Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 3 – La plus osée des hypothèses

« Le peuple n’est pas soumis bien qu’il soit le nombre, mais parce qu’il est le nombre. »
Simone Weil


Dans l’Europe des années 2010, on a facilement tendance à considérer toute potentialité révolutionnaire comme morte et enterrée, rien d’autre qu’un brillant souvenir du passé. L’année 1989 semble toute désignée pour marquer la fin d’une ambition portée, accaparée même pendant tout le XXe siècle par l’idéologie communiste. Puisqu’elle ne laisse aucun héritage utilisable en Russie, l’expérience soviétique est pour l’historien Martin Malia « la révolution qui mit fin à toutes les révolutions »1, celle qui vaccina définitivement le monde contre l’idée même d’un renversement majeur. Coïncidence, 1989 c’est aussi le bicentenaire de la Révolution française, et les pompes de sa célébration sont venus accompagner l’idée que la parenthèse révolutionnaire était définitivement refermée en France, comme d’ailleurs dans tous les pays développés. Pour Malia toujours, « le drame d’une grande révolution ne peut se dérouler qu’une fois dans l’histoire d’une nation », au motif que celle-ci n’aurait qu’un seul véritable Ancien régime à éliminer. Si l’année 1989, la dernière du « court XXe siècle », marque sans nul doute la fin d’une époque, le sociologue Ramzig Keucheyan choisit pour sa part de mettre en lumière l’année 1979, celle de la révolution sandiniste au Nicaragua, « sans doute le dernier événement présentant les traits d’une révolution au sens traditionnel »2. C’est aussi l’année de la révolution islamique en Iran, qui préfigure la tendance nouvelle, marquée par un retour en force de l’élément religieux qui renvoie le fait révolutionnaire à ses racines médiévales. Dans ce contexte, il paraît évident qu’une nouvelle révolution française, si elle n’est pas à exclure, est tout de même particulièrement improbable. L’ancienne société disciplinaire, qui savait susciter une opposition au moins discrète mais permanente, a été remplacée par une société de surveillance et de contrôle global, un totalitarisme mou générant des oppositions molles, qui peinent toujours à s’extraire d’un contrôle social intériorisé dominé par l’autocensure, « une omertà qui concerne tout » selon le mot de Guy Debord qui ajoutait, dans ses Commentaires sur la société du spectacle, qu’« on en a fini avec cette inquiétante conception, qui a dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée », le spectacle ayant tout envahi et asservi chacune des forces organisées.


En 2018, si beaucoup de Français rêvent parfois bruyamment d’un changement radical, la plupart d’entre eux n’osent même pas souhaiter la survenue d’un événement de type révolutionnaire. Ils n’ont pas de mal à se convaincre de l’impossibilité de la chose quand ils en discutent autour d’eux. Pêle-mêle, on leur objectera une croyance toujours tenace dans le réformisme gouvernemental, la peur de la violence et des pénuries, ou bien encore la disparition du prolétariat fondu dans la nouvelle « classe moyenne inférieure ». Certains préfèrent de leur côté s’exiler à la campagne, s’évader sans attendre. Et tous déplorent l’état de spectateur, forcément passif, dans lequel s’est enfermé l’occidental moyen. La jeunesse même s’y confronte dès le plus jeune âge, à la fois individuellement esclave et collectivement maître d’un capitalisme de la consommation compulsive qui fait office de tiers intrus dans chaque foyer. L’impératif de jouissance de la jeunesse est devenu celui de la société tout entière, dans une adolescence universelle qui fait du fun, du divertissement et de la dérision une véritable loi générale qui ralentit d’autant la réflexion. C’est l’hédonisme puéril de la Jeune-fille théorisé par le groupe Tiqqun3, un individualisme outré qui fait passer les satisfactions matérielles et les émois personnels avant toute espèce de quête intellectuelle.


Car le principal ennemi de l’idée révolutionnaire, c’est bien l’individualisme. Lâché dans l’univers infini de la marchandise, ce dernier n’apparaît plus que sous les traits d’une mystique de la satisfaction et du choix individuels. Jean Baudrillard a décrit le « dressage à la consommation » imposé par nos sociétés modernes dans leur course effrénée à la croissance4. « Souverain dans une jungle de laideur », le consommateur est sommé de choisir quel désir il souhaite assouvir au plus vite, bien souvent seul, et à crédit. De moins en moins communautaire, si l’on fait exception des communautés religieuses, l’individu sera tout au plus grégaire, qu’il passe un moment dans un stade ou s’assoie en famille devant la télévision. Cette anomie moderne, sur fond de perte du sens des mots, des choses et des événements, est à l’origine de toutes sortes de comportements dépressifs ou destructifs, nuisibles à soi-même ou aux autres, qui sont symptomatiques d’un état de violence certes larvé, mais néanmoins de haute intensité. En face, les mécanismes de ce que Baudrillard appelle « la conformité joyeuse du système » s’efforcent de mettre le couvercle sur ces névroses, ces révoltes potentielles, cette fatigue généralisée qui taraude la société française. Pour sa sauvegarde personnelle, chacun est invité à adopter une attitude hédoniste, cynique et fataliste. Par contraste, toute agitation populaire qui parvient à se matérialiser en est souvent réduite dans le discours dominant à de la pure violence déchaînée.


En outre, lorsque le cinéma entreprend de montrer un groupe en mouvement, c’est presque toujours sous les traits d’un gang, d’une armée, ou d’une organisation maffieuse. À l’inverse, les héros positifs…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

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