Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2.a – L’Europe des corporations

« La main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. »
Napoléon


Immédiatement après Washington, et s’inscrivant bien volontiers dans son modèle, Bruxelles est la deuxième capitale mondiale du lobbying. Une influence à peine souterraine qui s’exerce principalement au profit des entreprises multinationales, souvent organisées en groupes d’intérêts catégoriels qui démultiplient leur force. Cartels de l’énergie ou de la construction, groupes pharmaceutiques, compagnies aériennes, éditeurs de logiciels, industriels de l’agrobusiness ou marchands de tabac, sans oublier les banques et autres établissements financiers, chacun tente à sa manière d’orienter les décisions européennes, depuis leur élaboration par la Commission jusqu’aux amendements parlementaires.


L’historienne Annie Lacroix-Riz rappelle que le lien unissant les industriels à la construction européenne remonte à l’entre-deux-guerres, par une politique précoce de cartellisation franco-allemande dans les domaines du charbon et de l’acier qui préfigurera la CECA, officialisée vingt ans plus tard. L’Union européenne est en effet dès l’entame un projet corporatif, relancé après une période de pause, bien plus qu’une « saine réaction d’amitié » imaginée au lendemain d’une guerre fratricide. À chaque étape de sa construction, elle trouvera sans peine des tuteurs bienveillants parmi les groupes industriels et financiers, européens autant qu’américains, qui la doteront en fonds, en personnel, et lui suggèreront ses lignes directrices.


L’influence des grands groupes se décline de plusieurs manières. Le lobbying « classique », tout d’abord, pour lequel on embauche un cabinet spécialisé, sis à Bruxelles, probablement en face du Parlement. Ses experts, recrutés dans l’administration européenne pour leur connaissance de ses rouages les plus intimes, s’arrangent pour savoir quel fonctionnaire, quel député ou quel commissaire est à convaincre de manière prioritaire, et de quelle manière. L’autre voie est plus efficace encore. Il s’agit de loger directement au cœur du système, au sein des « groupes d’experts » qui assistent la Commission, et qui sont presque exclusivement composés des représentants des industriels concernés.


Les groupes d’intérêts rédigent en outre une grande partie des amendements déposés par les parlementaires européens. Suffisamment se sont fait prendre, quand ils ne le revendiquent pas ouvertement, pour qu’il n’y ait plus de doutes sur la question. S’il en restait tout de même quelques-uns, les courageux enquêteurs du site lobbyplag.eu ont recensé les copiés-collés entre les rapports d’entreprises et les amendements du Parlement, avec un taux de réussite de 60%. Les députés sont en effet cernés : les vingt mille lobbyistes présents à Bruxelles doublent la population du quartier européen, et forment le seul public rencontré par les fonctionnaires et les élus. Ils sont l’agora de l’Union européenne, sa société civile. Les eurodéputés disposent pourtant déjà de trois mille juristes et assistants chargés d’assurer la formation continue des élus sur tous les sujets qu’ils ont à traiter. Ces auxiliaires ne font cependant pas le poids face à la meute des influenceurs, que ces derniers soient inscrits ou non sur le fantoche « registre de la transparence » du Parlement, qu’ils soient ou non titulaires de l’un des quatre mille pass permanents leur donnant accès au bâtiment. Sans bruit, la société s’est adaptée. Comme le fait remarquer le journaliste et lanceur d’alertes Roger Lenglet, certaines universités proposent désormais des « Masters en lobbying » pour former les influenceurs de demain aux techniques les plus novatrices1. Faut-il cependant les appeler « lobbyistes », « consultants en communication », ou tout simplement « corrupteurs professionnels » ? La limite est souvent ténue, ajoute notre whistleblower. Bien entendu, on peut difficilement en vouloir à l’avocat de défendre son client, c’est bien au juge de rester impartial.


La France, pour sa part, revendique une longue tradition de lobbying d’establishment, via les réseaux d’influence des Écoles les plus prestigieuses et des grands corps de l’État. Pour convaincre un ministre, il fallait dans l’idéal recruter un polytechnicien ou un énarque, si possible inspecteur des Finances, bref quelqu’un du même corps. Le lobbyiste Daniel Guéguen note une vraie différence avec ce qu’il se passe à Bruxelles. À l’échelon européen, ce sont bien souvent des fonctionnaires qu’il faut convaincre, « le petit fonctionnaire et son porte-plume qui va rédiger un règlement technique très important pour une entreprise » ; du coup, l’agent d’influence juge son métier très utile, car il serait finalement « l’unique contre-pouvoir à cette bureaucratie »2. On aura vraiment tout entendu. L’Union lui simplifie la tâche : quel plus beau rêve pour un lobbyiste que de faire vingt-huit ricochets avec le même caillou ? Un pays en particulier devra tout de même être travaillé au corps si et seulement s’il a décidé de s’opposer frontalement à l’initiative européenne. Gain de temps et d’énergie pour tous. Sans compter la stabilité qu’offrent les institutions de Bruxelles, loin des élections nationales potentiellement génératrices d’angoisses pour les industriels. Selon le journaliste, essayiste et désormais député François Rufin, « on pourrait dire que les milieux d’affaires doivent encore, dans les États-nations, s’accommoder de rapports de force, de contradictions internes au bloc au pouvoir, faire avec les élections, faire avec les mouvements sociaux, faire avec la presse critique parfois, tandis que ces mêmes milieux peuvent, au niveau de l’Europe, jouer sans s’accommoder de rien. Ils évacuent ces contraintes »3. Il leur est ainsi d’autant plus facile de parvenir à leurs fins. Pascal Lamy ne reconnaissait-il pas benoîtement que « la remise en ordre et la « marchéisation » de l’économie française » se sont faites par l’Europe, grâce à l’Europe et à cause de l’Europe »4 ? Le milliardaire Bernard Arnault va encore plus loin, considérant que « les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les États »5. Et le capitaine d’industrie d’en conclure sans équivoque que « l’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. Heureusement. » Toujours moins d’État, et cela pour « améliorer le climat des affaires », et satisfaire ainsi l’un des principaux critères choisis par les agences de notation pour l’évaluation desdits États.


Confrontée à la complexité du monde ainsi qu’à ses obligations quotidiennes de représentation, notre classe politique a depuis longtemps « externalisé » sa pensée. Accaparés par les mondanités, les campagnes électorales et la communication incessante, les élus comptent désormais sur les think tanks pour leur dire quoi penser sur chaque grand sujet. Selon la description qu’en fait Roger Lenglet, « des hommes de réseau y encadrent des intellectuels chargés de phosphorer « dans le bon sens » »6. Ils trouvent leurs mécènes dans une sélection de grands groupes parmi lesquels on retrouve régulièrement, pour ce qui concerne la France, Bouygues, Dassault, LVMH, Sanofi, Total, Areva, Capgemini, EADS, ou encore Axa. Qu’elles s’appellent Afep, Terra Nova ou Institut Montaigne, qu’elles s’affirment de droite ou se prétendent de gauche, ces structures fonctionnent en meute. Sous couvert de diversité et de pluralisme, elles offrent toujours un consensus significatif sur tel ou tel sujet.


En matière de politique publique, leur principale stratégie est d’« affamer la bête », la technique reaganienne consistant à vider les comptes de l’État par des baisses d’impôts pour ensuite pratiquer l’austérité afin de réduire la puissance publique à la portion congrue. Cette industrie intellectuelle constituée par les think tanks permet aux hommes politiques de délocaliser leurs cerveaux, tout en appuyant la pertinence de leurs décisions sur une entité prétendument objective. Quant aux experts et universitaires qui travaillent pour ces institutions, ils voient leur carrière s’accélérer et leurs apparitions télévisées se multiplier, avec parfois, pour les plus facétieux, le luxe de se présenter comme un contre-pouvoir alors qu’ils ont l’oreille des dirigeants et table ouverte dans les grands médias. La production de ces instituts est disséminée tous azimuts. On la retrouve dans les articles du Monde, dans les discours des députés, dans les argumentaires préparés par les cabinets de lobbying, et c’est bien justement cette répétition incessante qui crédibilise leurs conclusions.


Si la plupart restent discrets, certains think tanks et autres lobbys sont rentrés dans l’Histoire, pour leur rôle central dans la construction européenne, comme le Mouvement européen, dès l’origine, ou l’association Friends of Europe. C’est aussi le cas de l’European Round Table (ERT), créée dans les années 1980 par les patrons de la Lyonnaise des eaux, Volvo, Fiat et Philips. En janvier 1985, elle publie son grand rapport « Europe 1990 : un agenda pour l’action », qui sera repris presque mot pour mot pour par Jacques Delors dans son Livre blanc. C’est la genèse de l’Acte unique européen, et avec lui la libéralisation généralisée. L’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) s’est retrouvée un jour à occuper les locaux de l’ERT lors d’une action coup-de-poing. Ses membres ont pu photocopier quantité de documents prouvant l’influence énorme de l’institution. Ils font l’objet d’un chapitre du rapport « Europe Inc. », diffusé en 1997, dont aucun journaliste n’a jugé bon de faire mention. L’ERT entretient un lien direct et privilégié avec la Commission, par des échanges réguliers et amicaux, et même des groupes de travail conjoints. Elle se réunit toujours une semaine avant chaque grand raout européen, et il lui arrive parfois de montrer les dents. Dès l’Acte unique, particulièrement difficile à avaler pour un certain nombre d’États-membres, l’ERT a dû mettre la pression sur la Commission, la menaçant de délocaliser la production des principaux industriels européens7.


Le gouvernement de l’Union fut alors pris à son propre piège. Il souhaitait bénéficier d’une expertise « objective » lui permettant d’asseoir sa position, face à des gouvernements nationaux traditionnellement méfiants à son égard. Mais la Commission n’a su trouver que des lobbys pour remplir ce rôle, devenant un otage particulièrement consentant puisqu’elle partage avec les multinationales cette commune aversion pour les frontières qui est la marque de tout « grand européen ». Selon l’essayiste Geoffrey Geuens, c’est d’ailleurs directement à la demande de la Commission que l’ERT a été créée, pour faciliter la « fabrique du consensus »8. Le circuit est désormais bien rodé : l’ERT fait un rapport ; puis la Commission crée un groupe de travail, composé de membres de l’ERT ou d’autres groupements d’intérêts, qui aboutissent aux mêmes conclusions, leur donnant la légitimité nécessaire pour que la Commission s’en empare officiellement. Un cas typique fut offert par le comité Larosière, dirigé par l’ancien directeur du FMI et entièrement constitué de banquiers, qui fut chargé après 2008 de proposer de nouvelles règles financières en Europe. Son rapport, rédigé à l’avantage des banques, fut repris par la Commission, puis transformé en « feuille de route » par le Conseil, les vingt-sept chefs d’État n’ayant pas jugé utile de s’opposer au travail acharné et forcément impartial d’un tel aréopage.


Si l’influence sait le plus souvent rester indirecte et les conseils amicaux, l’intimité entre les responsables européens et les groupes d’influence dégénère parfois en corruption pure et simple. Dans son rapport de 2014, l’ONG Transparency International décrit une Union européenne « vulnérable à la corruption », pointant « une atmosphère de complaisance à Bruxelles, notamment dans la façon dont les conflits d’intérêts sont vérifiés et sanctionnés. » Les règles sont mises en œuvre de façon laxiste et les contrôles insuffisants, sans vérification exhaustive des avoirs déclarés par les commissaires ou les députés européens. L’association déplore les lacunes importantes des règles censées encadrer le lobbying, et par voie de conséquence « la tendance croissante à négocier les lois en coulisses ». Empiriquement, chaque testing effectué au Parlement (une spécialité des journalistes anglais) fait son lot de victimes, des députés pris sur le fait, prêts à faire passer un amendement contre une forte somme d’argent. Plus généralement, les soupçons de conflits d’intérêts sont permanents. À tel point que lorsque le belge Herman Von Rompuy quitta son poste de président du Conseil en 2014, l’Union jugea nécessaire de lui offrir un golden parachute de 650 000 euros. Justification officielle, selon une logique toute particulière : le bougre n’aurait pas pu retrouver un emploi supérieurement rémunéré sans être soupçonné de conflit d’intérêt. Des précautions dont ne s’embarrassa pas le précédent président de la Commission européenne, le Portugais Jose-Manuel Barroso, dont le recrutement par la banque Goldman Sachs à l’été 2016 fit scandale.


Les grands groupes sont par essence multinationaux, et peu importe à Bruxelles qu’une suggestion vienne d’une entreprise basée en Europe. Les firmes américaines ont depuis longtemps flairé la bonne affaire. Regroupés dans l’American Chamber of Commerce (AmCham), ces majors sont les premières à avoir créé des postes de « Mister Europe » pour s’inviter à la barre. Maja Wessels, présidente de l’AmCham en 2002, s’en félicitait bruyamment : « Nous avons toujours travaillé dans la même direction que la Commission, au projet général d’une Europe plus forte, plus large, plus intégrée »9. À l’échelle du monde, les entreprises se déploient dans un univers de vide juridique et de principes non contraignants, et l’image qu’elles ont donnée d’elles-mêmes à Bhopal ou Rana Plaza démontre l’étendue de leur impunité. Mais si l’Union européenne, qui devrait montrer l’exemple en proposant des règles claires préservant l’intérêt général, se garde bien d’en faire trop, le constat n’est guère plus brillant au niveau national. Le groupe socialiste précédemment majoritaire à l’Assemblée nationale avait rédigé un texte très faible, qui se serait appelé « loi contre l’impunité des firmes transnationales » s’il ne s’en était pas lui-même débarrassé en commission des lois. Et si le très controversé « secret des affaires » n’a fait finalement pas partie de la première Loi Macron, c’était pour mieux revenir en douce… par Bruxelles !


Comme quoi l’Union européenne ne s’occupe pas que du calibre des pommes de terre. C’est pourtant l’une de ses occupations favorites, que l’on cite souvent pour s’en moquer. Mesurer les concombres et les tomates, pourquoi pas, mais faire remarquer à la grande distribution que ses sachets d’un kilo font souvent neuf cents grammes n’est pas jugé nécessaire par l’Union. Empêcher certaines fusions-acquisitions jugées abusives ? Elle répond présent, s’opposant à toute tentative de créer des « champions européens ». Mais lorsque la bourse américaine absorbe Euronext (qui regroupe les places de Paris, Londres et Amsterdam), elle obtient les félicitations du commissaire Irlandais au Marché intérieur. De même pour Microsoft, qui a littéralement « trompé » la Finlande, selon les mots du ministre Anti Rinne, en ne respectant pas les conditions posées au rachat de Nokia par le gouvernement d’Helsinki. Il serait du ressort de Bruxelles d’empêcher en outre les reprises d’entreprises frauduleuses organisées par les propriétaires d’usines pour ne pas payer de plan social, mais là encore on ne voit rien venir. Rien non plus pour contrer les LBO (leverage buy out, une méthode agressive d’acquisition d’entreprises par l’emprunt) conduits par des fonds spéculatifs non européens sur certaines de nos plus belles « vaches à lait », comme l’a montré parmi tant d’autres le triste épisode des Pages Jaunes. Les cinq cents multinationales les plus puissantes contrôlant plus de la moitié du PIB mondial, selon les chiffres de la Banque mondiale en 2013, on comprend qu’il vaille mieux les prendre avec des pincettes. Car là non plus visiblement, l’union ne fait pas la force.


Les firmes multinationales goûtent tout particulièrement à ces fruits de l’austérité que sont les nombreuses privatisations observées dans toute l’Europe depuis de nombreuses années, avec une accélération notable depuis 2008. C’est « l’accumulation par dépossession » dénoncée par le sociologue américain David Harvey. Lorsque les mets sont de choix, les gros mangeurs se pressent autour de la table, comme Vinci se portant candidat au rachat de quatorze aéroports régionaux grecs en octobre 2014. Des aéroports qui finiront finalement dans l’assiette d’un groupe allemand. Mais la Grèce a bien d’autres délices à offrir : ses plages, ses ports (de fret ou de plaisance), ses autoroutes, ses services publics (électricité, gaz, chemins de fer, services postaux, pétrole…), ses hôtels, ses sources thermales, ses châteaux… Tout ce patrimoine, vendu comme à la bougie, doit rapporter quelques dizaines de milliards d’euros d’ici 2020. Une goutte d’eau dans l’océan des dettes grecques, mais une aubaine pour beaucoup d’actionnaires qui ont leur rond de serviette à la Taiped, l’organisme chargé de cette grande braderie pour le compte du gouvernement grec. Dans sa mission, elle est épaulée par le FMI, qui tance régulièrement Athènes pour sa « terrible lenteur » à lever les obstacles juridiques, administratifs et politiques qui freinent la course aux privatisations et pourraient éventuellement décourager les investisseurs. Les dirigeants de la Taiped changent souvent, au gré des scandales, comme celui de la vente au rabais de la loterie nationale grecque.


Installées au cœur du système européen, les entreprises font feu de tout bois. L’euro est leur monnaie, le moyen qu’elles ont trouvé pour limiter le risque de change dans la zone. Empiriquement, le risque est tout relatif, car toujours couvert par une assurance ou un produit dérivé ; c’est donc le coût de l’assurance qu’il s’agissait de faire baisser. Lorsque l’euro est faible, les entreprises européennes exportent plus facilement. Lorsqu’il est fort, elles délocalisent leur production hors-zone, et leur pouvoir d’achat à l’extérieur est d’autant plus important, leur permettant d’acquérir plus facilement des concurrents. Pour les entreprises hors zone, l’euro est une monnaie stable et sans surprise, un excellent instrument de placement financier. Enfin, il est à noter que la valeur démesurée des billets de cinq cents euros (à comparer au billet de cent dollars) favorise les activités de la pègre et de tous ceux qui ont beaucoup d’argent liquide à dissimuler, à transporter ou à blanchir, à tel point que la Banque centrale européenne envisage sérieusement de les retirer de la circulation.


L’Union européenne ne s’est hélas pas faite dans l’intérêt des peuples, et mille nuisances de faible comme de haute intensité le rappellent régulièrement. L’austérité générale en Europe, tout d’abord, qui a engendré des désastres inconsidérés dans les pays d’Europe du Sud. À la clé, des coupes drastiques dans les secteurs essentiels que sont l’éducation, la santé, la justice ou encore les aides sociales. L’italien Tommaso Paddoa-Schioppa, que nous avons déjà croisé, l’annonçait dès 2003 : « Dans l’Europe continentale, un programme complet de réformes structurelles doit aujourd’hui prendre place, expliquait-il. Elles doivent être guidées par un unique principe : réduire le niveau des protections qui au cours du XXe siècle ont progressivement éloigné l’individu du contact direct avec la dureté de vivre, avec les revers de fortune, avec la sanction ou la récompense de ses défauts et qualités. »10 Nous nous étions effectivement éloignés du XIXe siècle sur ces points. Fallait-il le déplorer ? L’austérité commande aussi que l’État se montre beaucoup moins protecteur pour les secteurs en difficulté. Dans ce domaine, la règle est l’interdiction pure et simple des aides d’État pour tout ce qui n’aura pas reçu le tampon bruxellois. La PAC dirige par exemple 75% de ses subventions vers 25% des exploitations, les plus industrialisées, pendant que l’État français se voit contraint de récupérer le moindre centime versé « en trop » à ses laitiers, fruitiers et légumiers en voie de paupérisation accélérée. L’aide aux banques est permise en toute circonstance, mais pas le renflouement des chantiers navals. Quant aux monopoles publics, ils sont un à un remis en cause, via des nouveaux statuts baroques comme l’EPIC (Etablissement public à caractère industriel et commercial), qui ne permet aucune aide directe et limite même la garantie que l’État peut apporter à l’entreprise, comme la Cour de Justice de l’Union l’a confirmé par un arrêt du 3 avril 2015. La Poste et la SNCF sont concernées au premier chef. L’Union européenne se fait carrément vampire lorsqu’elle va jusqu’à remettre en cause le monopole de la collecte des dons par l’Établissement français du sang. Depuis février 2015, ce « marché » est désormais lui aussi ouvert à la concurrence, car plus rien désormais ne doit rester en dehors.


L’Union européenne ne s’arrête hélas pas en si bon chemin. Elle est ces dernières années particulièrement désinvolte concernant la santé de ses 495 millions de sujets. En février 2015 par exemple, la Commission caviardait un rapport sévère sur les perturbateurs endocriniens, refusant de bannir une trentaine de pesticides ainsi que le très contesté bisphénol A. Deux mois plus tard, l’Office européen des brevets autorisait tout simplement le brevetage du vivant. Puis l’Union décidait en juillet de s’intéresser aux seuils de radioactivité tolérés dans les aliments et boissons en cas de catastrophe nucléaire. Elle choisit de proposer des seuils très élevés, certains écologistes parlant d’un facteur dix par rapport aux normes communément acceptables. Plus récemment, c’est l’usage du glyphosate qui n’a fait l’objet d’aucune restriction, tandis que l’Union annonçait vouloir modifier le label bio pour réintroduire certains pesticides. En fait, quand Bruxelles se pique d’être écolo, c’est toujours et uniquement contre le changement climatique. Mais pour prévenir le Grand Réchauffement, elle veut des agrocarburants à base… d’huile de palme, un produit suspecté d’être cancérigène et cause majeure de déforestation. Elle avait aussi laissé passer une certaine quantité d’huile de moteur, jugée « sans toxicité aigüe », dans la mayonnaise industrielle, avec un scandale à la clé, vite étouffé, en 2008. Plus récemment, l’affaire des lasagnes et autres raviolis à la viande de cheval est aussi caractéristique de la manière dont les industriels savent user des rouages compliqués de l’Union européenne pour économiser deux centimes par-ci, trois centimes par-là… La présence à l’Agence européenne de sécurité alimentaire de plus de 60% d’experts qui ont des liens d’intérêt avec les industriels (selon une étude de Corporate Europe Observatory) n’est peut-être pas pour rien dans l’ampleur de ces dérives.


Car Bruxelles est aussi connue pour sa confiance aveugle dans les organismes génétiquement modifiés, ou devrait-on dire sa foi en Monsanto et Syngenta. En 2004, la culture OGM avait été admise en Europe par défaut, c’est-à-dire faute d’un consensus l’interdisant. Les pays récalcitrants, dont la France, ont donc payé chaque année une amende à l’Union européenne pour non application de l’autorisation des cultures OGM, jusqu’au compromis finalement trouvé en 2015 qui stipule que chaque gouvernement retrouve sa liberté de décision dans ce domaine. Onze ans pour en arriver là ! Monsanto ne désarme pas pour autant, et s’apprête à attaquer les États qui rechigneront grâce aux tribunaux arbitraux du futur Traité transatlantique. Gageons que la bataille sera âpre, et que Bruxelles ne se rangera pas du côté des réfractaires. Pour complaire à ses sponsors, l’Union ne joue pas qu’avec la santé des européens. Parfois, les pays pauvres, qu’elle prétend aider par ailleurs, y perdent aussi au passage. L’Union joue alors de toute sa masse critique, mais c’est pour venir à la rescousse de l’industrie pharmaceutique, exigeant que l’Inde « n’exporte plus ses médicaments génériques vers des pays qui n’en produisent pas »11, avec le soutien d’une majorité de gouvernements complices, dont celui de la France.


Une France qui contribue au budget de l’Europe pour huit à neuf milliards d’euros nets par an. Cette même somme, ou presque (sept milliards) a été dépensée « par erreur » par l’Union en 2013. Il s’agissait de subventions indûment perçues pour de sombres affaires d’hélicoptères espagnols, d’artichauts italiens, d’aéroports allemands, de PME slovènes… Et chaque année le même montant ou presque est gaspillé de la sorte. Mais l’Union européenne coûte bien plus cher que cela à la France. Aux huit milliards de contributions directes doivent s’ajouter d’autres dépenses budgétaires apparentes (cofinancements, sanctions, indemnités, etc.) pour un total de quatre milliards. Mais c’est surtout l’impact financier indirect de la réglementation européenne, les coûts induits pour déchiffrer les papyrus bruxellois et adapter les structures, qui fait gonfler la facture. Il serait de onze milliards par an pour la sphère publique (État et collectivités locales) et de plus de trente milliards pour le secteur privé. Soit un total d’une cinquantaine de milliards d’euros par an. Beaucoup d’argent, qui pourrait par exemple éviter à la France une régression sociale comme le SMIC jeune (que la Commission lui réclame) si elle pouvait l’utiliser autrement. Au passage, on aura bien compris que Bruxelles n’est pas là pour harmoniser quoi que ce soit autrement qu’à la baisse. Baisse des aides et des subventions, baisse des salaires, baisse des minimas sociaux… Quant à l’harmonisation fiscale tant désirée par les plus ardents socialistes français, elle se fait chaque jour sous nos yeux. Le taux moyen d’impôt sur les sociétés dans l’UE a baissé d’un tiers en vingt ans, entre 1990 et 2010. L’Irlande avait ouvert le bal, le faisant chuter à 12% pour attirer les sièges sociaux européens des multinationales comme Google. Une stratégie immédiatement suivie par les autres.


Alors devant tant d’échecs, en tout cas perçus comme tels par beaucoup d’européens, la Commission s’est vue obligée d’embaucher en 2014 une petite armée de « trolls » de l’Internet, chargée de propager la bonne parole sur des réseaux sociaux terriblement hostiles à « l’eurodictature ». On ne leur a pas confié la tâche la plus aisée. À l’époque, par exemple, les moqueries allaient bon train sur le seul et unique projet industriel intégralement bruxellois, le système de satellites Galileo, qui venait justement d’être placé sur une mauvaise orbite12. Encore cet épisode fut-il bref, contrairement aux reproches récurrents adressés à l’Union européenne à propos de l’influence d’un lobby bien particulier, niché encore plus que les autres au cœur même de Bruxelles, et qui s’évertue à déchaîner contre lui les foudres du public. Son action n’est pas qu’européenne, elle se décline à l’échelle de la planète, dans un chantage économique global propre à générer une tension potentiellement révolutionnaire.


Il s’agit bien sûr de la finance, mais on parle aussi des « marchés ». Ce dernier terme regroupe habituellement des institutions variées : fonds de pension, fonds spéculatifs, compagnies d’assurance, mais aussi et surtout les banques. Trônant au centre du système financier mondial, elles sont à la fois prêteuses, acheteuses et conseilleuses de toutes les autres institutions qui gravitent autour d’elles, et de toutes les entreprises… Les activités de marché représentent 56% du bilan des grandes banques européennes, un euro sur trois seulement intervenant dans une activité de prêt aux particuliers ou aux entreprises13. En outre, vis-à-vis du public, comme l’a fait remarquer Frédéric Lordon, elles détiennent le monopole de l’encaisse monétaire et l’intégralité des moyens de paiement, qui leur confèrent un pouvoir inégalé sur la société. Leurs meilleures cartouches sont d’ailleurs le chantage au credit crunch, le resserrement du crédit (les banques étant les seules capables de menacer de faire quelque chose qu’elles font déjà), ainsi que la hantise du bank run, ces files d’attentes interminables devant des guichets rapidement vidés, qui chauffent à blanc la population. Parfois, leurs manœuvres vont plus loin. On ne l’a pas fait dire au prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, qui déplore qu’« hélas, aujourd’hui, les banques disposent de 51% des droits de votes car elles achètent les gouvernements »14.


L’Union européenne, pas plus que les États-Unis, ne s’est révélée en mesure de réguler efficacement les excès de la finance. Que l’Amérique ait été à l’origine des deux pires crises du siècle n’a pas entamé son statut de modèle, et les groupes d’intérêts liés au secteur financier représentent à eux seuls le quart des structures de lobbying présentes à Bruxelles. Du coup, pas de régulation sérieuse en Europe, pas non plus de « taxe sur les transactions financières ». Des propositions ont bien été formulées en ce sens en 2014, mais elles se sont heurtées à un bloc de granit. Les banques françaises notamment, très présentes sur les dérivés, ne voulaient pas en entendre parler. La Deutsche Bank, qui traversait une mauvaise passe, ne pouvait pas se le permettre. Quant à la City, est-ce même la peine d’en parler ? Finalement l’Allemagne s’est révélée prête à faire un geste, pour la forme, car il était couru d’avance que les autres pays refuseraient. Si l’Allemagne avait été souveraine, elle aurait peut-être pu assumer seule sa décision et montrer l’exemple aux autres ; prise dans les chaînes de Bruxelles, elle en est incapable, ce qui enlève au passage un sacré poids des épaules de ses dirigeants. Les dissensions des uns et des autres ainsi que la férocité du lobbying déployé contre tout projet de régulation financière empêchèrent un accord à vingt-huit. On se rabattit sur un accord à onze, qui échoua lui aussi, pour les mêmes raisons, en décembre 2014. Deux ans plus tôt, il avait été suggéré d’interdire les « Credit default swap (CDS) nus ». Derrière ce vocable barbare se cache l’idée ahurissante de pouvoir prendre une assurance sur un bien qui ne vous appartient pas. En d’autres termes, parier que la maison du voisin finira un jour par flamber. Cela ne sonne pas du tout saugrenu en Angleterre, la City étant le principal centre européen de transaction pour les CDS. Par son patient travail d’influence, auquel s’ajoutèrent les critiques appuyées du FMI, elle parvint à obtenir tellement de dérogations que la réglementation européenne s’est retrouvée vidée de toute substance. Cette suite de renoncements fait tout simplement dire au journaliste financer Marc Roche que « le lobby bancaire a émasculé la réglementation »15.


Les autorités sont résignées, quand elles ne sont pas capturées. La capture peut être sonnante et trébuchante, mais aussi cognitive, selon le mot de Joseph Stiglitz. Il pense à Alan Greenspan, ancien président de la Federal Reserve américaine, ou à Timothy Geithner, le ministre des finances d’Obama, qui n’ont pas eu besoin de travailler préalablement au service des grandes banques pour épouser parfaitement leurs vues une fois en poste. Aux États-Unis comme en Europe, l’autorité publique « nomme des régulateurs déjà capturés d’une façon ou d’une autre, explique le prix Nobel d’économie. Les banquiers tentent d’exercer un droit de veto contre tous ceux qui ne partagent pas leurs convictions »16. En Europe, le monde de la finance est à tel point en symbiose avec les institutions bruxelloises que lorsque David Cameron, le Premier ministre britannique, évoqua pour la première fois l’hypothèse d’un référendum qui remettrait en question l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, c’est la banque HSBC qui le menaça en premier de délocaliser ses équipes. On pensait pourtant la City suffisamment attrayante en elle-même.


Mais l’influence bancaire va bien entendu se nicher jusqu’au cœur des mécanismes régulateurs. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) est le gendarme de la bourse. Ses moyens sont maigres, et par-dessus le marché incestueux, puisqu’elle va chercher « conseil » auprès des dirigeants de Groupama, Société Générale, Oxford Finance Group… C’est sans doute ce qui fait dire à son ancien président Jean-Pierre Jouyet – lui-même banquier de profession – qu’« à terme, les citoyens se révolteront contre la dictature de fait des marchés »17.


Une dictature attestée par le chèque en blanc de plusieurs milliers de milliards d’euros que la Banque centrale européenne a fait aux banques depuis l’éclatement par leur faute de la crise en 2008. L’Union a suivi une fois de plus le modèle américain en offrant son aide inconditionnelle aux établissements financiers en difficulté. Les autres secteurs attendront. En Europe, ils tombent sous la férule de la Direction de la Concurrence, qui surveille toute aide nationale à des industries en difficulté. Aux États-Unis en revanche, les géants de l’automobile que sont General Motors et Chrysler ont été renfloués à hauteur de cinquante milliards de dollars par l’administration Obama. Cette générosité était cependant subordonnée à des conditions qu’on n’imaginerait pas imposer à des banquiers, comme la démission des dirigeants, ainsi que des restructurations massives du personnel. Le contraste est de taille avec le traitement réservé au monde de la finance. En Europe, juste avant la crise de 2008, le Commissaire européen Charlie McCreevy déclarait naïvement que les fonds spéculatifs « faisaient du bon travail »18. Nommé dans la Commission suivante, en plein marasme, le français Michel Barnier fut ensuite sommé de proposer un projet de régulation bancaire, mais rencontra des difficultés terribles. Il n’aboutit à rien pendant son mandat. Séparer une partie des activités de marché de certaines banques systémiques était d’ailleurs un programme jugé beaucoup trop ambitieux par son successeur britannique Jonathan Hill, qui enterra ce timide projet sans cérémonie. Avec le concours du désopilant Pierre Moscovici, décidément sur tous les fronts, qui s’inquiétait pour « la compétitivité et l’attractivité » des établissements financiers de la zone euro, fortement « menacées » par ce projet dont la City s’était de toute façon exclue d’autorité. Par voie de conséquence, du point de vue des autres places financières de l’Union, il était hors de question de perdre du terrain devant Londres. Toujours ce délicieux esprit d’équipe qui fait tout le charme de l’Europe. En fait, tout simplement une course impitoyable au moins-disant.


La capture de Bruxelles par l’industrie financière se double pour plus de sécurité d’une attention particulière portée à la classe dirigeante de chaque État membre, et qui n’est que le prolongement d’une influence de longue date. Chaque gouvernement est déjà plus ou moins l’otage de ses banques privées. Dans le grand jeu de la mondialisation dérégulée, si ses propres banques sont faibles, il les souhaite fortes. Si elles sont fortes, il entend qu’elles le restent, avec tout ce que cela implique comme concessions à leur égard. Nulle coordination n’est nécessaire entre les grandes banques, bien au contraire. Les vaisseaux européens étant arrimés entre eux, il suffit que l’oligarchie financière de chaque pays bloque à tour de rôle les diverses tentatives des autres gouvernements pour que rien de notable ne puisse jamais en sortir. Les textes qui passent finalement le tamis, car il en faut tout de même, sont implacablement édulcorés par le jeu des marchandages.


En France, les banques pèsent 350% du PIB du pays, contre 80% aux Etats-Unis. On mesure le chemin qui reste à parcourir avant de les voir baisser les armes d’elles-mêmes. Elles aussi sont en symbiose avec l’autorité. La capture sociologique en France se fait traditionnellement, on l’a vu, au niveau des grands corps de l’État, par un système de revolving doors à la française. Les dirigeants des six plus grandes banques hexagonales sont tous inspecteurs généraux des Finances. Au-delà de la proximité idéologique, l’association ATTAC parle de « consanguinité » lorsqu’elle décrit « l’ascendant considérable » des milieux bancaires sur la haute administration française. Au point de faire de Bercy un bastion où le ministre est contrôlé par ses hauts fonctionnaires19, eux-mêmes désireux de ne pas froisser leurs futurs ou anciens employeurs. À ceci s’ajoute qu’après chaque défaite électorale, à tour de rôle, les grands partis de gouvernements sont tenus à bout de bras par les banques. Société Générale en tête, c’est 97 millions d’euros que ses créanciers réclamaient à l’UMP six mois après la défaite de Nicolas Sarkozy. La BNP Paribas fait elle aussi bonne figure à tous les niveaux du pouvoir, mais deux établissements entre tous attirent particulièrement l’attention des « bouffeurs de banquiers » : les maisons Lazard et Rothschild, qualifiées par certains de « ministères bis de l’Industrie et de l’Économie ». Elles essaiment il est vrai un peu partout, les exemples les plus connus étant les passages de Nicolas Bazire à Matignon, de François Pérol à l’Élysée, et bien entendu le parcours tonitruant d’Emmanuel Macron jusqu’à la magistrature suprême, comme un certain Georges Pompidou.


Dans la bataille pour l’influence, les grandes banques peuvent s’appuyer sur des auxiliaires dévoués. En effet, depuis que les agences de notation font la pluie et le beau temps, les marchés se sont trouvés un efficace outil de chantage. Dociles avec leurs clients (les établissements financiers qui ont besoin de notes pour leurs produits), ces agences sont volontiers sévères quand elles évaluent gratuitement les États, oubliant fort opportunément que les seconds sont dans une sinistre situation budgétaire car ils ont sauvé les premiers sans discuter. Inutile de s’étendre sur les aveuglements suspects qui les ont conduits à noter « triple A » des produits titrisés bas de gamme, favorisant leur dissémination avant la crise de 2008. Ce coupable laxisme valut à l’agence Standards & Poors une amende négociée de 77 millions de dollars en janvier 2014, sans qu’aucun de ses dirigeants ne soit inquiété. Ironie de l’histoire, un an plus tôt, l’agence Fitch avait dégradé la note de McGraw Hill, la maison mère de sa concurrente, au nom justement des poursuites lancées contre l’agence indélicate ! Les crocodiles qui pataugent dans cette fange sont décidément très carnassiers. Mais alors, vers qui pourrait bien se tourner un responsable politique désireux de faire bouger les lignes en matière financière ?


L’autorité régulatrice suprême, en dernière instance, reste la Banque centrale, maîtresse des liquidités et tutelle supposée rigoureuse des établissements financiers. La Banque centrale européenne est désormais dotée, comme sa collègue américaine, du pouvoir de supervision des banques ; un pouvoir dont elle n’use pour l’instant qu’avec parcimonie, et à la limite du conflit d’intérêt. Le ministre allemand des Finances en personne, Wolfgang Schäuble, s’est par exemple aperçu en octobre 2014 que la BCE devait étudier les comptes des 120 plus grandes banques européennes, passant de ce fait en revue des actifs qu’elle rachètera peut-être par la suite sur le marché. Elle sera donc à la fois juge et partie, sans comptes à rendre à aucune autorité, et décidant seule de venir en aide à telle banque plutôt que telle autre. Le vice-chancelier proposait par conséquent de cloisonner la politique monétaire et la supervision bancaire au sein de l’institution de Francfort, mais il est déjà trop tard. Trop tard aussi pour le bilan de cette même BCE, transformée en vulgaire bad bank par le montant exceptionnel de créances douteuses qu’elle s’est vue obligée d’acheter pour maintenir le système bancaire européen à flot. À sa décharge, la Banque centrale européenne peut se plaindre d’un manque de moyens pour assurer une supervision correcte, d’ailleurs déléguée en grande partie aux banques centrales nationales.


La Federal Reserve de Washington, en revanche, dispose théoriquement de tous les moyens nécessaires pour mener à bien cette mission. En 2014, Carmen Segarra, une contrôleuse de la Fed de New-York devient malgré elle lanceuse d’alerte. Virée sans ménagement après avoir rédigé une série de rapports carabinés sur la banque Goldman Sachs dans lesquels elle critiquait ouvertement le laxisme de l’autorité et la déférence que l’institution affiche inévitablement face aux empires de Wall Street, elle choisit d’attaquer son ancien employeur, et publie des enregistrements clandestins qui prouvent que ses supérieurs refusent sciemment et explicitement de s’occuper du cas Goldman Sachs. L’affronter directement est un risque qu’ils ne sont pas prêts à prendre, personnellement. La situation est-elle si différente que cela autour de Mario Draghi ? Attablée avec ses consœurs et quelques conseillers triés sur le volet dans la grande salle de réunion de la Banque des règlements internationaux à Bâle (la très discrète « banque centrale des banques centrales »), la BCE et les autres n’accouchent que de règlements croupions. Les maître-mots en sont auto-évaluation des risques et autorégulation. Si l’on a déjà oublié « Bâle I », les accords de « Bâle II », en revanche, par leurs circonvolutions, avaient incité les banques à intensifier la titrisation de leurs actifs toxiques, contribuant à leur propagation. Quel sera le travers de « Bâle III » ? Nous ne le saurons qu’après 2018, les banques s’étant donné un délai raisonnable pour digérer des règles pâlottes, pourtant suggérées par leurs propres experts.


Il est souvent admis, quand il s’agit de ne rien faire, que la régulation financière ne saurait être efficace qu’à l’échelle du monde. Tout d’un coup donc, sinon rien. Emportée dans l’urgence de la compétition internationale, l’Union européenne se fait donc, en attendant, le porte-parole dévoué de son industrie bancaire, alors qu’au même moment des millions d’Européens attendent d’elle une protection renforcée face aux excès manifestes d’un capitalisme financier au faîte de sa puissance et totalement livré à lui-même. Loin de ces considérations triviales, le commissaire Jonathan Hill a présenté en février 2015 son projet d’Union des marchés de capitaux (UMC). Prenant pour prétexte la chute des prêts accordés par les banques aux entreprises européennes – un fait totalement avéré, mais nous espérons qu’il est ironique – cet ancien lobbyiste de la finance prône « l’accès aux marchés » pour tous, et en profite pour éliminer pour de bon les dernières barrières que l’histoire avait pu laisser traîner. Pour le dire autrement, il passe le balai dans les coins. Libéralisant tout ce qu’il reste à libéraliser, son projet remet au goût du jour la titrisation des actifs douteux, exactement ce qui causa la crise de 2008, avec en sus l’approbation d’une Banque centrale qui voit d’un bon œil la perspective de réduire sa contribution dans le rachat de ces déchets financiers, et préfère manifestement les voir à nouveau disséminés dans la nature. Il faudrait, selon Jonathan Hill, ouvrir les portes en grand, pour que chacun puisse aller puiser dans le grand bassin sans fond des capitaux du monde. On sait pourtant que les PME, le nerf de la guerre, ne vont pas sur « les marchés », qu’elles restent pour l’essentiel attachées à leur banque locale ; mais plus aucun argument ne porte.


Figure incontournable de la révolution américaine, Thomas Jefferson avait formulé ainsi l’une de ses plus grandes craintes : « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat ». Aujourd’hui, l’économiste Frédéric Lordon exprime la même idée, avec les mots de la sociologie : « Un groupe social particulier, écrit-il, est autorisé à convertir l’intérêt général en son jeu existentiel propre ». Mais si la complexité de notre monde contemporain exige la présence d’un système financier efficace et solide, est-il pour autant nécessaire, « pour que les usines tournent, pour que les hommes et les marchandises soient transportés, pour que de nouveaux produits apparaissent, que les entreprises et les populations soient rendues dépendantes de marchés financiers, délibérément placés au centre symbolique et pratique du système »20, comme le déplore l’économiste Jean-Luc Gréau ? Sûrement pas. En France, les Trente glorieuses se sont déroulées dans un univers de banques publiques. Outre-Atlantique régnait alors le Glass-Steagall Act, qui interdisait aux banques de dépôt de jouer sur les marchés, et aux banques d’investissement de gérer les dépôts des particuliers. Une période remisée dans les livres d’histoire, pour faire place à un capitalisme mondial autorégulé qui tourne à plein régime.


Les performances chiffrées du monde de la finance sont impressionnantes par leur démesure. Aujourd’hui, le montant notionnel total des produits dérivés au niveau mondial s’élève à un million de milliard de dollars, soit plus de quatorze fois le PIB de la planète. Chaque jour, 5 300 milliards de dollars sont échangés sur le marché des devises, dont 5% seulement servent à régler effectivement des échanges commerciaux, le reste étant pure spéculation. On peut y ajouter les 8 000 milliards échangés sur celui des produits dérivés, dont seulement 7% servent réellement de couverture, et comparer l’ensemble aux 70 petits milliards quotidiens représentés par les flux de l’économie réelle, à savoir le montant des exportations mondiales21. Une perte d’un ou deux pour cent sur la valeur des dérivés pris dans leur ensemble occasionnerait la destruction de l’équivalent du PIB américain. A 7%, le PIB planétaire en ferait les frais.


Face à cette épée de Damoclès, notre « protecteur » bruxellois est terriblement désarmé. Les plus fameux produits dérivés (les CDS) sont presque toujours hors bilan, et les places de New-York et de Londres monopolisent les données. Pour savoir qui a acheté quoi, le superviseur européen en est réduit à demander les informations concernant la City à la FSA britannique, le reste du monde étant consigné dans les data centers de la DTCC américaine. Leur collaboration est loin d’être automatique. On aurait tort d’oublier les 75 000 milliards de dollars du shadow banking system, l’ensemble des institutions financières non soumises à la loi bancaire, et le montant mystérieux mais vraisemblablement colossal des transactions au sein des dark pools, plates-formes clandestines réservées aux initiés. Avec à l’esprit la crise de 1929, Keynes écrivait dans sa Théorie générale que « la situation devient sérieuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans le tourbillon spéculatif, et que l’investissement devient le sous-produit de l’activité d’un casino ». Cette expression est souvent reprise aujourd’hui. Par Benjamin Coriat notamment, président des Economistes atterrés, qui parle d’« économie casino ». Ou l’ancien financier américain Max Keiser, aujourd’hui lanceur d’alerte et animateur du site internet Zero Hedge, qui va encore plus loin. Selon lui, il est impossible de quitter le casino, en même temps qu’il est interdit de ne pas jouer. Tous les capitaux sont happés par la grande machine, rien ne peut l’en empêcher, et malheur aux vaincus. Nous sommes coincés dans cette pittoresque création postmoderne que Max Keiser appelle le « casino goulag ». Les plus forts y font la loi, comme le fonds américain Black Rock, chargé de la gestion de quelques 4 500 milliards de dollars qui permettent à son PDG de s’inviter aux grands rendez-vous des banquiers centraux, comme à Paris en 2014.


Alan Greenspan, lorsqu’il était encore à la tête de la Fed, avait concédé que les marchés étaient mus par « une exubérance irrationnelle ». Dans ses Mémoires rédigées avant la crise, les hedge funds et autres acteurs du shadow banking sont pourtant qualifiées d’« abeilles qui pollinisent Wall Street ». Une comparaison osée pour des établissements qui, avec le concours des banques, ont contribué à cette fausse croissance à crédit des années 2001-2008. Un capital supplémentaire artificiellement créé qui s’est presque intégralement volatilisé après la chute de Lehmann Brothers, lors de l’explosion de cette crise de surproduction de dettes. Depuis lors, la sphère financière, et la bourse en particulier, est sous perfusion. Dès le début de la troisième planche à billet américaine (le Quantitative easing, ou QE3) en 2009, la corrélation entre le flux de liquidité fourni par la Fed et le niveau de l’indice boursier S&P500 devient évidente. L’essentiel des liquidités offertes aux banques finit rapidement dans les circuits spéculatifs, favorisant la hausse des cours des actifs, et alimentant l’économie virtuelle aux dépens de l’économie réelle. La banque centrale américaine a commencé à réduire les vannes en 2014, mais ses collègues japonaises et européennes ont pris le relais, afin de maintenir constante l’injection des quelques 200 milliards de dollars nécessaires chaque trimestre pour que le monde continue de « tourner ». L’économie virtuelle fait d’ailleurs désormais office de système de régulation par défaut, dans un jeu de vases communicants : les capitaux daignent redescendre parmi nous si le jeu en vaut vraiment la chandelle ; autrement, ils retournent illico s’abriter dans l’Olympe évanescente des échanges improductifs, à la vitesse de la lumière, celle du « Trading à haute fréquence », dont nous reparlerons plus tard.


Joseph Stiglitz évoque avec nostalgie ce bon vieux temps où les banquiers étaient cantonnés au « métier routinier du crédit ». Leur stratégie de domination mondiale se résumait au « 3-6-3 » : ils empruntent à 3% à leur banque centrale, pour prêter à 6% à leur client, et à 3 heures de l’après-midi, ils sont au golf. Combien d’usines créées, d’innovations technologiques et de conquêtes de l’espace sous l’empire du « 3-6-3 » ? Depuis vingt ans, les bonus ont décuplé, servis à deux fois plus de bénéficiaires. L’autorité bancaire européenne a mis son veto à toute limitation en la matière. Les bonus sont trop précieux pour « attirer et retenir les meilleurs », notamment les ingénieurs les plus brillants, incités à devenir quant dans une banque d’affaire pour concevoir des algorithmes financiers ou évaluer des risques plutôt que d’aller construire des ponts, des avions, ou d’être à l’origine d’innovations productives. Pour ceux qui n’ont pas de vocation particulière au moment de leurs études supérieures, le choix est vite fait. Les banques disposent d’un magot tellement énorme à partager. En 2013, les 1000 premiers établissements du monde ont réalisé 920 milliards de dollars de bénéfices. On observe une concentration insensée des revenus à l’échelle de la planète, des transferts massifs de richesses qui posent la question de la viabilité d’une démocratie réelle dans de telles conditions. Le premier prix Nobel d’économie français, Maurice Allais, affirmait que les marchés pouvaient être tout aussi efficaces avec une seule cotation par jour, pour tous les produits, sur tous les marchés. Aujourd’hui on scrute plutôt la microseconde, et on vise la nanoseconde. Pourtant, c’est moins d’un secteur bancaire profitable que d’un secteur bancaire stable dont l’économie a réellement besoin. Il se fait hélas aujourd’hui (et depuis un siècle au moins, chaque fois que la bride est un tant soit peu relâchée) facteur d’instabilité chronique et souvent aigüe. Par appât du gain ou frisson de la performance pure, et selon les règles qu’il se choisit lui-même. En chemin, s’il reste quelques lois pénales susceptibles de ralentir la marche des affaires, il ne manque pas de candidats intrépides pour les outrepasser gaillardement. Les banquiers ont l’habitude d’évaluer des risques, et celui-ci n’est pas le plus effrayant.


À l’exception d’une poignée de banquiers islandais mis derrière les barreaux par un gouvernement affolé de voir la moitié de sa population dans la rue, les autorités judiciaires de l’Europe et des États-Unis ne vont jamais au bout des poursuites qu’elles engagent à l’encontre des établissements financiers. Aucun des responsables de la dernière crise n’a été condamné à une peine de prison, malgré les milliards dilapidés à l’issue de nombreuses escroqueries, fraudes et manipulations illicites en tout genre. Karl Marx, dans La lutte des classes en France, diagnostiquait déjà que « l’aristocratie financière, dans son mode de gain comme dans ses jouissances, n’est pas autre chose que la résurrection du lumpen prolétariat dans les sommets de la société bourgeoise ». En somme, une pègre sans foi ni loi mais sortant des meilleures écoles, qui n’hésite pas à mettre en danger les actifs de ses clients, comme la Barclays avec une simple petite amende à la clé, ou à leur proposer sciemment des emprunts hautement toxiques, comme la Dexia en toute impunité. Les banques s’en sortent toujours, au pire par des amendes. La JP Morgan Chase détient d’ailleurs le record de l’indemnité la plus colossale de l’Histoire, 13 milliards de dollars, une année de bénéfices, pour l’ensemble de son œuvre ayant mené à la crise des subprimes. Cet exemple (relativement) impressionnant ne doit pas faire oublier que les pénalités mettant fin aux poursuites représentent généralement un trimestre de bénéfices au mieux, le plus souvent une ou deux semaines. Une véritable incitation à la récidive. Parfois, une transgression délibérée devient par la suite une loi, comme l’a montré le colosse bancaire américain Citigroup, issu d’une fusion interdite par le Glass-Steagall Act, et qui a contribué à faire tomber par le fait accompli cette loi pourtant essentielle qui avait accompagné soixante années de prospérité américaine.


Un autre fait s’accomplit chaque matin comme la veille, dans une bienveillante indifférence à peine meublée par les coups de menton des dirigeants qui se réunissent lors des G20 successifs. Les paradis fiscaux poursuivent en effet jusqu’à nouvel ordre leurs activités, comme si de rien n’était. On ne parle déjà plus des Panama Papers, et les listes noires ou grises élaborées après 2008 se sont révélées sans importance. Là encore, l’Union européenne était dans une situation impossible : la City de Londres et le Luxembourg étant deux plaques tournantes essentielles du système d’évasion fiscale européen et mondial, comment entamer une action crédible sans se mettre d’emblée à dos deux membres éminents de l’Union ? Si l’on y ajoute les États-Unis, ces trois pays représentent plus de 56% des flux de la finance offshore (une vingtaine de milliers de milliards de dollars par an). On arrive aux deux tiers si l’on ajoute la contribution suisse ainsi que celle des îles Caïmans, qui font partie de la couronne britannique. La France se fait plus discrète, malgré l’activité frénétique de ses banques. Un tiers des filiales à l’étranger des cinq plus grandes banques françaises sont en réalité des boîtes aux lettres dans des paradis fiscaux, Luxembourg en tête22. Et, qu’on se rassure, aucun Luxit en vue ! La Cour des comptes affirme pour sa part que « 26% du chiffre d’affaires international des grandes banques françaises est réalisé dans les paradis fiscaux »23. Elles agissent pour leur compte propre ou celui de leur client, par de savants montages, se rendant ainsi coupables de complicité de fraude fiscale ou de blanchiment. Dans certains établissements, le service de lutte anti-fraude est notoirement détourné de la vocation qui devrait être la sienne : il traque bien les flux, de société écran en société écran, d’île en île, pendant des mois, mais pas pour éviter ou dénoncer une fraude. Il s’agit plutôt de s’assurer que chaque intermédiaire est bien rémunéré à sa stricte valeur, car l’obscurité et l’éloignement favorisent la petite rapine. Un vrai professionnel ne doit pas laisser trop de billes à chaque passage de maillon sur ces chaînes tortueuses d’approvisionnement en argent frais qui relient par exemple le client de la banque (mettons, un producteur de pétrole) au destinataire final de son virement secret (mettons, une junte quelconque d’un pays d’Afrique).


L’énoncé des méfaits commis par certaines banques et certains banquiers ne s’arrête hélas pas au hors d’œuvre. C’est tout l’édifice financier mondial, basé sur la confiance, qui semble vaciller. Comment avoir confiance dans des indices boursiers nourris à la planche à billets et triturés par le trading algorithmique à haute-fréquence ? Pourquoi perdre son temps à suivre les cours des matières premières, comme celui de l’aluminium, dont il a été prouvé qu’ils étaient manipulés par les géants de Wall Street ? À quoi bon suivre les fausses rumeurs, périodiquement vaporisées sur des marchés à cran pour générer une fausse volatilité qui fait les affaires des robots traders ? Et enfin, que penser des taux d’intérêt proposés couramment par les banques à leurs clients, calculés à partir de taux interbancaires scandaleusement truqués par les banques elles-mêmes ? Le petit cartel à l’œuvre sur cette dernière affaire (dite du Libor) s’en tire pour le moment avec trois milliards d’euros d’amende, à répartir entre six ou sept établissements. Une autre fois, ce sont des manipulations douteuses sur le taux de change des monnaies qui font l’objet de poursuites. Reste-t-il encore quelque chose qu’ils puissent toucher sans l’avilir ? La palme de l’indécence revient aux banques américaines et européennes prises la main dans le sac à spéculer sur les matières premières alimentaires, occasionnant des dizaines d’« émeutes de la faim » un peu partout dans le monde. En février 2015, un rapport d’Oxfam signalait que les indices des prix du blé, du maïs ou du riz ont été multipliés par 2,5 entre 2000 et 2014, acculant des millions de personnes à la famine dans des pays souvent exportateurs de matières premières agricoles. Ou comment mourir de faim à côté d’un champ foisonnant. Parmi les banques françaises épinglées par l’ONG, on trouve la BNP Paribas et la Société Générale, ainsi que BPCE, via sa filiale Natixis. Le Crédit Agricole figurait aussi dans cette liste l’année précédente, mais ses « efforts », bien méritoires sans doute, lui avaient permis de s’en extraire.


Drapée dans son impunité et détachée dans les hautes sphères, loin du plancher des simples mortels, la finance jette ses éclairs depuis là-haut. Vautrée sur son nuage, c’est à peine si elle daigne contempler son œuvre. Le banquier d’investissement allemand Reiner Voss en témoigne : « C’est une communauté fermée. On n’a même plus besoin du monde extérieur. Du coup, on ne se demande pas si les opérations qu’on réalise ont des répercussions sur la marche du monde. Cette rupture est quasiment institutionnalisée ». La seule règle qui vaille ? 10% par an, peu importe la méthode. « « I don’t care how you do it », c’est une phrase que j’ai beaucoup entendu », ajoute le banquier repenti. On imagine qu’il en a entendu beaucoup d’autres, mais à l’issue d’une carrière florissante dans l’industrie financière, il s’avère incapable de dresser un portrait exhaustif de cette dernière : « On demande de la transparence là où ça n’est tout simplement pas possible, affirme-t-il. J’ignore comment le système financier fonctionne, jusque dans ses moindres ramifications. Personne ne le sait. »24. Certains ont tout de même sous les yeux quelques pièces du puzzle. Lorsqu’ils décident de ne plus se taire, ils deviennent alors « lanceurs d’alerte ». Un statut purement théorique qui n’assure aucune protection face aux représailles du milieu. Antoine Deltour a payé pour le savoir, poursuivi et condamné en première instance par la justice luxembourgeoise à un an de prison avec sursis pour avoir révélé l’affaire Luxleaks en 2014. Quant à Hervé Falciani, à l’origine du scandale Swissleaks en février 2015, il est aujourd’hui visé par un mandat d’arrêt international pour violation du secret bancaire suisse, et condamné à cinq ans de prison. Cette dernière affaire a révélé que la banque HSBC n’était pas connue des services de police uniquement pour de vieilles affaires d’opium et certaines plus récentes de cartels mexicains. La publication de ses listings montre en effet sa science de l’évasion fiscale, et l’étendue de sa clientèle. Quelques mafiosi notoires y grenouillent au milieu de grands patrons, d’hommes politiques et de personnalités, chanteurs ou sportifs.


Désemparés face à cette crise morale autant qu’économique, et puisque Bruxelles est impuissante, les Pays-Bas décidèrent en 2015 de faire « prêter serment » à 85 000 banquiers. L’honneur est en jeu, et ne doutons pas que ces derniers en tiendront compte. Mais l’honneur est parfois peu de choses, on l’a vu, devant la promesse d’un coquet virement mensuel, ou d’une belle retraite chapeau. Comme celle du président de Dexia, en pleine débâcle. Selon le Point, en avril 2014, un trader travaillant en France gagnait en moyenne un million d’euros par an. Selon les Echos de mai 2015, HSBC a doublé en deux ans le nombre de ses salariés qui sont payés au moins cette somme. En 2014, même la Banque mondiale, supposément protectrice de la veuve et de l’orphelin, a distribué des bonus à gogo, provoquant un vent de fronde en interne ! Quant aux primes exubérantes distribuées aujourd’hui à Wall Street, elles dépassent largement leur niveau d’avant la crise. Là encore, alors que le monde entier avait les yeux rivés sur la profession, elle n’a pu s’empêcher de faire ce qu’elle avait juré d’arrêter. Pour l’économiste Morad El Hattab, la conclusion est implacable : « Les banques, écrit-il, sont des récidivistes endurcies aux promesses d’ivrognes »25.


Avant comme après le Brexit, la finance européenne ne saurait finalement être mieux incarnée que par la City de Londres elle-même, véritable État dans l’État, avec son lord-maire élu chaque année et indépendant du maire de Londres. Une principauté marchande devant laquelle même Guillaume le Conquérant s’était arrêté. L’ancien premier magistrat de la capitale, Ken Livingstone dit « Ken le Rouge », avait coutume de dire qu’« il faudrait pendre un banquier par semaine, jusqu’à ce que les autres s’améliorent ». Une suggestion typiquement révolutionnaire. À ce stade de notre réflexion, il est désormais clair que le pouvoir perdu par les peuples européens s’est retrouvé en quasi-totalité dans des mains privées. Certains gouvernements sont cependant parvenus à tirer leur épingle du jeu. Ces heureux élus se trouvent en Europe même, c’est bien entendu le cas de l’Allemagne, mais aussi en-dehors, à Washington notamment, qui entretien un lien si particulier avec Bruxelles. Dans ce jeu pervers, la France ne joue désormais plus qu’un rôle de figuration.


Notes du chapitre 2.a
1 Roger Lenglet, conférence à Montpellier le 2 juin 2014 : « Lobbies et corruption, fer de lance du capitalisme ».
2 Daniel Guéguen, interview France 24, « Intelligence économique », 26 avril 2014.
3 Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Rufin, Editions Fakir, 2014.
4 Cité par François Ruffin, op. cit.
5 La passion créative, Bernard Arnault, Plon, 2000.
6 Un pouvoir sous influence, Roger Lenglet et Olivier Vilain, Armand Colin, 2011.
7 « Brussels Business », Friedrich Moser et Matthieu Lietaerts, documentaire pour Arte, 2012.
8 Cité par François Rufin, op. cit.
9 Cité in L’Amérique à Bruxelles, Florence Autret, Seuil, 2007.
10 Entretien donné au Corriere della Serra, édition du 26 août 2003. Souligné par nous.
11 Cité in Le Grand marché transatlantique, Raoul-Marc Jennar, Cap Bear Editions, 2014.
12 Un succès n’aurait été que relatif. Les Etats-Unis ayant exigé que le système ne soit pas militaire, c’est toujours le système GPS américain qui équipe les armées européennes.
13 Etude Finance Watch citée in La grande saignée, François Morin, Lux, 2013.
14 Cité in Circus Politicus, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 2012.
15 Les Banksters, Marc Roche, Albin Michel, 2014.
16 Le prix de l’inégalité, Joseph Stiglitz, Les Liens qui Libèrent, 2012.
17 Entretien au JDD, édition du 12 novembre 2011.
18 Cité in La trahison des économistes, Jean-Luc Gréau, Gallimard, 2009.
19 Le livre noir des banques, Attac et Basta!, Les Liens qui Libèrent, 2015.
20 Jean-Luc Gréau, op. cit.
21 Ces chiffres sont ceux de la Banque des règlements internationaux.
22 Le Monde, « Les banques françaises massivement présentes dans les paradis fiscaux », édition du 13 novembre 2014.
23 Rapport cité par Attac et Basta!, op. cit.
24 « Der Banker, confession d’un banquier », Marc Bauder, documentaire pour Arte, 2013.
25 Les mécanismes de la crise, Morad El Hattab et Philippe Jumel, Perspectives Libres, 2015.

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