Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 4 – Où en est la jeunesse française ?

« Quand on est caissière avec un bac +5, on apprend l’humilité. »
Le Monde, 20 juin 2013


Si une nouvelle révolution française devait un jour avoir lieu, la jeunesse y jouerait nécessairement un grand rôle, comme ce fut le cas lors de toutes les révolutions observées dans l’histoire. Mais avant de sonder les reins et les cœurs des forces vives de la nation, il nous faut tout d’abord préciser que la jeunesse ne saurait constituer en elle-même une catégorie politique. Contrairement à la pauvreté par exemple, la jeunesse n’est qu’un état transitoire qui concerne chaque individu à sa manière. Il serait d’ailleurs sûrement plus pertinent de passer au pluriel pour évoquer les différentes jeunesses qui constituent l’avenir de la France, et qui s’accordent en grande partie avec la classe sociale de leurs parents. À contrario, l’analyse par génération permet de suivre sur la durée l’évolution d’une tranche de population durablement marquée par l’époque dans laquelle elle a vécu sa jeunesse, les événements qui constituent ses marqueurs collectifs, et de là ses futurs conservatismes. L’humoriste américain Douglas Adams avait parfaitement résumé cet itinéraire : « Tout ce qui existe dans le monde à votre naissance est normal et ordinaire, et fait tout naturellement partie de la façon dont le monde fonctionne. Tout ce qui est inventé entre vos 15 et 35 ans est nouveau, excitant et révolutionnaire. Tout ce qui est inventé après vos 35 ans va à l’encontre de l’ordre naturel des choses ». Un schéma que l’on appliquera sans peine à la génération de Mai 68, comme aux plus récentes.


Une saine continuité avait longtemps maintenu la promesse que chaque nouvelle génération bénéficierait bon an mal an du travail de la précédente et verrait à son tour son niveau de vie augmenter. Malheureusement, cette courroie de transmission s’est cassé quelque part vers la fin du XXe siècle, élargissant le fossé entre des anciens jaloux de leurs prérogatives et des nouveaux qui peinent à s’insérer dans la vie professionnelle. Au-delà de leur inoxydable présence aux affaires, les actuels retraités représentant la génération 68 sont les bénéficiaires exclusifs d’un système conçu à leur époque. De bon cœur, ils continuent de mettre de l’huile dans les rouages de la machine électorale par leur participation supérieure à la moyenne, en prenant soin de voter pour des partis conservateurs, craignant plus que tout l’inflation qui rognerait leurs rentes pour bénéficier aux travailleurs qu’ils ne sont plus. Le salaire moyen français, qui avait été multiplié par trois pendant les Trente glorieuses, a vu sa progression drastiquement freinée depuis la fin des années 1990, et les pauvres d’aujourd’hui sont majoritairement les nouveaux entrants sur le marché du travail. Une jeunesse sacrifiée qui est maintenue à bout de bras par la génération précédente grâce à divers transferts, comme le prêt d’un appartement ou le don d’argent qui compensent à l’occasion un déficit de revenu. Quand ils ne peuvent pas l’aider financièrement, les parents peuvent toujours héberger le jeune au chômage, typique de cette « génération boomerang » qui vit désormais comme une fatalité le retour à la maison une fois les études terminées, faute de moyens pour voler de ses propres ailes.


Des carrières commencées sur le tard et poursuivies en pointillé, à des salaires qui offrent moins de pouvoir d’achat que leurs équivalents antérieurs, voilà pourquoi depuis trente ans le niveau de vie relatif des trentenaires a perdu 17% par-rapport à celui des sexagénaires. Dans l’étude qui révèle cette donnée cruciale, Louis Chauvel remarque qu’en 1980, « les sexagénaires étaient une génération sacrifiée, qui avait vingt ans lors de la crise des années 1930, et leurs trentenaires une génération dorée, née vers 1950. La malchance a changé de camp ».1 Selon la même étude, le niveau de vie des jeunes actifs d’aujourd’hui serait 30% plus élevé si la génération née en 1975 avait eu la chance de suivre la tendance précédente. En outre, pendant les années 1960, les classes moyennes atteignaient le niveau de vie des catégories aisées en douze années seulement, tandis qu’il en faut trente-cinq aujourd’hui2. Le phénomène de relégation des classes moyennes inférieures dans les périphéries des métropoles à fort taux de chômage ne fait qu’aggraver cette tendance. Jusqu’à l’apparition d’une catégorie de « sans-espoir », identifiée comme telle par Pierre André Taguieff, pour qui « nombre d’exclus, de déshérités, de précarisés, de pauvres n’attendent plus rien du système politique »3. De fait, poursuit le sociologue, « ils se perçoivent comme n’ayant plus rien à perdre », et c’est bien là le plus dangereux avertissement adressé à nos sociétés de la marchandise et du désir autoritaire, lorsqu’elles ne parviennent plus à ternir leurs promesses.


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

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