Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 5 – Syndicats fantômes contre mouvements sociaux

« La mondialisation, que ça nous plaise ou pas, c’est un fait. »
Edouard Martin, syndicaliste CFDT devenu député européen PS


Avant de déplorer une quelconque détérioration de la relation entre les Français et leurs syndicats, il est important de préciser que ces derniers n’ont en réalité jamais eu bonne presse. Des grèves de mai et juin 1936 à celles de 1995, en passant par les grèves insurrectionnelles de 1947 et jusqu’à Mai-68, les organisations syndicales françaises, historiquement faibles et divisées, ont le plus souvent suivi des mouvements apparus par la base, chez ces militants du quotidien qu’il ne s’agit pas ici de confondre avec leurs dirigeants. Dans les années 1950, les centrales affichaient toutefois un nombre d’adhérents décent, représentant à peu près 30% des salariés français. Aujourd’hui, le piteux score de 7% ne tient désormais qu’à la fonction publique, puisque 4% seulement des salariés du privé possèdent la carte d’un syndicat. C’est le taux le plus faible de tous les pays développés, les salariés américains étant paradoxalement plus syndiqués que les nôtres. La CGT, principale organisation française depuis sa création il y a plus d’un siècle, revendiquait cinq millions d’adhérents dans l’entre-deux-guerres. Une petite armada qui avait déjà fondu à 1,8 millions en 1975, pour atteindre péniblement 700 000 adhérents aujourd’hui (ce qui la place toutefois largement devant tous les partis politiques cumulés). Quant aux indices de confiance de la population, ils sont au plus bas, un sondage Odoxa révélant en mai 2015 que seul un Français sur trois avait une bonne image des syndicats, contre une moitié en faveur des patrons. Des « Bonnets rouges » au collectif « Sauvons la recherche », des zadistes aux « pendus du RSI », les mouvements sociaux d’aujourd’hui perpétuent finalement la tradition lorsqu’ils font l’impasse sur des organisations syndicales dont l’efficacité est gravement mise en doute. Pire encore, après vingt années d’échecs successifs, de reculs et de compromissions, c’est la sincérité et la bonne volonté des grandes centrales qui est remise en cause. Chez les jeunes, des mouvements anti-CPE de 2006 aux stagiaires énervés de « Génération précaire », on entre aujourd’hui dans la vie militante sans passer par la case syndicats, sans même se poser la question, en fuyant tout particulièrement les organisations étudiantes.


Historiquement, en France, les bataillons les plus nombreux et les plus combatifs de la cause syndicale se sont toujours recrutés dans le secteur public, des salariés protégés qui faisaient en quelque sorte don de leur combat au reste du pays. Aujourd’hui encore, les services de l’État et les collectivités locales fournissent l’essentiel des troupes des organisations syndicales, qui tiennent en outre par le nombre de retraités qui restent actifs dans les centrales. Une sociologie désormais calquée sur celle des partis de gouvernement. Dans le privé, faute de candidats, les syndicats sont parfois peu regardants sur la qualité des délégués, donnant au reste des salariés une piètre image de cette vocation pourtant essentielle au bon équilibre de la vie en entreprise, à la qualité de la relation entre l’équipe dirigeante et les employés qui se fonde sur le respect mutuel. Mais dans beaucoup d’entreprises, les seuls adhérents aux syndicats sont les mandatés. Les cinq grandes centrales françaises, assises sur leur « présomption irréfragable de représentativité » négociée avec de Gaulle en 1966, ont sombré dans la facilité puisqu’elles n’avaient pas à conquérir des adhérents pour y justifier leur présence. Alors, portant désormais leur inefficacité en bandoulière, les syndicats de l’hexagone n’organisent d’ordinaire que des manifestations bien cadrées qui ne mènent à rien, de « simples journées exutoires » comme les a récemment appelées un dirigeant syndical1. Les centrales ne luttent même plus contre les fermetures de sites, mais passent directement à la négociation du dédommagement. Elles ont baissé les bras face à la frénésie calculatoire des cost-killers professionnels – ces consultants grassement payés pour imaginer comment un service peut continuer de fonctionner avec moitié moins de salariés –, préférant se focaliser sur les conflits de chapelle et les négociations donnant-donnant avec les patrons, du type maintien des postes contre gel ou baisse des salaires… Avec pour conséquence une baisse continue des adhérents alors que le nombre de permanents continue pourtant d’augmenter. Selon Erwan Seznec, collaborateur à Marianne et auteur d’un ouvrage sur le sujet, « au rythme actuel, le syndicalisme français pourrait compter davantage de permanents que d’adhérents en 2020 »2. Les explosions de colère ponctuelles de la CGT ne suffiront sans doute pas à inverser cette tendance.


Si l’on en croit le journaliste Jean-Luc Touly et le lanceur d’alertes Roger Lenglet, qui ont publié en 2013 un brûlot très documenté sur le déclin du syndicalisme français3, son coma avancé est dû au fait qu’il est « étranglé par la corruption et la soumission des structures ». Tout comme leurs alter egos du monde politique, les cadres des grandes centrales…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

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