dès le début de leur carrière d’assistant parlementaire « demeurent dans cet entre-soi réconfortant où l’on partage les mêmes idées, avec pour conséquence de croire qu’on a toujours raison »3. Après quelques péripéties, une fois vainqueurs d’une élection, ils intègrent le club et commencent à se constituer une clientèle. « Après trente ans d’entre-soi, les voilà à la tête d’une écurie », une petite entreprise personnelle qu’ils développent souvent avec brio, dans cette aventure trépidante qui consiste à mourir à son poste. De son côté, l’ancienne secrétaire d’État Rama Yade avait mis le doigt sur un aspect important du fonctionnement des partis à l’occasion d’une interview stupéfiante donnée à un petit média en ligne en janvier 2015 : « Ce qui est important, disait-elle, ce n’est pas le moment de l’élection, c’est la présélection des candidats. Ceux qui se présentent devant les Français sont ceux qui sont autorisés par le système. Tous les autres sont passés au filtre »4. Pour Rama Yade, la France est une « démocratie fossilisée ». « C’est un système de cooptation, d’héritiers, de sortants, on se serre les coudes », ajoutait-elle. La fin de l’interview a particulièrement fait florès sur Internet. À la question : « Quelle est la bonne stratégie pour sortir de cette situation ? », la voici qui répond : « Révolution ! Il faut renverser l’État ! » Le plus étonnant ici n’est pas cette soudaine et féroce poussée révolutionnaire chez une femme politique « installée », qui n’est que le résultat semble-t-il d’une déception relative à une nomination dont elle avait été privée à l’époque, mais qu’après une déclaration pareille on puisse la revoir sur les plateaux télé défendre âprement le programme et les dirigeants de son parti. La quête des mandats n’attend pas.


Il est toutefois indéniable que le phénomène Macron a mis un bon coup de pied dans la fourmilière. Indépendamment de la présence envahissante de l’extrême-droite qui prospérait sur leur échec, le Parti socialiste et Les Républicains avaient pris l’habitude de gérer leur fonds de commerce en agrégeant autour d’eux d’autres organisations, avec l’objectif de jouer dans les règles l’affrontement « droite » contre « gauche » au second tour de l’élection présidentielle, ainsi que pour s’assurer une majorité exploitable à l’Assemblée nationale. Depuis qu’on avait décidé que le centre était de droite et que les Verts jouaient à gauche, les positions s’étaient durablement stabilisées avec ces partis-charnières habilement utilisés comme forces d’appoint. Leur survie et leur indépendance relative étaient habituellement ménagés contre l’assurance que l’on rabattrait les voix au bercail à chaque coup de sifflet. Les « extrêmes », quant à eux, jouaient et jouent toujours une partition plus personnelle qui s’insère avec plus ou moins de bonheur dans un dispositif électoral conçu par et pour les partis dominants. La polarisation gauche/droite définissait les sempiternelles lignes rouges qui donnaient sa forme à l’ensemble, et qui faisaient dire à René Girard que « ce ne sont pas les programmes qui engendrent l’opposition, mais l’opposition qui engendre les programmes »5.


Car le phénomène de masse qu’est l’élection impose aux partis dominants de brasser très large. Ils en deviennent, comme l’écrivait Simone Weil, « égaux par le vague de la doctrine »6. Chacun alterne, selon la saison, entre la production d’un discours tiède et embrumé et celle de plusieurs discours en apparence très clairs mais contradictoires. Pour leurs avocats, la cohabitation de plusieurs « sensibilités différentes » au sein d’une grande maison est la plus belle des richesses, car elle permet la représentation de toutes les opinions qui s’expriment dans la société, elle donne vie à la « démocratie interne » et fertilise les débats. Pourtant, certains croient y déceler une arrière-pensée, baptisée « technique du râteau » : dire tout et son contraire, pour qu’une fois dans l’isoloir chaque électeur puisse y trouver son compte grâce à ce biais cognitif que les psychologues appellent « l’attention sélective », et qui ne fait retenir que ce que l’on préfère.


Du coup, à mesure que les textes s’épaississent, les acteurs se trompent plus souvent de ligne et intervertissent leurs répliques. Intervenant un jour de 2014 sur la Chaîne parlementaire, un jeune député LR du Vaucluse enchaînait les arguments pour fustiger dans un même élan le mariage pour tous et la domination bruxelloise, afin de contredire son interlocuteur socialiste du moment qui venait d’en entamer l’éloge. On fut obligé de lui rappeler qu’il venait de soutenir Bruno Le Maire aux élections internes de son parti, lequel est un fervent partisan de l’Union européenne et du mariage pour tous. Le pauvre garçon ne fut pas le seul à s’emmêler les pinceaux, et il ne faisait après tout que suivre le chemin tracé par ses aînés, dont la carrière se résume pour l’essentiel à un savant jeu d’essuie-glace entre la gauche et la droite de leur propre parti. La dénonciation, judicieuse, quoiqu’hypocrite, de cette opposition d’opérette a permis à Emmanuel Macron d’effectuer une très efficace percée politique, sur les ruines d’un gouvernement auquel il avait pourtant appartenu.


À ce stade, la tentation reste grande de tirer sur l’ambulance Hollande. Il fut suffisamment caricaturé en Louis XVI dès le début de son mandat pour qu’il soit impensable de faire l’impasse sur ce que son personnage représente dans un ouvrage comme celui-ci. Pierre Mendès France comparait l’élection présidentielle au sacre de Reims, moins pour l’opinion que le monarque républicain serait en droit d’avoir de lui-même que pour l’enjeu qu’elle représente aux yeux des électeurs. Et si François Hollande fut d’une certaine façon un roi, ceux qui l’estimaient trop faible pour résister à quoi que ce soit d’exceptionnel n’auraient pas dû le comparer sans cesse à Louis XVI, un souverain détrôné et décapité après trois années d’une âpre résistance, mais l’inscrire plutôt sur les pas de ses malheureux successeurs, Charles X et Louis-Philippe, qui ont fui leur palais après quelques jours d’émeute seulement en 1830 et en 1848, comme Hollande a fui sa réélection car il la savait impossible.


Mais cette précision historique n’est d’aucun poids face à l’image inoubliable de Louis Capet montant à l’échafaud. Au plus bas de la déconfiture du gouvernement socialiste, l’annonce de la vente sur Le Bon Coin d’une véritable guillotine grandeur nature avait déclenché des flots de commentaires de la part les petits plaisantins du web. La rumeur avait même couru que Valérie Trierweiler se faisait appeler « Marie-Antoinette » avec délectation, du temps où elle fréquentait l’Élysée. François Hollande chutera alors dans les tréfonds des sondages, là où personne n’avait osé s’aventurer avant lui, ne laissant comme souvenir « positif » que l’extraordinaire rouerie avec laquelle il imposa son successeur désigné au pays, sur les cendres du parti dont il s’était lui-même servi pour se hisser jusqu’au faîte du pouvoir. Lors de la campagne des primaires socialistes, c’est son ancien Premier ministre Manuel Valls qui essuiera à sa place les insultes et les huées qu’ils avaient pris l’habitude de supporter ensemble depuis cinq très longues années, jusqu’à une véritable claque reçue par le Premier ministre qui vaudra à son auteur, un jeune Breton de dix-huit ans, une centaine d’heures de travaux forcés.


L’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017 permettra-t-elle d’inverser durablement la tendance qui voit la classe politique perdre année après année son crédit dans l’opinion, ou amènera-t-elle, comme les autres, son cortège d’échecs, de bourdes et de scandales ? Deux semaines à peine étaient passées que le ministre de la Justice était déjà mis en examen, tout en soutenant ouvertement sur Twitter l’une de ses collègues mise en cause par le ministère qu’il dirigeait, tandis qu’un troisième ministre, à peine arrivé, devait aussi quitter son poste. Sans se laisser aller ni même tenter de flirter avec le populisme, qu’est-il permis de penser de la qualité de la classe politique française des années 2010 ? À l’occasion du précédent quinquennat, le public éberlué s’est facilement attardé sur des tweets officiels truffés de fautes d’orthographe, une ministre de la Culture qui n’a pas le temps de lire des livres et une ministre du travail qui sait à peine ce qu’est un CDD, une passionnée de l’environnement diplômée de géographie qui localise le Japon dans l’hémisphère Sud, ou un Premier ministre situant sans hésiter la Réunion dans l’Océan Pacifique. Il y eut aussi cette passe d’armes par médias interposés entre Manuel Valls et Michel Onfray, le Premier ministre dénigrant publiquement le philosophe en déformant ses propos, ce dernier traitant en retour le troisième personnage de l’État de crétin. Inouï. On pense aussi aux sorties survitaminées d’Emmanuel Todd, qui « considère l’establishment comme des gros ignares qui n’ont aucune conception de l’Histoire ». Hélas, beaucoup de nouveaux députés marcheurs ne font rien de particulier pour le contredire.


Il faut tendre l’oreille pour entendre de telles critiques venir de l’intérieur du système politique français. Arnaud Montebourg, par exemple, prétendant faire une croix sur la politique après sa sortie du gouvernement en 2014, sur ce ton : « En dix-sept années de vie politique, j’ai perdu mon temps. Je ne veux plus vivre de la politique. Je me tiens éloigné de ce système néfaste et dangereux. »7 À droite aussi il arrive qu’on se confie. Roselyne Bachelot, ancienne ministre devenue chroniqueuse télé, mesure chaque mot comme elle en a toujours eu l’habitude. Pas de déclaration tonitruante, mais des indices savamment semés comme lors de cette discrète intervention en 2013 sur France 2, chez Frédéric Lopez, dans laquelle elle se remémore ses premières nominations au gouvernement : « On met des mois avant de réaliser qui détient vraiment le pouvoir, expliquait-elle, quels sont les conseillers occultes qui sont vraiment les gens qui comptent… Vous pouvez être plusieurs années dans la machine en passant à côté de gens qui ont le réel pouvoir de décision, et sans les avoir détectés ».


Nous n’en saurons pas plus, mais cela suffit déjà pour s’interroger sur les occupations réelles de nombreux ministres qui n’ont passé que quelques mois à leur poste, zappant parfois d’un portefeuille à l’autre avec la virtuosité apparente de celui qui ne fait que survoler les choses. En dernière instance, le directeur de cabinet et le directeur administratif sont les vrais patrons des ministères, si celui qui occupe le poste le plus exposé n’a pas la carrure, le poids politique ni le temps nécessaire pour manœuvrer. La politique est en tout cas un monde dangereux, disait Arnaud Montebourg. Pas seulement énervant, exténuant, corrosif ou dispendieux, plus que cela, dangereux. L’ancien ministre pouvait vouloir dire beaucoup de choses, et chacun mettra ce qu’il veut derrière ce terme, mais un danger réel affleure, à n’en pas douter, dans certaines manières de faire de la politique. Notamment quand la politique se permet de se jouer du réel, du véritable sens des mots, ou des sentiments profonds de la population.


Car c’est bien mépriser le réel et la capacité d’observation de tout un chacun que d’annoncer sans sourciller que « la reprise est là », ou que « tout va mieux ». François Hollande s’est acquitté de ce mensonge une fois par an, religieusement, jusqu’à son dernier discours, et Manuel Valls à intervalles plus irréguliers. Une semaine d’avril 2015 choisie par l’ancien Premier ministre pour ânonner une fois de plus ce cantique, on annonçait la faillite de Mory Global, la fermeture de plusieurs Galeries Lafayette, et un programme de suppression de 13 000 postes à la SNCF. On faisait aussi ces jours-là le compte des emplois menacés par centaines ou milliers chez Dim, chez Vivarte… Sur la Canebière deux mois plus tôt, le même Manuel Valls vantait ses « excellents résultats » en matière de lutte contre la délinquance pendant qu’à quelques quartiers de là, au même moment, la pègre marseillaise affrontait à la kalachnikov une police sur les dents. Du côté d’En Marche et des Républicains, on fait semblant de penser que l’austérité radicale permettra de sauver le malade au lieu de le tuer, alors que tous les calculs sérieux disent, répètent, et prouvent chaque jour le contraire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.


Pour déformer le réel, on doit aussi jouer avec les mots, sur les mots, sans cesse, pour tout. Si une certaine maîtrise de l’art d’avoir toujours raison selon Schopenhauer peut être dûment saluée comme on salue toute virtuosité technique, la neutralisation du langage politique est en revanche un phénomène plus inquiétant. Cette novlangue8, qui sonne affreusement factice, fait disparaître les pauvres, ne laissant que des modestes, qui sauront par conséquent se contenter de peu, ou éventuellement des exclus, dont on ne connaitra malheureusement jamais les exclueurs. Alors pour mener la lutte contre la modestie et l’exclusion, il faut que des hommes en responsabilité (mais plus responsables de rien) animent une gouvernance faite de réformes, en quête d’équité plutôt que d’égalité, le tout en pleine harmonie avec des partenaires (littéralement : celui avec qui ont fait la paire contre d’autres joueurs) plus ou moins sociaux. Pour faire avancer ces réformes courageuses, il faut faire de la pédagogie (littéralement à sens unique, d’un professeur sachant à son élève ignorant) là où l’on serait en droit de réclamer des débats. D’ici-là, on est sommé d’être ensemble à mesure qu’on se nébulise, et tous différents tandis qu’on s’uniformise… Tous ces artifices oratoires peuvent permettre de contourner le débat en dépolitisant les termes importants, mais aussi de le complexifier inutilement pour le réserver aux experts. C’est un refrain connu qui est entamé ici. On ne le fredonnera pas en entier, George Orwell ayant déjà tout dit sur le sujet.


Mais il est plus facile de se prémunir contre la falsification du réel, et même celle du langage, que contre la falsification des sentiments, qui s’appuie sur les deux premières pour polariser une société sous la contrainte. À gauche, on fustige une droite et une extrême-droite sans scrupules qui manipulent le sentiment d’insécurité. À droite, on accuse la gauche d’avoir instrumentalisé le racisme, qui est aussi un sentiment. S’il est aisé d’admettre le premier point, le second a longtemps fait polémique. Aujourd’hui toutefois, il n’y a plus de doute : la « stratégie SOS Racisme », le facétieux dispositif tactique à douze bandes élaboré par François Mitterrand dès son arrivée au pouvoir afin de vider le Parti communiste au profit du Front national, a bien existé, et il fut couronné de succès. Il s’agissait de réserver au parti de Jean-Marie Le Pen les thématiques de l’immigration et de l’insécurité en les associant inévitablement au racisme, pour les exclure du « dialogue républicain » via ce tiers intrus qu’était le Front national, et par là même en interdire l’accès à la fois aux communistes, aux chevènementistes ainsi qu’à la droite classique. La constitution d’un cordon sanitaire surveillé nuit et jour par des associations « faites maison » devait assurer la pérennité de ce système et les victoires électorales facilitées pour les socialistes. Mitterrand connaissait bien l’instrument, pour avoir lui-même brisé par le Programme commun le cordon sanitaire mis en place par la droite autour des communistes.


Ces techniques constructivistes d’apprenti-sorcier s’appuient bel et bien sur une instrumentalisation consciente et assumée du racisme, constaté ou supposé. On voit aujourd’hui où elles nous ont menés. Roland Dumas, qui en était l’un des maîtres d’œuvre avec l’ancien secrétaire général de l’Élysée Jean-Louis Bianco, le reconnaît aujourd’hui sans s’en excuser particulièrement. Michel Rocard, vers la fin de sa vie, jugeait cette instrumentalisation tout simplement « scandaleuse ». Aux premières loges à l’époque de sa mise en place, il désapprouvait, bien sûr, mais en privé uniquement. Lorsqu’il évoque le sujet, Jean-Pierre Chevènement, à l’inverse, choisit la litote. Moqueur, il note que « c’était une manière pour la gauche de réorienter l’axe principal de son combat ». Il est vrai que ce mouvement massif de troupes annonçait le nouveau « combat » socialiste (peut-être devrait-on dire sociétaliste) pour l’acceptation de toutes les différences, reléguant aux oubliettes l’antique lutte sociale pour la condition ouvrière. C’était la naissance de la « gauche divine », comme l’avait à l’époque baptisée Jean Baudrillard. Shootée à la « moraline », elle plane dix coudées au-dessus de tout ce qui est moins vertueux qu’elle. Elle ne pouvait à terme, et nous y sommes, que rencontrer « l’indifférence ironique des masses »9, ce qu’elle a beaucoup de mal à accepter puisqu’elle n’arrive pas à le comprendre. Car si la gauche divine (dont Emmanuel Macron est bel et bien l’héritier sur ce point, laissant au Parti socialiste quelques oripeaux d’écriture inclusive) est farouchement laïque, elle ne s’interdit pas pour autant d’être de droit divin. Elle fonde sa légitimité sur un absolu moral qui dépasse de loin le simple cadre électoral.


Nous touchons là un point central. Notre classe politique réaffirme aussi souvent qu’elle le peut sa légitimité. Elle s’y accroche comme à un fétiche, car elle trouve à son évocation l’apaisement et la réassurance nécessaires à la poursuite de ses activités. Une légitimité en béton armé, conférée par la robuste mécanique élective, contre vents et marées. À y regarder de plus près, l’édifice présente tout de même quelques fissures. L’abstention en est une, béante, surtout depuis qu’elle a atteint des records absolus lors des élections de 2017. L’opinion des personnes âgées, beaucoup moins abstentionnistes que le reste de la population, et aussi respectable qu’elle soit, est de fait surreprésentée dans la plupart des scrutins. Si l’on tient compte des non-inscrits et des abstentionnistes, les députés sont tous ou presque élus par moins de 20% des électeurs potentiels.


On objectera à juste titre que les non-votants n’ont qu’à se déplacer, mais dans l’esprit de ceux qui n’estiment pas nécessaire ou même utile de le faire, cela n’en reste pas moins un élément d’appréciation de la légitimité réelle des élus, et l’on n’empêchera personne de penser que les seuls qui voulaient réellement Emmanuel Macron à l’Élysée furent les 9% des inscrits qui déclarèrent avoir voté pour lui dès le premier tour avec conviction et non par défaut.


Après l’élection présidentielle viennent les législatives. Le premier tour d’une élection, on l’a vu, se fait en coulisse, c’est la sélection du candidat par son parti. Le second tour, appelé communément « premier tour », est fondé sur l’opposition des programmes affichés par les grands partis, les électeurs étant appelés aux urnes pour faire le tri des heureux nominés en étant d’emblée sommés de voter « utile ». Un dernier tour sépare les finalistes, toujours selon le principe de la « discipline républicaine », en mode semi-automatique là encore, presque toujours pour éliminer un candidat honni, en tout cas plus honni que l’autre. Puis notre député dispose enfin d’un siège. Que va-t-il en faire ? Au-delà du travail, souvent méritoire, effectué en commission, il est fort probable qu’il se contente de voter avec sa majorité, ou contre celle des autres. Mettons malgré tout qu’il se décrète « frondeur » au sein de sa majorité, c’est-à-dire, prosaïquement, qu’il entende continuer de défendre le programme qui l’a fait élire : ses collègues légitimistes lui reprocheront immédiatement de prendre une posture, comme s’il n’y avait que ça à faire quand on est député, et comme si voter aveuglément avec sa majorité n’était pas déjà une posture. Qui porte d’ailleurs déjà un nom : godillot. Le plus souvent, les mécontents rangent rapidement leurs frondes et votent comme en 2014 la confiance à un gouvernement qui n’avait pas la confiance du pays.


Quelle est la « légitimité » d’élus qui s’assoient à ce point sur les programmes qu’ils ont défendus ? Nicolas Sarkozy et François Hollande, maîtres en la matière, l’ont ressenti durement au cours de leurs mandats respectifs. « Mon ennemi, c’est le monde de la finance », avait dit le premier pendant sa campagne, victorieuse en grande partie grâce à l’efficacité toute martiale de cette punchline. On connaît la suite : le saut à Londres, quelques jours plus tard, pour expliquer en privé aux représentants des banques qu’ils n’avaient rien à craindre de lui. Puis c’est Pierre Moscovici, un an plus tard à peine, qui amorça publiquement la marche arrière à grands coups de demi-évidences (« La finance est essentielle à l’économie »), suivi par Hollande, à nouveau, au mépris des faits et de la langue française (« La finance, elle a été maîtrisée », mai 2014). Manuel Valls ensuite, entre amis, au siège de l’assureur Axa, déclarait en juin 2014 : « Nous avons besoin de la finance ». Qui est ce « nous », d’ailleurs ? Cette déplorable ode aux marchés était jouée avec le crescendo. Il lui fallait vite un point d’orgue. Le ministre des Finances Michel Sapin s’en chargea par un définitif : « Notre amie, c’est la finance », lâché un mois plus tard seulement. Que de chemin parcouru en si peu de temps ! C’est pourquoi, de déception en déception, les Français ont rendu leur abonnement à ce spectacle déplorable. En septembre 2014, pour la première fois de son histoire, le baromètre TNS-Sofres indiquait qu’aucun parti politique ne recueillait plus de 30% de confiance. Trois ans plus tard, Emmanuel Macron réussira à se faire élire et à disposer d’une majorité sur la foi d’un programme qu’il comptait, pour une fois, réaliser, et qu’il réalise en effet, car il ne fait que s’inscrire dans la continuité des majorités précédentes et des réformes réclamées, comme nous le verrons plus loin, par la Commission européenne.


Et puis il y a les affaires. Cahuzac, Thévenoud, Ferrand… À l’occasion de l’affaire Thévenoud (l’éphémère ministre socialiste finalement condamné en mai 2017 à trois mois de prison avec sursis en première instance pour sa « phobie administrative »), le psychologue Jean-Pierre Friedman intervenait sur FranceTVInfo le 10 septembre 2014. On venait d’annoncer que des dizaines de députés et de sénateurs étaient en délicatesse avec le fisc. Interrogé sur le sentiment d’impunité des politiques mis en lumière par cette affaire, et qu’illustrait à merveille la délicieuse « phobie administrative » dont semblait souffrir l’éphémère membre du gouvernement, Jean-Pierre Friedman affirmait que nos hommes politiques sont tout simplement immatures. « C’est un mélange de narcissisme et de mégalomanie insatiables qu’on trouve chez l’enfant à partir de deux ou trois ans, tant qu’il n’a pas été confronté au principe de réalité. » Au comble du cynisme puéril, Thomas Thévenoud se chargera d’illustrer ce jugement sévère en révélant qu’il avait déposé à l’INPI la marque « phobie administrative » une semaine à peine après sa sortie du gouvernement. Le personnel politique est pour Friedman « une race à part », qui vit dans « l’illusion de la toute-puissance », et l’ambiance d’impunité générale que viennent à peine effleurer les quelques affaires connues du public les incite à recommencer, comme le feraient des enfants. Ils en viennent à se considérer au-delà de la loi et de la morale commune, qui ne les concernent plus.


Il faut dire que certains ont mieux à faire que de s’occuper de ces choses-là, comme par exemple se presser aux invitations désintéressées de l’Émir du Qatar10 ou de tel ou tel lobby industriel. L’image de l’ancien président Sarkozy, offerte à qui pourra se la payer, s’affiche toute honte bue dans le catalogue du WSB (Washington Speakers Bureau), pour des conférences aux tarifs stratosphériques : cent mille euros les deux heures. Ne pouvant nous payer Nicolas Sarkozy, nous en sommes réduits à écouter – gratuitement – le député LR Christian Vanneste évoquer « ces partis politiques remplis d’incapables et de corrompus [qui] bloquent le système à leur profit ». Concentrant la focale sur son propre camp au cœur du mandat de François Hollande, il dressait un tableau plus que jamais d’actualité, évoquant « un paysage désolé de rivalités sans merci entre des ambitieux dont le bilan n’est guère brillant, les méthodes douteuses, et l’honnêteté gravement mise en doute »11. Il concluait d’ailleurs ainsi sa diatribe : « Que la France ait besoin d’une révolution est une évidence. » Pas de méprise : c’est d’une révolution morale et libérale dont il parle.
Plus tard, d’ailleurs, c’est Emmanuel Macron lui-même qui intitulera abusivement « Révolution » sa posologie amère calquée sur les plus libérales directives bruxelloises. Dans quelque sens qu’on la torde, l’expression semble décidément devenue incontournable.


On sera pourtant là encore, comme on a pu l’être sur la question économique, tenté par le fatalisme. Après tout, la médiocrité politique ne date pas d’hier, et la France n’a jamais cessé d’avancer, de se développer, de se moderniser. On se souvient de la IVe République comme d’une période qui maria sans effort la petitesse politique et les succès économiques. C’est qu’on n’a sans doute fait qu’effleurer la surface des choses. On peut aussi ajouter que les Français ont toujours toléré une dose de malhonnêteté et de rouerie chez leurs élus. Ils ont sincèrement aimé Bernard Tapie, François Mitterrand ou Jacques Chirac. Ils auraient volontiers voté pour Dominique Strauss-Kahn si son actualité judiciaire lui avait laissé le temps de se présenter quelque part. Les Français ne sont pas naïfs. Ils s’accommodent de certains travers qu’ils peuvent tout à fait identifier en eux-mêmes, et s’enorgueillissent d’une histoire de France constellée de crimes et de trahisons. Ils en ont vu d’autres, mais aujourd’hui, la faille est plus profonde. Les péripéties politiques étalées quotidiennement, telles que les Français les jugent et s’en prémunissent massivement, ne laissent désormais plus chez eux qu’un énorme sentiment d’impuissance, et ce à deux niveaux : les difficultés qu’ils éprouvent à voter pour quelqu’un à qui ils souhaiteraient vraiment, et pas seulement par défaut, confier des responsabilités, mais aussi la désespérante impuissance à peser réellement sur le cours des événements de ceux qui parviennent de bonne foi au pouvoir. L’incapacité finalement de faire autre chose que le concurrent, quand ce n’est pas l’incapacité à faire quelque chose d’utile tout court.


Passent encore les faiblesses, les approximations, les mensonges, tant que les Français ne sont pas privés d’un véritable choix à l’échelle nationale, lorsqu’on daigne les consulter une fois tous les cinq ans. Or, on l’a dit, le constat de la « droitisation » du Parti socialiste a été fait depuis longtemps, jusqu’à sa fusion avec certains éléments centristes et républicains dans le nouveau parti « unique » d’Emmanuel Macron, ne laissant qu’un rogaton sur le point de disparaître. Mais François Hollande n’avait en réalité pris personne en traître. Dans un livre paru en amont de la campagne présidentielle de 2007, il vantait l’action libérale et dérégulatrice de Mitterrand, Delors et Jospin, et concluait en admonestant ses amis socialistes : « Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne. »12 Comment pouvait-il être plus clair ? Mais la transformation ne se limitait pas à la doctrine économique. Sur le plan de l’immigration, pourtant sujet à des polémiques incessantes, les politiques ont là aussi convergé. Les chiffres furent exactement les mêmes sous Sarkozy et Valls, à la différence que l’un parlait des reconduites à la frontière, quand l’autre mettait l’accent sur les régularisations. On aurait tort de penser que la droitisation du PS devait automatiquement occasionner le tassement à droite des Républicains. Alain Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet ont suffisamment prouvé le contraire, à leurs dépens il est vrai, et les deux râteaux se sont souvent entrecroisés, pour se superposer finalement dans le grand Centre macronien. Économie, Europe, politique internationale… Au mariage pour tous près, cette ultime pomme de discorde. Mais Philippe Muray notait que la droite jouait de toute façon toujours, à un moment ou un autre, la mule de la gauche, qu’elle avalait régulièrement et de bon cœur « les boulettes de la cocaïne sociétale » pour la faire passer en douce, la gauche faisant de même de son côté sur l’économie et le social13. La seule différence, avec Macron, c’est qu’ils n’ont même plus à se cacher.


C’est un dispositif de vases communicants qui s’est progressivement mis en place sous nos yeux. La gauche, la droite et le centre de gouvernement jonglent avec les mêmes balles et se les échangent avec aisance, que ce soit pour les partager ou pour se les envoyer à la figure. La différence ne peut donc se faire que par le verbe, certains éléments de langage et des effets de manche, chargés de camoufler les retrouvailles idéologiques tant attendues. L’ancien ministre socialiste Hubert Védrine, aujourd’hui plus observateur qu’homme politique, se demandait justement comment des membres de son parti avaient pu pousser le goût de l’oxymore au point d’inventer le « socialisme de l’offre » (littéralement, le socialisme par le soutien aux entreprises privées), tout en continuant à faire bonne figure. Pour lui, c’est « un jeu personnel de différenciation et d’opposition artificielle, surjouée » qui rendait possible un tel tour de force. Dans ce qu’il reste de la gauche comme de la droite officielle, dans cette « dramaturgie stérile », les joutes oratoires ne sont plus que les escarmouches d’une « bataille entre manipulateurs où chacun s’arc-boute sur des semi-vérités contradictoires, outrées jusqu’à l’incompatibilité. »14 La gauche a en réalité tiré un trait sur le social, et la droite sur la nation. Délestées de ce qui les séparait, elles ont transformé un honnête match de boxe en un ridicule combat de catch, pour terminer en embrassade franche sous le regard concupiscent du monde des affaires. Ce dispositif désormais arrivé à maturité par l’avènement du prince-esclave Macron, l’homme providentiel des milieux financiers à qui il doit son élection, a pu faire à certains l’effet d’une belle machine, mais son équilibre est précaire car il ne repose plus que sur un seul pied.


Qu’on l’appelle « néolibéralisme à l’européenne » ou « eurolibéralisme », voici le plan à peine incliné que néo-socialistes, macronistes et républicains se partagent, le périmètre délimitant l’intégralité de leur univers des possibles. Mais pour que chacun puisse se l’approprier efficacement et simultanément, il doit lui-même pouvoir offrir au moins deux niveaux de lecture complémentaires. L’analyse que propose à ce sujet le philosophe Jean-Claude Michéa, à la suite de Michel Clouscard, fait aujourd’hui autorité dans de nombreux cercles qui entendent rester étrangers à ce consensus forcé. Car Michéa considère le libéralisme comme une « pensée double », dotée d’une variante politique et d’une variante économique dont le développement se fait « de façon parallèle et complémentaire »15. Il en fait remonter l’origine profonde au compromis élaboré au sortir des guerres de religion par les penseurs pionniers de la tradition libérale, de Thomas Hobbes à Benjamin Constant. Il s’agissait alors de définir pour ces sociétés entredéchirées un modus vivendi philosophiquement neutre, qui se contenterait d’« arbitrer le mouvement brownien des libertés concurrentes » avec comme seul critère de ne pas nuire à autrui. Un impeccable ressort dialectique s’est alors mis en marche. Les principes du libéralisme politique ont progressivement émancipé le libéralisme économique de la tutelle nationale et des valeurs (religieuses ou philosophiques) qui en limitaient le développement, ce dernier lui rendant la pareille par la promotion constante des pré-requis politiques et surtout sociétaux du premier.


Jean-Claude Michéa ne nie pas les « différences d’accentuation philosophique évidentes » qui distinguent les deux versions, le libéralisme du droit et celui du marché, mais il met le doigt sur cette « dialectique étrange et paradoxale »16 qui assure l’unité du libéralisme, au service d’« une société minimale, dont le Droit définirait la forme, et l’Économie le contenu ». Ledit contenu, devenu consensuel autant que sa forme, ne tolère désormais plus aucun changement, même minime. Alors, faute d’un véritable parti unique (une solution qui a universellement prouvé son inefficacité pratique sur le long terme), c’est l’alternance unique qui nous est imposée. L’économique étant l’otage d’un consensus technocratique, qui cherche des divisions à exacerber se rabattra donc sur le champ du sociétal. Dans ce domaine, heureusement, il reste aisé d’outrer ses positions, d’effrayer les électeurs du camp adverse tout en remobilisant le sien, pour générer de la fausse polarisation. Jean Baudrillard écrivait que la « simulation du politique » réside avant tout non pas dans le discours politique lui-même (qui est dissimulation), mais dans cette version faussée de l’opposition gauche-droite qu’il voyait arriver dès les années 1970, et dont il pressentait qu’elle servirait à cacher que le véritable pouvoir était parti ailleurs17.


Un certain nombre d’observateurs et de commentateurs concluent cependant un peu vite que la droite et la gauche sont tout simplement des concepts dépassés. On se souvient de la phrase de Raymond Aron : « Qu’on soit de droite ou de gauche, on est toujours hémiplégique. » C’est joliment dit. Il est vrai que la division en écuries n’est pas véritablement propice à l’ouverture d’esprit. Georges Bernanos nous a laissé de cette idée une version plus abrupte, remarquant qu’« il est d’usage, pour essayer de distinguer entre eux les imbéciles, de les classer en imbéciles de droite et en imbéciles de gauche ». Alors, au rencard ces vieux clivages, ces notions d’un autre âge ? Bien sûr que non. Que l’on évoque les questions sociétales et elles ressurgissent, certes grossièrement mais instantanément. Pour le reste, si la définition proposée par Frédéric Lordon est acceptable, que la gauche correspond à « une certaine manière de se situer vis-à-vis du capital », de lui laisser toujours le minimum de souveraineté, la droite regroupant tous ceux qui s’accommodent ou tirent profit d’une certaine domination du capital, alors ces catégories ont de beaux restes, et leur longévité est assurée pour longtemps encore, dans les esprits nombreux de ceux qui se positionneront toujours selon ce critère18.


En définitive, la situation observée en France actuellement (et peut-être pour au moins dix ans) place un grand Centre – le président Macron et ses supporters flanqués des derniers rogatons socialistes et républicains – contre tout le reste, sa périphérie, ses extrêmes éparpillés. En attendant qu’il ait mieux à proposer, et avant qu’on l’étudie en détail, on a défini le Centre par son « eurolibéralisme ». La périphérie étant constituée de tous ceux qui rejettent le néolibéralisme, le libéralisme tout court, le supranationalisme, ou tout cela à la fois. Parmi eux, il y a ceux qui se disent de gauche, et ceux qui refusent de le faire, par convictions morales, patriotiques ou nationalistes, par anticommunisme, parfois par racisme ou xénophobie, mais aussi par lassitude, suite à de trop nombreuses déceptions, ou pour des raisons familiales ou historiques, bien qu’ils s’opposent eux aussi de plus en plus massivement à la domination du capital. De la même manière que la droite est souvent une ancienne gauche, l’extrême-droite est aussi bien souvent une ancienne extrême-gauche. Des premiers fascistes italiens jusqu’au Front national peuplé d’anciens communistes, en passant par les néoconservateurs américains – pour la plupart d’anciens trotskystes passés entre les mains du philosophe Léo Strauss –, le phénomène se vérifie immanquablement.


Pourtant, si le Centre met habilement en scène la réconciliation de ses composantes sous l’égide du nouveau pouvoir, ceux qui peuplent les marges sont réellement et profondément irréconciliables. C’est d’ailleurs dans ce dégoût mutuel et éternel entre les « fascistes » et les « antifascistes », entre les communistes et les anti-communistes, entre les pro et les anti-mariage pour tous que réside la principale assurance de la pérennité du dispositif central. Le flanc gauche de la périphérie semble être lui-même divisé entre une importante majorité d’internationalistes et une minorité grandissante de souverainistes ; son flanc droit (ou de non-gauche) étant constitué par une minorité stable, quoique parfois bruyante, de suprémacistes racialistes, et par une majorité de « simples » souverainistes, le plus souvent nostalgiques de Colbert.


Plus globalement, le nouveau paysage politique français semble avoir, temporairement peut-être, mis de côté le clivage gauche-droite pour se résumer à l’affrontement d’un « bloc populaire » face à un « bloc élitaire », selon les termes proposés par le politologue Jérôme Sainte-Marie. Certains l’appellent aussi « bloc bourgeois »19, rappelant au passage que le dernier précédent connu (l’union des partis centristes face au puissant parti communiste pendant les Trente glorieuses) disposait d’une base sociale extrêmement large qui lui conférait une légitimité importante, contrairement à celui qui se reforme sous nos yeux. La désagrégation des blocs de gauche et de droite traditionnels s’est effectuée sous l’influence de deux phénomènes qui sont en réalité les deux faces d’une même médaille : la mondialisation financière et la subordination à l’Union européenne, qui ont lié de plus en plus étroitement les progressistes à gauche et les néolibéraux à droite sous la pression montante de tous les néo-souverainismes.


Depuis la première élection au Parlement européen en 1979, tous les candidats à l’élection présidentielle sans exception ont promis de changer les choses en Europe, et surtout de « Changer l’Europe ! » (un slogan repris sans discontinuer à chaque scrutin européen), mais aucun n’a pu tenir ses engagements. Qui se souvient que le célèbre « Programme commun de la gauche » conclu en 1972 par François Mitterrand et le Parti communiste intégrait à l’époque le protectionnisme, désormais honni, et une prise de distance significative avec l’Union européenne ? Qui a encore en tête les images de Lionel Jospin qui briguait Matignon en 1997 en clamant qu’il refuserait de signer en l’état les traités d’Amsterdam et de Nice ? Plus proches de nous, le candidat Nicolas Sarkozy disait en 2007 vouloir en finir avec l’euro fort, qu’il a subi, impuissant, pendant tout son mandat. Puis c’est François Hollande en 2012 qui prétendit montrer les dents contre le traité budgétaire européen (TSCG). Il souhaitait y intégrer une « dimension sociale ». À ce stade, ceux qui pariaient sur son échec savaient qu’ils ne prenaient aucun risque. Hollande leur a donné raison en moins d’une semaine. Tous ceux que nous venons de citer ont radicalement échoué, aucun n’a réussi à influencer concrètement le cours des événements, dans un sens qui ne soit pas celui déjà prédéfini par la Commission de Bruxelles. Emmanuel Macron, qui y souscrit pourtant de bon cœur, pensait avoir la partie facile en promettant aux Français de renégocier la directive « travailleurs détachés », fer de lance du dumping social européen. Las, il échoua comme les autres et ne proposera rien de plus.


Le slogan de l’« Europe sociale », scandé lui aussi sans faiblir depuis 1979, n’a jamais réellement eu l’occasion de s’appliquer, personne n’en ayant même jamais formalisé les modalités d’application. Dès 1983, à l’occasion du « tournant de la rigueur », François Mitterrand avait pleinement réalisé l’impossibilité pratique de ce projet, lorsqu’il confiait à Jacques Attali qu’il était « partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale »20. Dans son esprit, indéniablement, il s’agissait là de deux objectifs contradictoires. Et dans les faits aussi, qui l’ont prouvé par la suite, à la fin des années 1990 par exemple, lorsque la plupart des gouvernements des États-membres et la quasi-totalité de ceux des grands pays étaient sociaux-démocrates, ce qui n’occasionna pas le début d’une entame de « virage à gauche » du golem européen. La gauche, sur ce sujet, nage toujours en pleine contradiction. À droite, au moins, le débat est clos depuis longtemps. La droite a adopté inconditionnellement la ligne eurolibérale dès les années 1970, en la confondant sans nuance avec l’intérêt de la France, par conséquent ce n’est une surprise pour personne qu’elle la défende de la même manière aujourd’hui, sans réserve autre que quelques précautions oratoires à l’adresse de la partie de son électorat qui reste souverainiste, et qui se sent orphelin de Philippe Seguin.


La droite dite « gaulliste » ne mérite plus cette épithète depuis longtemps si l’on en croit le général de Gaulle lui-même, qui se confia à Alain Peyrefitte à propos de ce que l’on appelait à l’époque de son retour aux affaires « l’Europe intégrée » : « Tous ces personnages lamentables de la IVe République y trouvaient un moyen de se décharger de leurs responsabilités, affirmait-il. Ils n’étaient pas capables de les saisir ; alors il fallait les repasser à d’autres. Tenir leur rang dans le monde ? Pas question ! Mettons-nous sous le parapluie. Avoir une armée et la faire obéir ? Pas question ! La donner à d’autres ! Remettre le pays debout et servir d’exemple au monde ? Pas pour eux ! L’alibi tout trouvé, c’était l’Europe. »21


Lorsqu’en 2016, Manuel Valls voulut défendre son grand plan d’économies, il asséna qu’il était « hors de question de changer de politique économique », et que ceux qui y pensaient à gauche étaient des « irresponsables »22. Cet homme qui venait de faire campagne contre l’austérité en Europe lors de la campagne européenne de 2014 appliquait en même temps celle-ci en France, car il n’avait pas d’autre choix s’il voulait continuer à s’asseoir à la table des négociations à Bruxelles. À tout prendre, il était alors plus confortable pour lui de la faire sienne plutôt que d’assumer explicitement ce lien de subordination devant quarante-cinq millions d’électeurs. Manuel Valls était à l’époque l’homme idéal pour cette mission. Il incarnait déjà à merveille l’expression « UMPS », qui s’était répandue bien au-delà des cercles d’extrême-droite, et qui dénonçait déjà deux partis devenus identiques. Cette idée est trop simple, on l’a dit : ils ne sont pas la même chose, mais plutôt les deux faces du même euro. Hollande et Valls avaient mis le bras dans un engrenage qui allait faire de la gauche classique « une étoile morte », selon le mot sévère d’Emmanuel Macron, interrogé par Mediapart alors qu’il n’était encore que le conseiller économique du président.


L’engrenage supranational avait à la même époque tordu le bras d’un autre éminent personnage, dont le cas est emblématique de la mécanique européenne. Remplacé par ledit Macron à Bercy puis appointé par l’Élysée pour représenter la France à la Commission européenne, Pierre Moscovici devait d’abord, avant de prendre ses fonctions, passer à l’oral devant les députés européens. Son titre de vice-président du Cercle de l’Industrie, un organisme considéré comme un lobby par Bruxelles, aurait dû lui garantir l’accueil chaleureux qu’on y réserve d’ordinaire à cette catégorie de professionnels, mais les piètres résultats économiques de la France sous sa férule lui avaient, comme on dit, savonné la planche. Le voici qui vante malgré tout son action bienfaitrice à Bercy, toute d’« efforts structurels » et de « réduction des déficits », face à des députés dubitatifs qui lui opposent qu’il n’en a pas fait assez et que son bilan personnel est mauvais. Le test passé finalement de justesse, il s’installe à la Commission, et inaugure une nouveauté institutionnelle qu’on aurait dit faite pour lui puisqu’il fut flanqué de deux « vice-présidents » anglo-saxons chargés de le surveiller. De surcroît et fort ironiquement, sa charge consistait à rappeler régulièrement à l’ordre ses propres amis socialistes français, en public, et souvent en anglais, les contraignant par la menace à faire ce que lui-même n’avait pas su accomplir, et dont pourtant il s’était vanté. Chacune de ses sorties reste le régal du connaisseur, comme lorsqu’il essaya de prétendre que non, il ne gagne pas vingt-quatre mille euros par mois, alors que le salaire des commissaires est tout ce qu’il y a de plus public. On se dit alors que décidément, il n’y a que dans la kafkaïenne Bruxelles qu’une telle séquence pouvait se produire.


Le lendemain de son élection triomphale face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron reçut ses deux premiers messages de félicitations. Ils provenaient du président la Commission européenne, Jean-Paul Juncker, et du commissaire européen en charge du suivi des budgets des États de la zone euro, qui lui ont rappelé en quatre mots ses véritables prérogatives à la tête d’un pays visé par une procédure officielle de l’Union pour déficit excessif : « la France dépense trop ! » Les intellectuels ont rapidement livré leur verdict : on assistait à la promotion d’une « Europe hors-sol », selon Régis Debray, tandis que Michel Onfray dénonçait « la poupée gonflable du capital », « un exécutant de l’État maastrichtien, ce veau d’or, ce moloch totalitaire ».


On aura l’occasion plus loin de comprendre les enjeux majeurs qui s’articulent autour de la question européenne. Nous ne pouvons cependant pas conclure ici sans aborder les infernaux parages du parti qui aura, temporairement au moins, tiré son épingle de tout ce jeu, le Front national. Si Jacques Chirac s’était accommodé de la « Stratégie SOS Racisme » mise en place par François Mitterrand, c’est parce qu’il pouvait encore malgré tout considérer le Front national comme une relative force d’appoint. Les dirigeants s’invectivaient mais une bonne partie des électeurs rentrait finalement au bercail. Et c’est alors qu’on croyait le parti de Jean-Marie Le Pen définitivement hors-jeu après la scission de 1999, que se produisit l’électrochoc du 21 avril 2002. On a expliqué le résultat de cette élection de plusieurs manières, par la division de la gauche, ou l’engouement passager du public pour les thématiques sécuritaires. Toutes ces causes sont sans doute valables, mais il en est une que l’on oublie souvent. On sortait alors d’une cohabitation, RPR et PS avaient cogéré le pays, et signé ensemble les traités européens d’Amsterdam et de Nice. On avait remisé au placard Philippe Séguin d’un côté et Jean-Pierre Chevènement de l’autre. Les communistes étaient depuis longtemps passés, avec armes et bagages, de la critique de la construction européenne à son soutien, via l’« eurocommunisme ». Les trotskystes de leur côté répétaient déjà sans relâche qu’ils entendaient « sortir du capitalisme mais pas de l’Union européenne ».


Une fois Charles Pasqua lui aussi sorti du jeu, Jean-Marie le Pen s’est retrouvé seul ou presque pour représenter l’euroscepticisme, associant de fait dans les esprits cette thématique à celles du racisme et de l’immigration alors que dix ans plus tôt, c’est près d’un Français sur deux qui avait voté contre Maastricht, et bien plus encore en 2005 contre le traité constitutionnel européen. Le philosophe et historien Marcel Gauchet, parmi d’autres, voit dans la progression du Front national à cette époque une manifestation pervertie de l’égalitarisme français, et bien souvent un vote de classe. Ce sont effectivement les ouvriers et les employés qui ont constitué la base inaltérable du Front national dans son ascension. Des couches populaires que l’on dit à bout, et qui trouveraient dans le vote FN un exutoire sans frais en même temps qu’elles enverraient un message aux partis de gouvernement. On peut aussi les considérer, et beaucoup ne s’en privent pas, comme une classe dangereuse, bernée par les sirènes populistes, et qui entretient un état de violence latent dans la société. Emmanuel Todd affirme au contraire que le vote Front national « ne révèle pas une violence populaire spécifique, il n’est que le reflet, dans les milieux populaires, de la violence de la classe dirigeante »23.


Pour ses partisans, le Front national d’aujourd’hui n’est qu’un simple parti « national-républicain » qui concilie aspirations sociales, souverainistes et identitaires. Un élargissement du râteau qui va de pair avec la croissance d’une structure devenue massive en nombre de militants et d’élus. Pour ses détracteurs, le projet du FN mènera la France au mieux à la ruine par autarcie, au pire au chaos et à la violence fasciste. Si cette dernière menace « n’était que du théâtre » comme l’a reconnu Lionel Jospin, les dirigeants du Front national participent eux aussi, par leurs outrances répétées, au maintien du dispositif du Centre, en lui donnant les moyens de sa relégitimation. L’épisode du débat calamiteux débat d’entre-deux-tours opposant Marine Le Pen à Emmanuel Macron a fait figure d’apogée de ce point de vue. Dans un paysage politique français dévasté, la « menace » frontiste est en réalité le dernier frein qui empêche l’abstention d’atteindre régulièrement 70%, et il est désormais tenu pour acquis par nombre d’observateurs politiques que le Front national est la meilleure roue de secours du système. Il empêche notamment la constitution d’un pôle souverainiste crédible, susceptible de proposer une opposition institutionnelle cohérente à la mondialisation.


Comme l’a souligné Luc Le Vaillant dans Libération : « Le FN fait aussi sa pelote parce qu’il a agrégé, à ses névroses sécuritaires, des propositions solidaires et protectrices que la gauche de gouvernement a jeté avec l’eau du bain européen. »24 Cette dernière image est d’autant plus correcte qu’il s’agit bien d’une dilution, et à tous les niveaux. Zygmunt Bauman, sociologue récemment disparu, est connu pour son diagnostic d’une « société liquide », une société qui définit comme prioritaires et absolues les valeurs de la communication permanente, mais aussi et surtout de la fluidité et de la mobilité. Des valeurs couramment encensées alors qu’elles sont en réalité, vues d’en bas, les ingrédients de base de la précarité. Thierry Blin, sociologue lui aussi, y voit l’une des explications de l’essor du Front national. Pour lui, « ce que le vote FN manifeste, c’est une nostalgie du solide, de la prise collective sur la vie ordinaire, ce rejet de l’impuissance face à l’inéluctabilité de l’adaptation à l’économie « telle qu’elle va ». »25 Un vote par défaut qui n’est que la conséquence des incohérences de ceux qui prétendent lutter mieux que le Front national contre cette impuissance : « Entretenir le flou sur le rapport à l’Europe, à la souveraineté, ajoute Thierry Blin, parler, dans le même wagon, de l’horreur des frontières et des souverainetés populaires, c’est se condamner, à terme, à une fossilisation inéluctable. »


Les deux principaux partis de gouvernement ont, avec Nicolas Sarkozy et François Hollande, durablement déçu leur propre camp. Quant au Front de gauche, son ascension s’est montrée largement moindre que son potentiel le laissait légitimement espérer. Des voix qui auraient dû lui revenir en grand nombre à la faveur de l’échec de François Hollande sont parties en masse chez Marine le Pen, avant qu’une partie y revienne lorsque Jean-Luc Mélenchon adopta la bannière des « Insoumis » et accepta d’assumer une certaine dose de populisme souverainiste. Conscient de l’inanité du grand Centre, il prophétisait à juste titre, au début de son épopée en solo après trois décennies passées au Parti socialiste : « Maintenant, c’est le FN contre nous ». Cet affrontement a commencé depuis déjà quelques années, et le résultat qui s’affiche depuis sous nos yeux n’est pour l’instant pas en sa faveur. Car la patronne du Front national a décidé de tirer un profit maximum des non-dits de ses adversaires. Tous, pas juste les habituels tabous liés au racisme ou à l’immigration. Depuis plusieurs années, elle s’est fait un malin plaisir d’étoffer son discours en s’abreuvant aux sources dissidentes plébiscitées sur Internet, dont ses opposants lui laissent l’exclusivité. Elle peut en toute tranquillité citer Jean-Claude Michéa, s’approprier Jacques Sapir (tous deux hommes de gauche convaincus), et même recruter le collègue et partenaire de ce dernier, l’économiste Philippe Murer, parti depuis sous d’autres cieux. Elle envoya des émissaires prendre des notes aux conférences eurocritiques pointues de François Asselineau (selon ce dernier en tout cas), et n’hésita pas à récupérer, sans les avoir toujours bien digérées (celà aussi, sa médiocre performance au débat d’entre-deux-tours l’a cruellement prouvé), les analyses alternatives de la monnaie.


Ces thèmes, et d’autres avec eux, seront détaillés au gré des sujets abordés dans les prochains chapitres, puisqu’on tient là un des nœuds du problème. Si la gauche radicale se révèle impuissante à contenir le FN en s’appropriant profondément et durablement certains de ces sujets (et les tensions migratoires ne sont pas le morceau le plus digeste), les tensions vont continuer à s’accumuler, et des troubles sont nécessairement à prévoir. Comme le pressent Thierry Blin dans l’article cité plus haut, le débat finirait rapidement par se résumer à une simple alternative : « Global capitalism ou Le Pen ». Ce choix n’est pas tolérable pour une large majorité de la population française qui ne veut ni l’un, ni l’autre. Le potentiel révolutionnaire d’une arrivée houleuse du Front national au pouvoir en France n’est pas à négliger. Le spectacle d’une mécanique électorale supposée neutre qui bloquerait cette accession malgré des victoires répétées de ce parti à tous les prochains premiers tours n’en serait peut-être pas moins dépourvu, mais d’une autre manière. Reste la certitude qu’un échec du grand Centre macronien réuni ouvrira par défaut une voie plus large que jamais au Front national. Alors, Le Pen ou la révolution ? Le Pen et la révolution ? À l’heure où tous les pays d’Europe voient l’extrême-droite prendre de plus en plus de poids, un pays a réussi à la faire presque totalement couler. Il s’agit de la Grande-Bretagne, dans la foulée immédiate du « Brexit ». Un indice ?


La France, en tout cas, s’échauffe car elle est impatiente d’apercevoir le bout d’un tunnel dans lequel elle s’est engagée il y a déjà plus de quarante ans. Le refus du déclin économique et politique et la condamnation des inégalités ne sauraient suffire à eux seuls à faire significativement monter le désir révolutionnaire parmi les Français ; pour enclencher une telle dynamique, il faut que cette situation apparaisse comme rien moins qu’inéluctable. Ce qu’elle devient, explicitement, lorsque les Français valident par l’observation des faits leur impression d’avoir totalement et définitivement perdu le contrôle des événements. Ils prennent progressivement conscience que les leviers du pouvoir sont partis ailleurs, au fil des traités européens, emportant d’abord avec eux des bribes, puis des lambeaux, puis des membres entiers de tout ce qui faisait de la France un pays démocratique. Car de gauche à droite, une fois rapidement effacées les dernières volutes des immenses « succès démocratiques » que constituent les élections présidentielles selon les commentateurs autorisés, ce qu’un nombre grandissant de Français déplore bruyamment, c’est tout simplement la perte de leur démocratie. Celle-ci s’est faite de plus en plus floue au gré des progrès conjoints et conjugués de la construction européenne et de la prise de pouvoir des grands lobbys à un niveau supranational, et est aujourd’hui presque totalement évanescente, depuis le traité de Lisbonne et les mécanismes ultérieurs mis en place pour tenter de gérer autant que possible l’interminable crise de l’euro. L’élection surprise d’un président qui fait sien le programme bruxellois sans qu’on ait besoin de l’y contraindre n’est qu’un pansement, au mieux temporaire, pour l’oligarchie au pouvoir.


Car le voyage est sans retour. Si l’on voit chaque jour beaucoup d’amoureux de l’Europe de toutes obédiences tourner casaques et venir grossir les rangs des adversaires de la « dictature de Bruxelles », l’inverse est en l’état actuel des choses tout simplement inenvisageable. Depuis l’incroyable fiasco du référendum de 2005, quelque chose s’est définitivement cassé entre l’Union européenne et beaucoup de peuples d’Europe, et tout particulièrement les Français. Incrédules et cartésiens, ils se sont intéressés aux complexes et rébarbatives règles du jeu européen, et beaucoup sont allés lire par eux-mêmes les articles des traités qu’on leur signalait sur Internet. Dans leur grande diversité sociologique et politique, ils ont alors confronté leurs désirs, leurs aspirations, leurs positions respectives vis-à-vis du capital et leurs solutions personnelles pour la France et l’Europe au contenu desdits traités. Ils en reviennent déçus, sonnés : tout, ou presque tout ce qui fait qu’une politique est « de gauche radicale », « de gauche », « colbertiste », « gaulliste », ou « de droite nationale » est désormais purement, simplement et surtout formellement interdit par les traités. Il ne sert plus à rien d’en parler puisque cela n’arrivera pas, pour un certain nombre de raisons qui tiennent à la structure même de l’Union européenne. À ce stade de notre récit, il est temps de plonger dans les arcanes de cette construction complexe, afin de comprendre pourquoi et comment elle accumule aux pieds de ses larges murailles un nombre sans cesse croissant de contempteurs particulièrement déterminés.


Notes du chapitre 1.b
1 Pourquoi il faut dissoudre le PS, Jean-François Kahn, Larousse, 2008.
2 La société des socialistes, Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, Editions du Croquant, 2006.
3 www.michele-delaunay.net, « Le tunnel, ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie », 13 septembre 2014.
4 Interview publiée sur Internet par Enquête et Débats, janvier 2015.
5 Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard, Grasset, 1977.
6 Note sur la suppression générale des partis politiques, Simone Weil, Climats, 2006.
7 Interview donnée au Point, avril 2015.
8 Ou Linguae Quintae Republicae, la langue de la Ve République selon Eric Hazan (LQR, la propagande du quotidien, Raisons d’Agir, 2008), à qui nous empruntons certains de ces exemples.
9 La gauche divine, Jean Baudrillard, Grasset, 1985.
10 Une France sous influence, Vanessa Ratignier et Pierre Péan, Fayard, 2014.
11 Christian Vanneste, La révolution en question, Boulevard Voltaire, juillet 2014.
12 Devoirs de vérité, François Hollande, Stock, 2006.
13 Festivus festivus, Philippe Muray et Elisabeth Levy, Flammarion, 2008.
14 La France au défi, Hubert Védrine, Fayard, 2014.
15 La double pensée, Jean-Claude Michéa, Flammarion, 2008.
16 L’empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa, Climars, 2007.
17 Le Monde Diplomatique, « La politique et la simulation », Jean Baudrillard, juin 1978.
18 Le Monde Diplomatique, « La gauche ne peut pas mourir », Frédéric Lordon, septembre 2014.
19 L’illusion du bloc bourgeois, Bruno Amable et Stefano Palombarini, Raisons d’Agir, 2017.
20 Verbatim, 1981-1986, Jacques Attali, Fayard, 1994.
21 C’était de Gaulle, Tome 2, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997.
22 Interview donnée au Journal du Dimanche, août 2014.
23 L’illusion économique, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 1999.
24 Libération, « Et si le Front national était plus à gauche que François Hollande ? », Luc Le Vaillant, 2 juin 2014. La revue américaine Foreign Affairs ira jusqu’à intituler son interview de Marine Le Pen en octobre 2016 : « The Next French Revolution ? »
25 Bastamag.net, « Peut-on encore sauver la gauche radicale ? », Thierry Blin, 8 juillet 2014.

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