Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2.b – Le dieu euro et le roi dollar

« Je me suis comporté comme un dictateur pour faire adopter l’euro. »
Helmut Kohl
« On appelle ça le rêve américain, car il faut être endormi pour y croire. »
George Carlin


Dans l’Europe supposément laïque, l’euro fait office de dieu et l’Allemagne est son église. Le culte voué à la monnaie unique a accompagné la montée en puissance de Berlin, et son Vatican est à Francfort, siège de la Banque centrale européenne. Mais l’euro est un dieu vengeur, un dieu jaloux qui commande à ses créatures des sacrifices réguliers ; et si Voltaire disait : « Dieu a créé l’homme, qui le lui a bien rendu », c’est ici exactement l’inverse : les européens ont créé l’euro, qui le leur a bien mal rendu. Son caractère de divinité le rendrait éternel, inéluctable, comme s’en est publiquement vanté Jacques Attali, expliquant avec le sourire qu’« on a soigneusement oublié d’écrire l’article qui permet d’en sortir ». Le commissaire européen français à l’époque chargé de l’introduction de la monnaie unique, Yves-Thibaut de Silguy, avait quant à lui utilisé cette métaphore effrayante, comparant l’euro à « une autoroute sans sortie ». Une vision bitumée somme toute logique venant d’un homme d’affaires qui émarge dans une quinzaine de conseils d’administrations prestigieux, dont ceux de Vinci et des Autoroutes du Sud de la France. Au-delà de la l’anecdote, l’euro se révèle être un mécanisme autobloquant de plus, au bilan catastrophique. Il s’ajoute à ceux que l’on vient de passer en revue, avec cette différence qu’il ne bénéficie pas qu’à des intérêts catégoriels. Dès l’origine, l’euro est conçu comme un alter ego du mark, c’était d’ailleurs la condition allemande à son acceptation, et sa mise en place a grandement contribué à assurer à l’Allemagne une prédominance qui n’est pourtant inscrite dans aucun traité.


« Nous avons l’euro allemand, amis nous pouvons avoir l’euro français ! » Et puis quoi encore ? Et la quinzaine d’autres pays de la zone, qui se soucie de leur avis ? Cette phrase prononcée par Jean-Luc Mélenchon illustre à elle seule la détresse des contempteurs de l’euro qui n’osent pas demander d’en sortir. L’euro ne sera jamais « français » au sens de Mélenchon, c’est-à-dire moins élevé qu’aujourd’hui, souple, tolérant une certaine inflation, un outil manipulé avec doigté dans la lutte contre le chômage, ou pour réduire le déficit de notre balance commerciale. L’euro n’est rien de tout cela, il est indépendant. C’est-à-dire indépendant de ce qu’en pensent les Français, les Italiens ou les Belges. Mais il est piloté depuis l’Allemagne, par une Banque centrale européenne calquée sur la Bundesbank et cornaquée par ses transfuges. Pour cette raison, elle se fait même appeler « BundesBCE » dans le milieu des banquiers centraux. La seconde maison de la monnaie unique, celle qui en abrite les plus gros volumes, n’est même pas dans la zone euro, et ne sera bientôt plus dans l’Union elle-même. C’est la City de Londres, qui centralise à elle seule 40% des transactions mondiales effectuées dans cette monnaie. Au sein de la zone, le rapport de force s’expose aujourd’hui dans toute sa simplicité : la Bundesbank est la seule banque centrale dont on entend l’avis du patron, et si son statut de primus inter pares reste tacite, il n’en est pas moins effectif. L’Allemagne, traumatisée par l’hyperinflation des années 1920-1923, n’envisage pas qu’une banque centrale fasse autre chose que résister par tous les moyens dont elle dispose à toute tentation de galvauder, de dévaloriser la monnaie. Une vision qui a sa noblesse, mais qui se trouve à l’opposé de la conception française et ses dévaluations régulières. C’est pour cela que les promesses faites par nos hommes politiques hexagonaux de « faire baisser l’euro » n’ont jamais pu se concrétiser de leur fait.


Si le cours de l’euro a finalement commencé à baisser à la fin de l’année 2014, c’est uniquement parce que l’ampleur de la crise, que les Grecs exprimeront au même moment dans les urnes, obligera l’Allemagne à lâcher du lest face aux suppliques du nouveau président de la BCE, l’Italien Mario Draghi, ancien dirigeant de Goldman Sachs à l’époque du trucage des comptes publics de cette même Grèce. C’était l’ouverture du Quantitative easing à l’européenne. Il fallait, on l’a vu, prendre le relais d’une planche à billets américaine éreintée, qui avait grand besoin de reprendre son souffle dans son travail incessant de soutien des marchés boursiers. La préparation de ce relâchement monétaire théoriquement interdit par les traités fit l’objet d’une guerre ouverte entre la Bundesbank de Jens Wiedmann et la BCE de Mario Draghi. On contourna finalement les traités en passant par le « marché secondaire », avec comme résultat immédiat de mettre les banques, une fois de plus, au centre du jeu. Pour achever de convaincre Angela Merkel, l’habile Draghi imagina promettre à Berlin que chaque pays serait responsable en son nom de 80% de sa dette nouvellement produite. Ce subterfuge se révéla suffisant pour emballer l’affaire, puisque le temps pressait ; mais si la chancelière ou quiconque exigeait à l’avenir que cette condition s’applique, devrait-on alors s’asseoir sur l’article 33 du TFUE, qui postule que le Système européen des banques centrales est un et indivisible ? Ou bien faudra-t-il décevoir l’Allemagne et générer toujours plus d’euroscepticisme ? Cet assemblage, on le voit, est hautement instable, et surtout totalement arbitraire.


Dans la mythologie européenne, la création de la monnaie unique avant celle de l’union politique n’est qu’un petit péché véniel, un artifice qui devait justement faciliter l’éclosion d’une Europe totalement fédérale. Mais cette manière cavalière de mettre la charrue avant les bœufs donne nécessairement à ce projet « l’allure d’un mariage forcé, rendu nécessaire par une grossesse imprévue et imposé par l’autorité des parents, ce qui n’est généralement pas une recette de bonheur », selon l’économiste et sociologue allemand Wolfgang Streeck1. Avec une quinzaine d’années de recul, on déplore l’échec économique cuisant de cette union par défaut, qui n’est aucunement une alliance entre égaux. Car l’Allemagne fait désormais explicitement figure d’hégémon en Europe. Elle est la puissance pivot et l’arbitre des bonnes manières, l’autorité morale qui plane sur les décisions des autres, la France, tout particulièrement, sans qu’elle ait même besoin de tenir le stylo.


Y a-t-il encore un couple franco-allemand ? Au point où nous en sommes, a-t-il d’ailleurs jamais existé ? La question est légitime, au-delà des célèbres photos des couples de dirigeants – De Gaulle et Adenauer, Giscard et Schmidt, Mitterrand et Kohl –, main dans la main, regardant dans la même direction, lisant chacun la réplique de l’autre avec gravité. Sans même parler du fait que cette notion de couple infantilise les autres pays, supposés attendre bien sagement que leurs parents aient décidé pour eux. En réalité, si cette mystique du couple est un classique des conversations entre Français, c’est manifestement beaucoup moins le cas outre-Rhin. Quant aux liens familiaux et culturels entre les deux anciens rivaux, ils sont très loin d’atteindre ceux que les Français tissent et entretiennent avec les pays du Sud de l’Europe, le Maghreb, et même les pays anglo-saxons. C’est d’ailleurs aussi vers ces derniers que l’Allemagne est tournée en priorité. Emmanuel Todd va encore plus loin, lorsqu’il écrit avec sévérité mais lucidité qu’avant-guerre « la haine entre nationalistes des deux pays, ou les liens établis entre socialistes et communistes des deux rives du Rhin, assuraient plus de connaissance réelle que les bavardages bruxellois actuels »2.


Cette vérité s’illustre par plus d’un exemple. Il y a bientôt un quart de siècle, le roué François Mitterrand faisait l’erreur stratégique de sa carrière, abondamment commentée depuis ; il pensait, par l’euro, arrimer l’Allemagne réunifiée à l’Europe, pour éteindre ses rêves de grandeur. Il ne comprenait pas que l’Allemagne n’était pas contre le projet, à condition que l’euro soit le mark, ce qui fut donc obtenu facilement. Helmut Kohl s’était servi des critiques farouches que sa propre population adressait à toute idée de disparition du mark pour peser de plus de poids dans les discussions, mais il était à titre personnel, comme le prouve l’exergue de ce chapitre, un partisan de l’agenda communautaire qui prévoyait de longue date la monnaie unique. Tout à son jeu de négociation de bazar, le président français prenait pour une habileté ce qui n’était qu’une concession majeure. Il était fier comme un paon d’avoir obtenu de son partenaire la sanctuarisation de « la ligne Oder-Neisse », en d’autres termes, la promesse que l’Allemagne n’envahirait plus la Pologne. Une négociation rondement menée ! Et quelle belle image d’un « couple » qui se connaît à peine, dans lequel chacun soupçonne l’autre d’avoir des objectifs cachés, sans être en mesure de seulement comprendre ses ressorts intimes. La journaliste Florence Autret exprime ainsi ce malentendu : « L’Europe en vérité, écrit-elle, sert aujourd’hui encore à ce pour quoi elle a été créée, gérer une relation franco-allemande structurellement déséquilibrée et conflictuelle. Ce sont les autres qui nous font tenir ensemble, pas nous qui assurons l’unité européenne »3.


Une méprise qui se paye cher quelques années plus tard. Du temps d’une Allemagne coupée en deux, la France pouvait prétendre porter la culotte de ce couple fantasmé, sans trop de risque d’être contredite. Mais aujourd’hui, à l’heure de « l’euronationalisme allemand » dénoncé par le sociologue Ulrich Beck – le seul nationalisme que l’Allemagne peut se permettre –, le président français se voit souvent qualifié au mieux de « vice-chancelier » par les plus prudents, au pire de « gauleiter »4 par les plus intrépides. En juin 2014, François Hollande avait pourtant réuni les neufs dirigeants de « gauche » en Europe, pour prétendument « faire le poids » et obtenir une évolution du pacte de stabilité européen. Une fois les agapes terminées, la BCE gratifia tout ce beau monde d’un « nein » définitif, émis depuis Francfort par le membre français de son directoire, le délicat Benoît Cœuré, dans un communiqué à traduire depuis la langue de Goethe. Aquilino Morelle, ancien conseiller du président Hollande, l’avait prévu. Tombé en disgrâce quelques semaines plus tôt, son jugement ne s’embarrassait alors plus d’aucune fioriture, si l’on en croit quelques-unes de ses confidences parues dans la presse à l’époque : « Ils vont obéir à Merkel comme de bons toutous, proférait-il. Merkel va nous traiter comme on le mérite, comme des laquais. » Cela avait au moins le mérite de la clarté.


Car depuis les élargissements à l’Est, le centre de gravité de l’Europe s’est durablement positionné en Allemagne. Les nouveaux entrants sont ses obligés, son hinterland, dont elle exploite les bas salaires pour son made in Germany. Un comportement impérial. C’est en tout cas le point de vue de l’essayiste Jean-Michel Quatrepoint, qui constate que « l’Allemagne ne fait que reconstituer le Saint-Empire Romain Germanique où les princes – les petits États de la Mitteleuropa d’aujourd’hui – disposaient d’une relative autonomie vis-à-vis de l’État fédéral »5. Il fait remarquer que depuis un demi-siècle les Allemands ont toujours défendu leurs intérêts, quand les Français faisaient très souvent passer l’Europe avant les leurs. La doctrine allemande en matière économique, appelée « ordolibéralisme », prône la stabilité monétaire, l’interdiction des ententes et la concurrence non faussée. Tout le programme en somme de la Commission européenne et de la BCE. La structure de l’Union européenne elle-même, ainsi que la méthode de sa construction progressive, sont un étonnant décalque de la conception allemande.


Là encore, l’histoire de notre grand voisin n’étant pas si connue que cela des Français, un bref rappel est nécessaire. Les pays de langue allemande ont été réunis plusieurs siècles dans le Saint-Empire, avec l’Autriche comme locomotive. En 1648, les traités de Westphalie vaporisa ces États en une multitude de petites principautés, chacune jalouse de sa souveraineté. Les conquêtes napoléoniennes réunirent à nouveau ces territoires sous la bannière impériale, brièvement mais suffisamment pour relancer la mécanique unitaire une fois l’empereur refoulé, sous la houlette cette fois de la Prusse, dont le prestige militaire était à son comble. Le processus débuta par une union douanière qui excluait l’Autriche, le fameux Zollverein de 1834, suivi d’accords commerciaux et industriels qui constituèrent un marché intérieur unique dans le cadre de la Confédération germanique, menant à la réunion d’un parlement d’abord faible, puis doté de plus en plus de pouvoirs, et ainsi de suite jusqu’à la réunion fédérale achevée par Bismarck à Versailles en 1870, sur les défaites militaires de l’Autriche et de la France. Les Allemands sont fiers de proposer ce modèle à l’Europe. Il leur a plutôt réussi. Qui est en mesure de s’opposer à son achèvement à l’échelle du continent ? Pas les dirigeants français actuels en tout cas, qui trouvent l’idée formidable.


Dans ces conditions, si la France et l’Allemagne forment malgré tout un couple, c’est un couple bourgeois à l’ancienne, à la mode du XIXe siècle, et la France joue le rôle de la femme au foyer. Son avis compte peu, elle attend bien sagement à la maison, et dépense ce que son mari lui octroie. À lui les initiatives, les activités productives, à lui le dernier mot. L’influence de la France à Bruxelles n’a fait que décliner, tandis que l’Allemagne consolidait sa prédominance. Elle impose aujourd’hui sans complexe ses candidats aux postes les plus importants de l’Union. Au point de faire vaciller la « foi du charbonnier » du journaliste eurolâtre – il le prend comme un compliment – Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles. Dans un article traitant du remaniement européen consécutif aux élections de 2014, il ne peut que constater avec désolation que « l’Allemagne domine bien de la tête et des épaules l’Union », puisqu’elle a « imposé son casting à la tête de l’Europe »6. C’est l’Allemagne qui voulait Juncker à la Commission, avec un Allemand comme chef de cabinet. La nouvelle « ministre des Affaires étrangères » italienne de l’UE, l’inexpérimentée Federica Mogherini, était elle aussi la candidate de l’Allemagne. Et comme s’il ne suffisait pas que le Parlement européen, la Banque européenne d’investissement, le Mécanisme européen de stabilité et le Conseil de résolution bancaire soient présidés par des Allemands, il fallait aussi que le Président du Conseil soit, sinon Allemand, au moins un ami de la famille. Quel meilleur candidat que le polonais Donald Tusk ? Issu d’une minorité allemande de Poméranie, l’ancienne Prusse orientale, il est originaire de Gdansk (autrefois Dantzig), comme le grand-père d’Angela Merkel, ce dont il n’est pas peu fier. Il parle l’allemand comme sa langue maternelle, et s’est mis à l’anglais pour ses nouvelles fonctions. Il ne connaît évidemment pas un mot de français. Centriste, atlantiste et totalement néolibéral, souvent vu comme un allié du milieu des affaires, il était fait pour le poste. Jean Quatremer s’étrangle que Tusk puisse se retrouver à présider les réunions du Conseil européen de la zone euro, alors que son pays n’en fait même pas partie, les Polonais étant par-dessus le marché l’une des populations les plus eurosceptiques de l’Union. La ficelle est énorme, mais l’Allemagne n’a plus besoin de se cacher. Notre correspondant découvre avec effroi que le Parlement européen de Strasbourg « est devenu de facto la troisième chambre du parlement allemand ». La faute selon lui à François Hollande, « manifestement incapable de résister à la chancelière ». Une simple histoire de charisme personnel ? Sûrement pas, l’explication serait trop simpliste. Marie-France Garaud, la pasionaria du souverainisme, a suivi cette évolution au jour le jour depuis quarante ans et dressé de son côté un constat amer et définitif : « l’Allemagne est le maître de l’empire européen ».


Même s’il n’est qu’un empire de seconde catégorie, selon les mots de l’ancien président de la Commission José-Manuel Barroso, l’empire européen, comme tout empire, travaille pour l’État qui en constitue le cœur. Directement, comme les pays de la Mitteleuropa, ou à son corps défendant, dans le cas des pays de la zone euro. Avec de nombreux succès à la clé pour l’Allemagne. Sa bonne santé relative doit certes beaucoup à l’intelligence, la culture, la rigueur et l’ardeur au travail de sa population, mais elle ne serait pas si fringante sans les dividendes de l’euro. Entré sous-évalué dans la monnaie commune, le mark est d’emblée favorisé par rapport au reste de la zone. L’Allemagne pourra donc tolérer une appréciation de l’euro, compatible avec sa compétitivité intrinsèque, ainsi qu’avec la faible élasticité-prix de ses productions (la demande internationale pour les voitures haut-de-gamme ou les machines-outils est peu sensible aux variations de prix). L’impossibilité de réévaluer l’euro-mark en interne accroît le fossé entre l’Allemagne et le reste de la zone, et aspire littéralement l’industrie européenne en Allemagne. En outre, tandis que les salaires français suivaient l’inflation et la compétitivité, les salaires allemands stagnaient, et l’on supprime aujourd’hui des usines en France pour en construire de nouvelles outre-Rhin.


Car l’Allemagne est en réalité le seul pays de la zone euro à avoir créé des emplois industriels depuis 2007, le seul aussi où la part de l’industrie dans le PIB n’a pas chuté depuis l’introduction de la monnaie commune. Xavier Ragot, le président de l’OFCE, est obligé de le reconnaître : « De facto, on assiste à une concentration de l’industrie de la zone euro en Allemagne »7. Puisque le risque de change disparaît totalement, les entreprises peuvent délocaliser les activités sans contrainte et placer l’argent là où il sera le plus efficacement dépensé. Siège en Irlande, usines en Allemagne ou en Europe de l’Est, gestion des droits intellectuels aux Pays-Bas, holding au Luxembourg… Et une fois les dividendes payés, résidence secondaire en Grèce ou dans le sud de la France. L’union monétaire entraîne non pas la convergence, mais la spécialisation des économies qui la composent, au bénéfice évident de l’Allemagne. Les signes d’amélioration en Europe concernent de fait largement ce pays, et quelques autres comme la Finlande, les Pays-Bas ou l’Autriche, qui ont des modèles similaires à moindre échelle. L’Allemagne peut donc présenter un budget quasiment à l’équilibre et des excédents commerciaux à en rassasier Gargantua.


Mais le tableau ne serait pas complet sans le revers de la médaille, les faiblesses de l’Allemagne, qui ne sont pour elle qu’une raison supplémentaire d’entretenir ce « mécanisme de prélèvement automatique du surplus » qu’est l’euro, selon le mot d’Emmanuel Todd. La démographie est son principal talon d’Achille. Le taux de natalité très bas constaté en Allemagne est en train de lentement grignoter une population déclinante. On sait que d’ici 2030 la France passera devant l’Allemagne pour la taille de sa population, et les récents débats autour des migrants et des réfugiés ont montré que si l’Allemagne voulait compenser ce déficit démographique par une immigration massive, elle verrait la population s’y opposer dans des proportions inconnues en France. Inéluctablement, l’Allemagne vieillit : un Allemand sur deux a aujourd’hui plus de 45 ans. Elle affiche un budget équilibré mais une croissance faible depuis de nombreuses années, le tout sous la menace d’une dette publique importante, qu’elle est parvenue à stabiliser mais qui reste toujours supérieure de dix points à la limite imposée par le traité de Maastricht.


L’Allemagne a pourtant fait avant tout le monde les réformes qu’elle propose aujourd’hui comme potion magique à ses partenaires. L’agenda 2010 du chancelier Schröder et les lois Hartz ont transformé le pays. Désormais, pour y bénéficier de certains transferts sociaux, il faut étaler son patrimoine devant un fonctionnaire. Si l’administration juge que l’appartement d’un allocataire allemand est trop grand, ou qu’elle lorgne sur son compte épargne, il devra se délester de ses actifs avant de pouvoir réclamer son dû. L’Allemagne, c’est aussi l’essor des mini-jobs à 400 euros par mois et des travaux à quatre-vingts centimes de l’heure réservés aux migrants. Quant aux travailleurs de l’Est, ils sont payés au tarif de leur pays d’origine, à des salaires presque asiatiques. En Europe, en définitive, l’Allemagne s’est comportée comme un passager clandestin. Si les autres pays avaient fait comme elle, le marasme aurait été général et elle-même n’en aurait tiré aucun bienfait. Les Allemands en sont pour l’essentiel conscients, et les derniers retardataires ont été décillés par l’économiste Marcel Frascher et son ouvrage intitulé « Die Deutschland Illusion », best-seller en Allemagne en 2014. Est-il besoin d’en traduire le titre ? Frascher s’inquiète de la courte vue des dirigeants allemands et des conséquences de leurs manœuvres d’apprentis-sorciers. Car si l’Allemagne s’en tire relativement bien, tout autour d’elle la zone euro a donné ces dernières années le spectacle d’une plaine désolée par un désastre économique sans précédent.


Processus autobloquant, l’euro a mis hors de portée des États les deux mécanismes d’ajustement traditionnels que sont le taux de change et le taux d’intérêt, deux variables essentielles au pilotage d’une économie. Il ne les a pas remplacés, laissant les pays de la zone sans défense face aux turbulences mondiales. La BCE se refusant à intervenir sur le taux de change, et laissant son taux d’intérêt directeur végéter à un niveau certes bas, mais toujours plus haut que la croissance de la zone, l’euro est tout sauf un rival crédible du dollar. Il n’est en réalité que le pantin des autres monnaies. Lorsqu’elles se dévaluent, l’euro met un temps fou à réagir, plombé par l’inertie des dirigeants de la BCE et l’absence de consensus économique en Europe, et reste pour le plus grand bonheur de ses concurrentes l’une des monnaies les plus chères du monde. Car il ne faut pas confondre monnaie forte et monnaie chère ! Le yen a longtemps été une monnaie forte, et le fait qu’il en fallait cent pour obtenir un dollar n’y changeait rien. Une monnaie forte, c’est une monnaie cohérente et solide, appuyée sur un pays puissant, dont on peut adapter la parité aux besoins de l’économie domestique sans craindre que l’étranger s’en détourne par caprice. Une monnaie chère, en revanche, est tout simplement surévaluée. Elle diminue d’autant le coût des importations et fait miroiter des bonnes affaires aux touristes européens en vacances à l’extérieur de la zone, mais elle plombe la balance commerciale en freinant les exportations, se faisant facteur de chômage et de précarité.


Car l’euro est un modèle à taille unique. One size fits all. Sauf que les vêtements portant cette mention sont généralement conçus pour être un tant soit peu élastiques, ce que n’est pas du tout l’euro. Adapté aux besoins de l’Allemagne et de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, il est surévalué d’environ 15 à 20% par-rapport à la structure de l’économie française. Plus encore pour les pays d’Europe du Sud, jusqu’à 50% pour la Grèce, selon toutes les études les plus autorisées sur le sujet. Les inflations structurelles dues aux écarts de compétitivité sont très différentes d’un pays à l’autre, ce qui devrait en toute logique être compensé par des dépréciations monétaires, qui permettent de rééquilibrer par palier les compétitivités relatives. Mais ce levier ayant désormais disparu, les pays dont on supposait à tort la convergence se voient dès lors gravement diverger. Selon l’économiste Jacques Sapir, qui s’appuie sur plusieurs études, l’euro serait directement responsable de 30% du chômage depuis la seconde moitié des années 1990 et la politique désastreuse du franc fort. On se rappelle les grandes grèves de 1995, et on les comprend mieux dans ce contexte. Jacques Chirac avait remisé la « fracture sociale » au placard pour pouvoir mieux « qualifier la France pour la monnaie unique ». Sapir, poursuivant son analyse, rend aussi l’euro indirectement responsable de 20% du chômage actuel par l’austérité nécessaire à son maintien, et de 5 à 10% supplémentaires par son impact sur les délocalisations. La plupart des usines françaises délocalisables en Chine sont parties. Celles qui restent sont en concurrence avec l’Europe elle-même, de la Roumanie à l’Allemagne, et sont privées de l’arme monétaire pour leur défense. Quant au coût du traitement social de ce chômage induit, il a nécessité des emprunts supplémentaires de l’État français, qui lui sont aujourd’hui reprochés.


Face à la crise, les différents pays de la zone euro réagissent asymétriquement, certains s’en sortant beaucoup mieux que d’autres. Cela rend toute politique de relance globale extrêmement difficile, voire impossible. La seule politique partagée et partageable est finalement celle de l’austérité. Mais ses concepteurs ont oublié, consciemment ou non, que si tous les pays appliquent cette politique en même temps, les gains de compétitivité seront simultanés, et aucun ne pourra en tirer profit dans les échanges avec ses voisins. Les seuls gagnants seront les employeurs. On s’aperçoit alors que l’union monétaire n’est peut-être elle aussi qu’un instrument de plus de la fameuse lutte des classes. Ce formidable plan Marshall à l’envers qu’est l’austérité à l’européenne est un projet vain s’il prétend viser la prospérité des économies de la zone. Si les pays du Sud s’enfoncent dans la dépression, c’est aussi parce que l’euro les prive d’une base monétaire stable. Le système de la monnaie commune fait que seuls les pays excédentaires peuvent élargir leur base monétaire (la quantité de monnaie hébergée dans le pays, en épargne ou en circulation). Les banques allemandes sont donc gavées des économies des riches grecs, par leurs placements financiers ou leurs achats de voitures de luxe, pendant qu’à Athènes on déplore une pénurie de monnaie.


L’économiste Robert Mundell avait défini les conditions d’une « zone monétaire optimale ». Pour qu’une monnaie soit efficace sur un territoire fait de plusieurs entités différentes, il faut des structures économiques proches, des marchés du travail homogènes et flexibles, la mobilité des personnes et l’intégration commerciale. Des critères qui collent parfaitement à ce que l’on observe aux États-Unis, pour d’évidentes raisons historiques. Pour l’Europe, prenons-les un par un : de la Bulgarie au Luxembourg, on observe une myriade de structures économiques différentes. Les marchés du travail ne sont pas homogènes et les gens ne circulent pas ou peu pour travailler à cause de la barrière de la langue, même si l’Allemagne fait tout ce qu’elle peut pour attirer des Portugais et des Espagnols. L’intégration commerciale est la seule condition pleinement remplie. C’est trop peu. Il y a donc fort à parier que l’euro suivra le destin de toutes les autres monnaies supranationales de l’Histoire : la disparition pure et simple. Et comme à chaque fois, cela se fera dans les déchirements des empires finissants.


Les économistes sont aujourd’hui massivement opposés à l’euro et à l’austérité qu’il commande. Qu’ils aient été hostiles ou sceptiques dès le début, comme Emmanuel Todd, ou qu’ils aient viré de bord en cours de route, comme le regretté Bernard Maris, la liste des contempteurs de la monnaie unique est trop longue pour être citée ici. Elle regroupe près de 200 noms parfois très prestigieux, venant de France, d’Allemagne, d’Italie, des pays scandinaves, d’Amérique du Sud, d’Asie ou des États-Unis. Pour le prix Nobel américain Peter Diamond, par exemple « les historiens enduiront de goudrons et de plumes les membres de la BCE » à cause de l’austérité folle qui condamne au chômage des millions de jeunes en Europe. Pour Paul Krugman, cette foi en l’austérité est comparable aux remèdes absurdes du médecin de Molière, c’est « la grande illusion européenne ». Joseph Stiglitz, lui, parle d’une « décennie perdue », et juge, comme les deux tiers des Français, que « l’euro est un échec »8. Le très libéral Alain Madelin lui-même, qui voulait l’Union européenne pour ne plus jamais avoir le socialisme, a depuis revu quelque peu ses positions. Un jour d’octobre 2012, il affirmait sur BFM Business que « s’il n’y avait pas l’euro, on n’aurait pas tous ces problèmes », notamment la chute de compétitivité et la déflation salariale. Il faisait remarquer qu’en Allemagne, sans l’euro, « les salaires auraient été poussés à la hausse par les excédents commerciaux », et cette remise à niveau en aurait laissé un peu pour les autres. « Très souvent, conclut l’ancien ministre, ces manipulations fiscales et sociales sont des substituts à de mauvaises politiques monétaires. » Mais il s’agit en l’occurrence ici de l’impossibilité même d’une politique monétaire ! Il aurait tout aussi bien pu faire remarquer que les critères de Maastricht sont absurdes. Comment respecter à la fois la limite des 3% de déficit et celle des 60% de dette/PIB, sachant qu’au bout de quelques années de déficit à cette hauteur, la dette cumulée atteindra forcément la limite, qui sera ensuite inéluctablement dépassée ?


Ces arguments rationnels portent peu dans un débat public qui fait malheureusement de la critique de l’euro l’antichambre du nationalisme le plus rance. Les voix critiques font pourtant les beaux jours de l’Internet, mais leurs mises en garde restent inaudibles ou presque dans les médias de masse. On y substitue le leurre de « l’Autre Europe » (qui fêtera bientôt ses quarante ans), ainsi qu’une litanie d’arguments tétanisants. On procède par diabolisation, amalgame, ou diverses prophéties apocalyptiques : en cas de sortie de l’euro c’est à coup sûr la ruine, voire la guerre, et personne ne pourrait souhaiter cela à part des ignorants ou des irresponsables. De temps à autre, des bulles de contestation surnagent, comme lorsque quatre journalistes français mainstream affirment vouloir « Casser l’euro pour sauver l’Europe »9 et le font savoir bruyamment. Abandonnant toute déférence envers « le carré-VIP du postnational » constitué par les fédéralistes de tous poils, ils constatent que ces derniers « préfèrent s’enferrer dans leur idéal inatteignable plutôt qu’affronter un réel insupportable. »


En 1996, en pleine préparation de l’euro, France 2 proposa un débat opposant deux partisans de la monnaie unique, Jacques Attali et Simone Veil, à deux de ses détracteurs, Marie-France Garaud et Jean-Pierre Chevènement. Le grand Centre contre sa périphérie, déjà. Internet a permis de ressortir des archives ce grand moment de télévision, facilement accessible à ceux qui souhaitent compter les points vingt ans plus tard. Jacques Attali se faisait prophète de malheur : « si nous ne faisons pas la monnaie unique, la monnaie unique sera le mark, et la France deviendra une colonie de l’Allemagne » (bingo !), pendant que Simone Veil radotait : « l’Europe, c’est la paix ! ». Jean-Pierre Chevènement, lui, sentait venir l’entourloupe : « vous préférez ligoter la France à l’Allemagne, sous prétexte de ligoter l’Allemagne », tout comme Marie-France Garaud, extraordinairement lucide : « il y a l’Europe que vous rêvez, qui est une sorte de pari pascalien, et il y a l’Europe que fait notre partenaire, qui pour l’instant nous coûte en termes de chômage, et qui fait que demain nous serons aliénés ». Parlant même d’« inféodation », son collègue de gauche allait plus loin encore : « Je ne crains pas l’Allemagne, je crains que l’Allemagne nous enchaîne aux Etats-Unis, affirmait Jean-Pierre Chevènement. Ça ne sera pas une Europe européenne. L’Allemagne, pour toutes sortes de raisons historiques, est tournée vers les États-Unis ». Il ne croyait pas si bien dire.


À ce stade de la photo de famille européenne, il nous reste à parler du parrain américain. Un parrain affectueux, un peu comme un oncle bienveillant, qui observe de loin, prend des nouvelles, donne un peu d’argent de poche et prodigue quelques conseils avisés. Seulement ? On sait déjà que les États-Unis n’ont rien contre l’euro, loin s’en faut. Mais si l’euro est un dieu, une entité abstraite dont les européens suivent les préceptes et vénèrent les Textes, le dollar reste le roi. Car son pouvoir est impératif, et au quotidien, c’est bien lui qui gouverne. Bien au-delà de la question monétaire, les États-Unis sont présents à chaque étape de la construction de l’Union européenne, depuis ses débuts, à tel point que cette dernière est pour beaucoup d’observateurs la création pure et simple d’une Amérique hantée par sa « destinée manifeste », qui consisterait à se faire le grand remodeleur d’une planète amochée, pour le bien de tous, et le sien au passage. Car « les Américains ne veulent pas d’alliés, ils ne veulent que des vassaux », si l’on en croit Charles de Gaulle, qui s’y était frotté de près. Dans ses confidences à Alain Peyrefitte, il appliquait cette observation à la construction européenne en cours : « l’Europe supranationale, c’est l’Europe sous commandement américain. Les Allemands, les Italiens, les Belges, les Pays-Bas, sont dominés par les Américains. Les Anglais aussi, mais d’une autre manière, parce qu’ils sont de la même famille. Alors il n’y a que la France qui ne soit pas dominée. Pour la dominer aussi, on s’acharne à la faire rentrer dans un machin supranational aux ordres de Washington »10. Une stratégie qui macérait depuis longtemps déjà, bien avant les deux guerres mondiales, si l’on en croit le poète et homme politique Lamartine, qui s’alarmait dès le milieu du XIXe siècle du fait que « les États-Unis ont la résolution d’entrer en domination dans les affaires de la vieille Europe qu’ils déclarent caduque. Avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse, ils affectent envers l’Europe, y apportant leurs dollars, la supériorité du mépris »11.


Qu’elle soit ou non une stratégie au long cours, la prise en main de l’Europe par les États-Unis s’est trouvé un vecteur inouï dans le déluge de feu, de sang et de bêtise de la Seconde Guerre mondiale. Appelée pour la seconde fois de suite à la rescousse des pays coalisés contre une Allemagne devenue bestiale, l’Amérique s’est retrouvée en position de force comme jamais, un statut ultradominant à l’échelle du monde qui parachevait huit décennies d’essor quasi ininterrompu depuis la fin de la Guerre de Sécession. En Europe de l’Ouest, elle n’avait que des obligés : les vainqueurs qui avaient été sauvés, et les vaincus qu’elle avait épargnés. L’Amérique endossait de surcroît le rôle du protecteur exclusif face à la nouvelle menace, le seul capable d’endiguer durablement le bloc de l’Est et de limiter par conséquent la montée en puissance des partis communistes dans l’Europe libérée.


Le général Eisenhower, qui avait vu de près les armées soviétiques, est le premier à réclamer dès 1945 une Europe intégrée, unifiée et fédérale, seule capable selon lui de tenir tête à l’Armée rouge une fois les Américains rentrés au pays. La menace communiste fut alors brandie pour constituer l’ACUE (American Committee on United Europe) en 1949, à l’initiative d’un groupe de riches citoyens soutenus par de grands groupes américains. Les patrons de la CIA de l’époque, William J. Donovan et Allen Dulles, en assuraient la direction, avec comme trésorier John McCloy, le puissant directeur de la banque Chase. L’objectif était de soutenir le Mouvement européen, fondé l’année précédente, dont l’ACUE financera les activités jusqu’en 1960, ne coupant le robinet qu’une fois la machine posée sur les bons rails. Dans la « communauté atlantique » ainsi formée, l’Amérique se chargeait de la défense, mais à deux conditions : qu’une armée européenne (la fameuse Communauté européenne de défense, subordonnée à l’OTAN mais rejetée par la France) prenne petit à petit le relais, et surtout que les marchés de l’Europe de l’Ouest soient unifiés pour s’ouvrir totalement aux capitaux venus d’outre-Atlantique. Des Américains qui ne perdent pas le nord et savent se payer sur la bête, une Europe de l’Ouest coincée en pleine guerre froide, qui ne pouvait rien leur refuser.


Deux types d’individus s’apportent alors, comme souvent, un concours mutuel : les avides et les idéologues. Jean Monnet, malgré une carrière de banquier d’affaires menée aux États-Unis entre les deux guerres, fait pourtant partie de la seconde catégorie. Dans une note rédigée pendant le second conflit mondial, alors qu’il a rejeté l’appel du 18 juin pour se mettre directement au service de l’Angleterre et des États-Unis aux gouvernements desquels il entretient des amitiés intimes, Jean Monnet prévoit qu’en Europe, une fois la victoire acquise, « il est essentiel que soit empêchée dès l’origine la reconstitution des souverainetés économiques »12. Si l’Amérique avait réussi à imposer l’AMGOT, son projet de nouvelle monnaie et d’administration économique pour la France, Monnet serait peut-être parvenu à ses fins dès la cessation des hostilités. Mais il lui fallut manœuvrer dans l’ombre, diriger le « cercle des conjurés » qu’il évoque dans ses Mémoires, pour parvenir quelques années plus tard à la déclaration de son ami Robert Schuman, le 9 mai 1950, annonçant la création de la CECA, première pierre de la construction européenne.


Car Schuman n’a semble-t-il fait que passer les plats ; sa déclaration, cachée à son propre gouvernement jusqu’au dernier moment, avait été rédigée par Jean Monnet et Dean Acheson, le secrétaire d’État américain. Pour l’historien François Roth, Acheson en est même le seul et unique rédacteur. Robert Schuman, aujourd’hui adoré comme un saint à Bruxelles, avait pourtant eu avant-guerre quelques sympathies douteuses, admirant Dollfuss, Horthy, Franco ou Salazar par anticommunisme. Il approuva par ailleurs les accords de Munich et vota les pleins pouvoirs à Pétain. Schuman jura ses grands dieux ne pas avoir été mis au courant qu’il faisait partie du premier gouvernement du maréchal à Vichy, mais fut tout de même poursuivi pour « indignité nationale » à la Libération13. Amnistié par de Gaulle, il devint un politicien manœuvrier, habitué aux strapontins ministériels de la IVe République. Voici le type d’icône que l’« épopée » européenne est en mesure de produire. Si les grandes déclarations publiques devaient être faites par des Français, pour que ce vieux peuple frondeur puisse en tirer quelque fierté et se faire plus facilement à l’idée, les États-Unis avaient néanmoins choisis d’emblée leur interlocuteur privilégié : l’Allemagne. L’historien britannique A.W. Lovett note qu’« en termes d’origines, la CECA peut être considérée comme le produit d’un marchandage entre la RFA et l’Amérique, pas entre la France et l’Allemagne de l’Ouest »14. En dernière instance, Jean Monnet s’est révélé n’être que le vecteur d’une vision américaine de l’Europe, une vision avec laquelle il était en communion intellectuelle, et qui s’appuyait sur la puissance renaissante de l’Allemagne pour court-circuiter la France. Marionnette plus que consentante, Jean Monnet était autorisé à considérer, selon l’historien américain John Gilligham, le personnel de l’ambassade des États-Unis à Paris comme son staff personnel.


On s’éloigne dangereusement de l’histoire « officielle ». Mais voici qu’un beau jour de septembre 2000, le Daily Telegraph publie une bombe15. Son journaliste vedette, l’Anglais Ambrose Evans-Prichard, était allé fouiller dans les archives américaines récemment ouvertes portant sur les années 1950-1960. Eurosceptique, il a choisi de chercher les documents relatifs aux relations entre l’Amérique et l’Europe, et ce qu’il a trouvé fait froid dans le dos. Dans son article, il dénonce pêle-mêle le financement de l’ACUE par les fondations Ford et Rockefeller, ou le fait que Schuman, Spaak et tous les dirigeants du Mouvement européen « étaient traités comme des employés par leur parrains américains ». Il révèle le rôle important du Département d’État, tant dans la genèse que dans le suivi rapproché des initiatives européennes, et la monnaie unique n’est pas la moindre d’entre elles. Dès 1965, une note de la direction Europe du ministère américain conseille à Robert Marjolin, vice-président de la CEE, de « poursuivre de façon subreptice l’objectif d’une union monétaire ». Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, la note répète qu’il faut « garder le silence » sur ce projet « jusqu’au moment où l’adoption de telles propositions deviendrait virtuellement inévitable ». Car il s’agit ici de soft power, une influence déterminante mais souple, l’un des jeux où les États-Unis sont les plus performants. Ils l’avaient d’ailleurs prouvé dès la fin des hostilités, au moment de négocier la partie du plan Marshall destinée à la France et de passer l’éponge sur une partie de sa dette de guerre. Les accords Blum-Byrnes signés le 28 mai 1946 offraient à la France autant d’aide qu’elle pouvait en espérer, avec cette simple contrepartie : ouvrir en grand les cinémas français aux films américains.


On a vu que l’influence américaine en France avait été très importante pendant la IVe République. Selon le journaliste d’investigation Frédéric Charpier, les différents gouvernements des États-Unis n’ont pas hésité à se servir de leurs services de renseignement pour tenter différentes manœuvres : « Sans être toujours décisive, l’ingérence de la CIA a pu semer le trouble, déstabiliser des personnes, influencer des stratégies, financer des amis, mener une guerre clandestine, autant psychologique que politique »16. Notamment par la création du syndicat Force ouvrière, dans le but d’affaiblir la CGT, ou par le soutien financier apporté à la SFIO de Guy Mollet, toutes choses dont les historiens sont désormais certains. À son retour au pouvoir, le général de Gaulle décidait de remettre de l’ordre dans les affaires françaises ainsi que dans celles d’une Europe dont il savait qu’elle était tout sauf européenne. Il fera de nombreuses déclarations en ce sens, comme lorsqu’il évoque en 1962 « le fédérateur extérieur », la force unificatrice qui ne peut venir que d’ailleurs, pour forcer des pays si différents à s’entendre. L’année suivante, une fois les accords d’Evian consommés, il déclare à Alain Peyrefitte que « le grand problème, maintenant que l’affaire d’Algérie est réglée, c’est l’impérialisme américain. Le problème est en nous, parmi nos couches dirigeantes, parmi celles des pays voisins. Il est dans les têtes ». Puis il se fait oracle devant Michel Debré le 24 avril 1969 : « Voilà ce qui va se passer : les difficultés monétaires et financières qui seront considérables vont amener les successeurs à céder aux Américains. Les difficultés servant d’excuse, toute l’indépendance française va disparaître ».


Charles de Gaulle ne voulait pas de cette Europe supranationale collée aux basques des États-Unis et simple instrument de leur puissance. Tout le monde étant étranger à Bruxelles, les Américains le sont finalement à peine moins que les autres. Alors de Gaulle tape du poing sur la table, pratique la politique de la « chaise vide », et obtient la démission de Walter Hallstein de la présidence de la Commission. Cet ancien pensionnaire de la prison d’État du Missouri (il avait été, on l’a vu, arrêté pour faits de nazisme puis remis dans le droit chemin), avait d’ailleurs déclaré qu’« il est un dicton qui dit que les Américains sont les meilleurs Européens, et il y a beaucoup de vrai là-dedans ». De Gaulle s’en était ouvert à Peyrefitte : « Quant à cette Commission, elle doit disparaître. Je ne veux plus d’Hallstein. Je ne veux plus de Marjolin ». Puis il fustige « cette mafia de supranationalistes », qui usurpent la souveraineté populaire. « Hallstein ne cache même pas son plan, qui consiste à transposer au niveau européen la structure de l’Allemagne fédérale ». Un objectif en passe d’être atteint quarante années plus tard. Mais à l’époque, de Gaulle avait sérieusement freiné la machine en remplissant ses rouages de grains de sable. Quitte à avoir l’Europe, il la voulait française, ou tout du moins franco-allemande, mais en tout cas pas américaine. Il n’avait cure de cette « association atlantique complète » proposée par le président Kennedy17, incluant des accords douaniers, monétaires et économiques entre les États-Unis et l’Europe, et qui prend corps aujourd’hui grâce au traité transatlantique actuellement en négociation. À l’époque, la perspective d’une communauté européenne dévolue aux intérêts des Européens seuls, et pouvant à l’occasion s’opposer aux Américains, n’avait pas du tout plu à Washington, qui cessa alors tout soutien à la construction européenne. Aucune dynamique endogène n’ayant pu prendre le relais, les structures végétèrent quelques années dans leur état d’origine ou presque. L’ADN était présent, mais les cellules avaient cessé de se dupliquer. Le départ de De Gaulle en 1969 ne suffit pas à relancer la mécanique. Il fallut attendre 1972, la création de la très select Commission Trilatérale, regroupant des hommes politiques et des capitaines d’industrie de toute l’Europe, en lien direct avec leurs homologues américains et japonais, et surtout l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne en 1973, pour que la dynamique s’enclenche à nouveau jusqu’à la convocation du Parlement en 1979 et l’Acte unique de 1986.


Le grand européen Robert Marjolin, l’un de ceux que de Gaulle voulait voir partir le plus loin possible, se réjouira de l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Union, qu’il saluera comme « l’assurance qu’à aucun moment l’Europe ne larguerait les amarres avec l’Amérique et ne se distancierait d’elle »18. Dans les câbles secrets révélés depuis, on lit toute la préparation de cet événement par le gouvernement anglais, en lien direct et ininterrompu avec la Maison blanche, ainsi que l’impatience du Premier ministre McMillan d’accéder aux désirs de ses partenaires américains. Confronté à la pugnacité du général, il recommande de court-circuiter ce dernier pour « continuer tranquillement notre travail à Bruxelles »19. Court-circuiter le président français, c’est déjà ce que les États-Unis avaient tenté avec succès en 1963. Immédiatement après la signature du fameux Traité de l’Elysée par de Gaulle et Adenauer, un document rentré dans l’histoire comme l’épisode majeur de la réconciliation franco-allemande, Adenauer fut convoqué à Washington. On lui rappela ce qu’il devait à l’Amérique, puis on lui fit signer un « accord germano-américain » qui rappelait la prééminence de l’alliance américaine ainsi que la subordination de l’Allemagne à l’OTAN.


La reprise en main des affaires européennes par l’Amérique au début des années 1970 coïncide avec la montée en puissance d’une génération de géopoliticiens incarnés par les deux stars du métier que sont Henri Kissinger et Zbigniew Brzezinski, l’un chez les Républicains, l’autre chez les Démocrates, mais d’accord sur l’essentiel. Parlant devant l’agence Associated Press réunie au complet pour son déjeuner annuel le 23 avril 1973 à New-York, Henri Kissinger annonçait la couleur : « Les États-Unis continueront de soutenir l’unification de l’Europe. Nous n’avons nullement l’intention de détruire ce que nous avons tant travaillé à construire ». Vingt ans plus tard, synthétisant cette doctrine à l’intention des étudiants américains dans son Grand Echiquier, Zbigniew Brzezinski n’avait plus rien à cacher : « Si l’Europe s’élargissait, écrivait-t-il, cela accroîtrait automatiquement l’influence directe des États-Unis », et il n’y a aucun mal à favoriser cette évolution, puisque de toute façon « une Europe vraiment européenne n’existe pas ». « Pour le dire sans détour, l’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain, et ses États rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. » Il est lancé, on ne l’arrête plus : « Dans les limites d’une prospective sérieuse, l’hypothèse que l’Europe surmonte la diversité de ses traditions nationales pour former une entité politique homogène et pesant sur les relations internationales doit être écartée. » En somme, réunir pour mieux régner ! Il se réjouit de l’entrée des pays de l’Est dans l’Union, car elle « multiplie le nombre d’États pro-américains au sein des conseils européens, sans pour autant créer simultanément une Europe assez intégrée politiquement pour pouvoir concurrencer les États-Unis dans les régions importantes pour eux, comme le Moyen-Orient. »20 Nos théoriciens fantoches de l’« Europe puissance » ont-ils jamais lu Brzezinski ? Sur sa carte du monde, il classe l’Europe dans l’empire américain, catégorie « domination géopolitique », c’est-à-dire totale. Il explique aussi sans prendre aucun gant que les rênes de l’Union européenne sont entre les mains de l’Allemagne, fidèle parmi les fidèles de l’Amérique, et qu’elles doivent y rester. La principale tâche du cocher désigné est de circonvenir en douceur une France boudeuse pour l’attirer dans l’engrenage. Tout est écrit noir sur blanc.


« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. » La confession tardive de François Mitterrand ne laisse là non plus aucun doute : « Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Ils sont très durs, les Américains, ils sont voraces. Ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort »21. Au seuil du grand passage, l’ancien président se rallie finalement à l’avis de son ancien allié Jean-Pierre Chevènement, qui juge aujourd’hui que « nous sommes passés dans l’allégeance au suzerain américain »22. Là encore, même l’europhile Jean Quatremer est obligé de l’admettre. Constatant dans l’un de ses articles écrit en 2010 que Jose-Luis Zapatero venait d’engager le plan de rigueur espagnol sur l’injonction du président américain et de personne d’autre, il conclut sobrement que « le président actuel de l’Union européenne s’appelle Barack Obama ». Le très policé Jacques Julliard, quant à lui, estimait dès 2003 dans le Nouvel Observateur que l’Europe était en train de se résigner à n’être plus qu’un « dominion des États-Unis ».


C’est que l’oncle Sam souhaite nous interdire ce qu’il se permet chez lui, comme la protection douanière, ou les campagnes « achetez national ». Ce que l’Union réprouve, les États-Unis en ont fait depuis longtemps une loi, le Buy American Act, qui réserve les marchés publics aux entreprises nationales, et renforce la protection offerte aux entreprises stratégiques. Une injonction à « acheter américain » qui s’impose jusqu’en Europe, notamment sur les équipements militaires. C’est peut-être dans ce domaine d’ailleurs que la symbiose est la plus totale, et la France ne fait hélas pas exception. Pour l’expert militaire Pierre Conesa, « la nouvelle génération des analystes stratégiques est totalement alignée sur les États-Unis, bien plus encore que la Grande-Bretagne. C’est totalement intériorisé, il n’y a aucune distance critique »23. À l’échelle supranationale, les États-Unis exercent la tutelle sur les armées européennes via l’OTAN. Quant à l’Eurocorps, embryon d’armée européenne, il n’aura même pas le loisir de se réunir souverainement puisque les États-Unis réclament un statut de « nation associée » et leur intégration à l’État-major. La subordination explicite de cette armée à l’OTAN ne leur suffit donc pas.


Poste avancé de l’alliance atlantique au Moyen-Orient, la Turquie est un élément stratégique d’une valeur incalculable pour les États-Unis. Ils ont fait de son intégration dans l’Union européenne une exigence sans cesse renouvelée. Bill Clinton ou Georges Bush ont fait plusieurs discours dans ce sens, suivis par Barack Obama, qui demandait « fermement » l’entrée de la Turquie devant le parlement d’Ankara en 2009. Les tensions récentes avec le gouvernement d’Erdogan autour de la lutte contre Daesh ne feront que repousser cette échéance, qui est prévue de longue date. Elles n’ont d’ailleurs pas empêché l’ouverture de nouveaux chapitres d’adhésion en décembre 2015. L’Amérique y gagnera la dilution terminale des pays de l’Union dans un magma informe, à la solde du « Secrétaire d’État aux Affaires européennes » de Washington, dont l’activité récente a consisté à menacer David Cameron avant qu’il ne décide le référendum du Brexit, tout en parrainant d’un même mouvement les référendums portant sur les indépendances écossaise et catalane. L’ingérence est permanente, et la présence de 28 pays autour de la table interdit toute confidentialité. Il y en a toujours un pour avertir les États-Unis si l’Europe s’écarte de la voie tracée pour elle. D’ailleurs, pour plus de commodité, « les Américains trouvent qu’un représentant des États-Unis devrait être présent à chaque réunion du Conseil européen et de la Commission »24, rapporte François Bujon de l’Estang, ancien ambassadeur français aux Etats-Unis. En 2011, joignant le geste à la parole, le ministre de l’Économie américain Tim Geithner s’était invité d’autorité à une réunion interne des dix-sept pays de la zone euro.


Suivant cette logique, là où elle ne peut pas être présente physiquement, l’Amérique espionne. On sait grâce aux révélations de Wikileaks faites le 24 juin 2015 que les présidents français, ainsi que les ministres, hauts fonctionnaires, parlementaires et diplomates, sont écoutés depuis au moins 2004. Le très placide sénateur centriste Yves Pozzo di Borgo, éberlué par ces révélations, a estimé à chaud sur Twitter que « si la France se respectait, elle ferait détruire la partie de l’ambassade des Etats-Unis où ont lieu les écoutes ». Une ambassade située à quelques dizaines de mètres de l’Elysée et du ministère de l’Intérieur. Interpellé sur cette réaction violente, il s’en est sorti en invoquant l’humour. Difficile pourtant de rester jovial alors que l’ambassadrice américaine Jane Hartler, convoquée quelques jours plus tard pour s’expliquer devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, a tout simplement refusé de s’y rendre. Les tristes épisodes de l’asile refusé à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, par François Hollande, ou celui de l’interdiction de survol du territoire imposé à l’avion du président de la Bolivie, Evo Morales, sur la suspicion erronée qu’il aurait pris le lanceur d’alerte Edward Snowden à son bord, ont durablement écorné ce qu’il restait de l’image de la France à l’étranger. Comme l’a écrit Pascal Boniface, « si Snowden avait été russe ou chinois, il aurait été accueilli en héros en France, fait citoyen d’honneur de la ville de Paris, etc. Hélas pour lui, il est américain ». Voilà où nous en sommes, au mieux des sparring partners sur le déclin, au pire des « valets de l’impérialisme américain ».


Que répondre à ceux qui disent que la mondialisation, finalement, n’est qu’un processus américano-centré, permettant aux États-Unis de tout acheter avec du faux dollar, imprimé à l’envi sur les presses de la Federal Reserve ? Comment rassurer ceux qui s’alarment de voir partir outre-Atlantique les sièges sociaux de dizaines d’entreprises françaises ? Ou ceux, comme François Fillon, qui déclaraient que « les Américains vont trop loin » parce qu’ils imposent à l’Europe un traité commercial léonin, et qu’ils l’entraînent dans une opposition frontale avec la Russie qui n’est pas son intérêt25 ? L’Union européenne gardera aussi comme une tache dans son histoire le fait qu’elle ait toléré sur son territoire les fameuses « prisons secrètes de la CIA », révélées par le rapport Marty de décembre 2010. Là encore, le lien entre chaque pays d’Europe et les États-Unis est bien souvent plus fort que ce qui lie les Européens entre eux. Comme une commune appartenance au grand Occident, réel ou fantasmé. L’Occident des valeurs, de l’autocritique et des sciences, certes, mais qui sert trop souvent d’alibi à l’Occident de l’arrogance et des drones, comme aime à le rappeler Régis Debray.


On pourrait, on devrait s’étendre aussi sur le rôle des structures du consensus de Washington, comme le FMI, qui veillent à la prédominance mondiale du dollar et qui promènent TINA (« there is no alternative ») tout autour de la planète. On pourrait aussi discuter les détails du futur traité transatlantique (TAFTA), mais nous réservons ces derniers développements pour plus tard car ils conditionnent terriblement l’avenir. En attendant, constatons simplement que la France semble être devenue un protectorat, ou un dominion, riche, libertaire et libéral mais en voie de sous-développement. Sa classe politique se révèle de plus en plus autoritaire à mesure que la confiance que lui porte la population décline irrémédiablement. On semble en être arrivé à un point tel que, selon le mot du philosophe Slavoj Žižek, « la démocratie devient un obstacle au développement économique ». Condamnée à subir la crise sans possibilité de réaction du fait de son appartenance à l’Union européenne et de son ancrage à l’euro, la France n’arrive pourtant pas à se faire une raison, à s’habituer au chômage de masse, à la pauvreté grandissante, à voir partir ses meilleurs éléments en Chine ou aux États-Unis dès la fin de leurs études.


Si la révolution revient à l’ordre du jour, c’est tout simplement parce que toutes les voies qui ont été tentées sont désormais synonymes d’échec, et que celles que l’on peut raisonnablement imaginer se heurtent au mur de Bruxelles. Confronté à cet état de fait, le décliniste ne se sera pas nécessairement un pessimiste, s’il aspire à la révolution. Celle-ci devient même l’unique condition de positivité dans l’esprit de ceux qui aimeraient bien volontiers éviter cette solution extrême, mais qui ne voient malheureusement pas d’autre issue. Une fois l’hypothèque Le Pen levée, une fois dissipé l’effet paralysant de l’attente du sauveur suprême ou de la crainte de l’épouvantail, les Français se retrouvent seuls face à eux-mêmes, avec cette question obsédante : « qu’est-il possible de faire réellement, concrètement, ici et maintenant, pour se sortir de cette situation déplorable ? » Bien entendu, de prime abord, une nouvelle révolution n’est pas la solution la plus évidente. À froid, elle paraît même être l’une des moins plausibles.


Notes du chapitre 2.b
1 Cité par Cédric Durand, En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
2 L’illusion économique, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 1999.
3 Euro-psychose, Florence Autret, Michel Lafon, 2012.
4 Adolf Hitler avait divisé le territoire de l’Allemagne conquérante en gaus, unités administratives sous la direction de gauleiters. Les comparaisons entre l’Allemagne nazie et l’Allemagne contemporaine, surtout constatées dans les pays du Sud de l’Europe (« Hitler, Merkel, same shit », vu sur un panneau en Grèce, sans oublier les lazzis de mauvais goût sur le « IVe Reich »), au-delà de leur outrance, démontrent simplement que l’éclosion du « peuple européen » n’est pas pour sitôt.
5 Le choc des empires, Jean-Michel Quatrepoint, Gallimard, 2014.
6 Jean Quatremer, « L’Allemagne impose son casting à la tête de l’Union européenne », Libération, 31 août 2014.
7 Cité par les Echos, « L’Allemagne capte de plus en plus l’industrie de la zone euro », G.C., 10 novembre 2014.
8 Sondage Opinion Way-Tilder-LCI, 21-22 mai 2014. L’euro est vu par 65% des Français comme « une mauvaise chose pour le chômage et le niveau des prix ».
9 Casser l’euro pour sauver l’Europe, Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Béatrice Mathieu et Laura Raim, Les Liens qui Libèrent, 2014.
10 C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997
11 Lamartine en 1858, cité par Jean Dutour à Apostrophe en 1975.
12 Cité par François Denord & Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, 2009.
13 Les différents aspects de la vie compliquée de Robert Schuman sont dispersés dans différentes monographies. Pour une synthèse décapante mais rigoureuse, on se réfèrera au dossier « La face cachée de Robert Schuman » éditée en ligne par l’UPR de François Asselineau.
14 Lovett et Gilligham sont cités par Florence Autret in L’Amérique à Bruxelles, Seuil, 2007.
15 Ambrose Evans-Prichard, The Daily Telegraph, édition du 19 septembre 2000. Là encore, c’est François Asselineau qui a le premier levé ce lièvre et sorti des tiroirs cet article qui n’avait étonnamment reçu aucun écho en France.
16 La CIA en France, soixante ans d’ingérence dans les affaires françaises, Frédéric Charpier, Seuil, 2008.
17 John-Fitzgerald Kennedy, discours du 4 juillet 1962, cité par Pierre Hillard in La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, François-Xavier de Guibert, 2010.
18 Cité par François Denord et Antoine Schwartz, op. cit.
19 Documents cités par Vincent Jauvert in L’Amérique contre de Gaulle, Seuil, 2000.
20 Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Fayard/Pluriel, 2011. Depuis quelques années, Brzezinski a pris acte du déclin de l’influence des États-Unis, évoquant même une « ex-hyperpuissance » dans son ouvrage Strategic Vision : America and the Crisis of Global Power, Basic Books, 2013.
21 Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Bénamou, Plon, 1997.
22 Jean-Pierre Chevènement, interview Marianne.net, 19 juillet 2015.
23 Pierre Conesa, interview web tv Thinkerview, janvier 2015.
24 Cité par Chritophe Delois et Christophe Dubois, Circus Politicus, Albin Michel, 2012.
25 François Fillon, interview BFM TV, 10 juin 2015.

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