Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 4.a – Le défi médiatique

« Être journaliste, c’est imprimer ce que quelqu’un d’autre ne voudrait pas voir imprimer.
Tout le reste n’est que relations publiques. » George Orwell


« La révolution sera numérique. » John Doe, lanceur d’alerte des Panama Papers


Le crédit dont la presse écrite et audiovisuelle hexagonale a pu s’enorgueillir durant des décennies n’est plus qu’un lointain souvenir. Depuis plusieurs années, seulement 23% des Français tout au plus déclaraient leur faire encore confiance1. Il s’agit du deuxième pire score après celui des partis politiques. Même les banques font mieux ! Les doutes légitimes entretenus par la population envers ses médias se sont peu à peu transformés en animosité pure et simple, au point d’y retrouver parfois la fougue impitoyable de Simone Weil, laquelle considérait qu’un journaliste qui ment n’est rien d’autre qu’un « criminel de droit commun ». Selon la philosophe, la vérité est en effet « l’un des besoins sacrés de l’âme humaine, plus sacré qu’aucun autre »2. Elle jugeait par conséquent « honteux de tolérer l’existence de journaux dont tout le monde sait qu’aucun collaborateur ne pourrait y demeurer s’il ne consentait parfois à altérer sciemment la vérité ». Elle allait jusqu’à suggérer que chaque citoyen puisse signaler toute erreur évitable à des tribunaux spéciaux chargés de juger la bonne foi des organes de presse, afin de « punir de réprobation publique » ceux qui seraient pris en flagrant délit de travestissement de la vérité. Ces idées vengeresses ressurgissent de nos jours, dans la foulée d’une campagne présidentielle marquée par une unanimité médiatique plus que manifeste en faveur du candidat Macron. Fort heureusement, le soupçon de malhonnêteté pure et simple, s’il peut ponctuellement se révéler fondé, ne saurait résumer à lui seul la critique des médias. Cette accusation, à juste titre considérée comme démagogique par les principaux intéressés, est bien trop simple pour expliquer une dérive autrement plus complexe.


Ce qui ne souffre en revanche aucune discussion, c’est la chute de la presse écrite en France. Le nombre de tirages ainsi que les ventes en kiosque ne font que diminuer, laissant exsangues des journaux et des magazines tenus à bout de bras par les subventions publiques et les abonnements d’entreprise, notamment les commandes massives du groupe Air France sans lesquelles la presse hexagonale ne serait qu’un lointain souvenir. Le nombre de lecteurs des quotidiens en général avait déjà été divisé par deux entre 1970 et 1990, et cette tendance n’a fait que s’amplifier depuis. Le lectorat se reporte majoritairement sur Internet, et si les portails institutionnels gratuits des grands journaux restent les sites d’information les plus consultés, leur audience est orientée à la baisse alors que les sites « libres » maintiennent la leur ou l’augmentent. Les performances de la presse alternative en ligne témoignent que l’écrit n’est pas obsolète, différentes études affirmant par ailleurs que les jeunes lisent aujourd’hui plus de livres que leurs aînés. Mais dans une société de l’image, l’écrit ne saurait suffire. Quantité de vidéos postées sur Youtube et traitant de sujets socio-économiques courants font facilement trois ou quatre fois plus de vues que les 90 000 exemplaires de la « diffusion payée » du journal Libération, parvenant même régulièrement à dépasser les 600 000 spectateurs quotidiens du Grand Journal de Canal +. En outre, avec l’éclosion du phénomène des memes, c’est en ligne que l’image a conquis son plus puissant pouvoir, un simple montage bien troussé surmonté d’un slogan décalé pouvant ruiner en quelques jours la campagne de communication la mieux huilée. Internet s’est rapidement posé en rival de la télévision, et semble avoir gagné la course chez les nouvelles générations. Dès 2014, les chiffres d’audience confirmaient la tendance amorcée l’année précédente, à savoir un « recul historique de la durée d’écoute à la télévision »3. Quelques minutes seulement, mais le mouvement semble irrémédiable, et le lancement de six nouvelles chaînes de la TNT n’y a rien changé.


Si, dans la course à l’audimat, l’industrie de la parole perd du terrain face aux artisans qui lui font crânement concurrence, c’est avant tout parce que les images et les mots renvoyés par les médias ne correspondent plus au vécu effectif de la population. Car la presse fonctionne en vase clos, entretenant le « cycle de consécration » défini par Pierre Bourdieu, dans lequel les journaux se justifient les uns les autres. On sait aussi depuis Chomsky et Herman que les journalistes n’ont pas nécessairement besoin d’être achetés ou mis sous une pression directe et grossière pour qu’ils pensent tous la même chose, mais que l’unité s’opère « grâce à la sélection d’un personnel politiquement aux normes et l’intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu’est une information valable, en conformité avec les politiques de l’establishment »4. En outre, le système médiatique tolère tout à fait une certaine dose de dissidence, tant qu’elle reste homéopathique, encadrée et tenue à la marge afin de justifier le pluralisme sans compromettre la prédominance de la ligne officielle. Pour le reste, il compte sur l’autocensure plutôt que sur une censure grossière qui se révèlerait rapidement contre-productive. C’est néanmoins le pouvoir politique qui fixe le « cadrage », le choix des sujets, les priorités et l’ordre du jour, puis les médias préparent « l’amorçage », à savoir les éléments de langage et de contexte qui seront offerts à la réflexion du public.


À ce dernier niveau, l’instinct grégaire règne en maître. Notamment car, une nouvelle chassant l’autre à la vitesse de l’éclair, les rédactions ont besoin de pouvoir s’appuyer sur un flux continu et fiable d’informations fraîches. Elles n’hésitent donc pas à aller les chercher, par « affinité bureaucratique », chez ceux qui ne demandent qu’à les en abreuver : les services de « relations presse » des grandes entreprises, ainsi qu’un personnel politique faussement indiscret qui s’assure de ce fait des amitiés bien utiles. Ces modes de fonctionnement concourent à ce que l’essayiste canadien Normand Baillargeon appelle une « expertise d’ingénierie sociale ». Une tradition qui remonte au début du XXe siècle aux États-Unis, avec la commission Creel et sa célèbre affiche de l’Oncle Sam réclamant des troupes pour faire la guerre en Europe, sans oublier les écrits et les expérimentations à grande échelle des pionniers Walter Lippmann et Edward Bernays. Pour ce dernier, la propagande est essentielle à la bonne marche de la société, elle est « l’organe exécutif du gouvernement invisible »5, un directoire constitué des corporations les plus influentes. Bernays invente alors les « relations publiques », un métier qui consiste selon lui à « susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe ». Son ami et mentor Lippmann considérait pour s’en féliciter que l’impact de la propagande ainsi institutionnalisée remettait en cause le « dogme initial de la démocratie », celui qui affirme que les citoyens s’expriment en toute indépendance. Et de fait, chaque information fausse, partielle ou mal présentée arrange finalement toujours quelqu’un.


Les plus fortes pressions qui s’exercent indirectement sur les médias viennent-elles alors en priorité des milieux économiques ou des milieux politiques ? On serait tenté de ne pas trancher. Le vétéran Daniel Scheidermann, animateur d’Arrêt sur Image et journaliste à Libération, s’est néanmoins fait une idée sur la question : « une presse asservie à l’argent a supplanté une presse asservie au pouvoir politique », écrit-il6. Après s’être demandé « comment pouvons-nous supporter des médias aussi nuls ? », il pose la question qui fâche : « comment, aujourd’hui, parviennent-ils à être les deux à la fois, à la fois asservis et arrogants, racoleurs et timorés ? ». Ils sont tout cela en même temps, c’est exact. Durs avec les faibles et faibles avec les forts, impudiques et insistants sur des sujets souvent mineurs, et incroyablement aphones ou faillibles sur des problèmes importants qui nécessiteraient de vraies lumières… En visite en 2010 au Centre de formation des journalistes (CFJ) situé à Paris, le député Dominique Paillé reconnaissait sans peine la manipulation des journalistes par les politiques, « mais elle est de bonne guerre », se permettait-il d’ajouter. Parlant devant les étudiants, il les mettait en garde contre « l’attitude un peu superficielle » qui serait selon lui celle de la profession, qui autorise la classe politique de noyer les journalistes sous un flot d’annonces et d’événements nouveaux « pour qu’ils ne puissent pas se focaliser, se concentrer, réfléchir, et dénoncer durablement un certain nombre d’aspects de la politique que nous menons et sur lesquels, je le dis très sincèrement, il y aurait certainement matière à dire, à écrire ». Et quand les journalistes dénoncent le pouvoir en place, concluait-il, « c’est toujours par le petit bout de la lorgnette »7. Les médias français sont en revanche habitués à montrer une certaine déférence envers le personnel politique de l’hexagone, et ils s’extasient, à l’occasion des interviews des dirigeants étrangers, lorsque ces derniers ne demandent pas les questions à l’avance. Pourtant, les hommes politiques français sont autant esclaves des médias que ces derniers ont besoin d’eux, et l’on notera en passant qu’autrefois des journalistes pouvaient éventuellement caresser le doux rêve d’entrer en politique, comme a pu le faire Noël Mamère. Aujourd’hui, les hommes politiques s’estiment heureux lorsqu’ils peuvent se recaser comme chroniqueurs télé ou radio, à l’image de Roselyne Bachelot ou de Daniel Cohn-Bendit, tandis que les blogueuses deviennent ministre.


Qu’en est-il de « l’indépendance » tant proclamée par les grands médias ? Si l’on en croit leurs nombreux contempteurs, elle ne serait que toute relative, puisqu’elle aurait facilement tendance à n’être, à un code de déontologie près, que la longueur de la laisse attribuée par leurs propriétaires. Ces « appareils d’hégémonie privés », comme les appelait Antonio Gramsci, s’intègrent en dernière instance, et malgré leur refus de l’admettre, dans la stratégie globale du groupe qui les possède, qu’il s’agisse d’une multinationale du BTP, d’un établissement financier ou d’un marchand d’armes. « Pour la première fois, les mêmes sont les maîtres de tout ce que l’on fait et de tout ce que l’on en dit »8, avait écrit Guy Debord vers la fin de sa vie. Il est vrai qu’une fois la presse concentrée entre quelques mains, l’argument du pluralisme devient difficile à soutenir, à plus forte raison lorsque l’essentiel des revenus des journaux est distribué par l’État, via des subventions-perfusions attribuées généreusement à tout le monde (sauf au Monde Diplomatique et à Valeurs actuelles), ainsi que par des annonceurs qui sont pour l’essentiel d’autres empires industriels. Peut-on réellement compter sur L’Humanité et Libération pour dénicher un scandale politique alors que dans le même temps ils mendient les subventions au Parlement ? Et quelle est la marge de manœuvre des journaux pour couvrir les déboires du groupe Air France, alors que la compagnie aérienne bourre chaque matin ses présentoirs des titres de la presse française tout en étant en outre l’un de ses plus importants annonceurs ? Lorsque le site Mediapart cherche à se faire un nom en sortant quelques affaires, il se retrouve immédiatement à devoir faire face à un très opportun redressement fiscal. De fait, les dénonciateurs de méfaits sérieux, qu’ils soient lanceurs d’alertes ou journalistes d’investigation écrivant la vérité dans leurs livres, sont le plus souvent extérieurs au monde des médias de masse. Le public a un grand respect pour eux, comme pour les reporters de guerre qui risquent leur vie afin de rapporter des images et des informations primordiales de ces zones où personne n’a envie de mettre les pieds.


En revanche, le spectateur moyen coupe de plus en plus les ponts avec ceux dont il a trop entendu la voix, parfois depuis plus de quarante ans, ceux qu’il surprend à « faire des ménages » pour des multinationales ou des partis politiques, et par-dessus tout la fine équipe des experts qui peuplent les plateaux de télévision et les colonnes des grands quotidiens et magazines. Pour Serge Halimi, elle est une « junte inamovible », constituée d’un nombre limité d’intellectuels qui squattent littéralement l’espace médiatique. C’est dans l’analyse politique et économique que le phénomène est évidemment le plus flagrant. Renaud Lambert de l’association Acrimed a calculé que les économistes invités à parler dans Le Monde sont aux trois-quarts des employés de banques ou d’institutions financières9. Le constat est le même pour les intervenants télégéniques, de Jean-Hervé Lorenzi à Daniel Cohen, en passant par Alain Minc et Patrick Arthus. Beaucoup d’entre eux se sont lourdement trompés dans leur analyse d’une crise financière qu’ils n’avaient de toute façon pas vu venir, sans que ceci n’handicape en rien leur carrière médiatique. Ils revendiquent fièrement leur affiliation à des think tanks libéraux, finissant par former une véritable communauté dans laquelle les médias puisent pour abriter leur grille d’analyse derrière une caution « objective ».


En dernière instance on le sait, l’allégeance des journalistes va bien entendu à leur public, ou plutôt à leur audience, celle qui garantit les revenus publicitaires. Et pour cela, mieux vaut rester prudent. Selon la journaliste américaine Brooke Gladstone, « les médias ne cherchent pas à prendre trop d’avance, ils cherchent juste à ne pas être à la traîne »10. Elle décrit un univers peuplé de professionnels sincères, parfois corrompus mais le plus souvent lâches, propageant des mensonges par faiblesse et amplifiant les colères par opportunisme, tout en restant dans le cadre des idées communément acceptées. Apparaît alors l’image du donut utilisée par l’historien Daniel Hallin pour décrire le champ de vision des journalistes. Un donut dont le trou central représente les idées archi-consensuelles, « la zone de la maternité et des tartes aux pommes », qui ne souffre aucune discussion. Le donut lui-même, c’est « la sphère de la controverse légitime », unique horizon du journaliste. Au-delà règne l’impensé, un vide où les journalistes « objectifs » ne s’aventurent jamais, l’euroscepticisme par exemple. Pour Hallin, les médias jouent le rôle de « gardiens des limites d’une conduite politique acceptable », qui s’impose en retour à tout le personnel politique. Si certaines données peuvent éventuellement passer d’un champ à l’autre et faire enfler le donut, c’est par un processus extrêmement lent. D’abord, une longue « stratégie de l’édredon » étouffera le point de vue agglutiné à ses marges, puis son acceptation deviendra générale du jour au lendemain, quand la presse s’apercevra subitement que le public s’est déjà fait son idée sans elle.


Comme tout instinct grégaire, celui des médias s’articule autour d’un totem, celui de l’Agence France Presse. Même si une majorité de journalistes se dévoue à sa tâche avec sincérité et énergie, il est difficile de nier la dépendance de la profession à sa déesse prolifique qui lui fournit en continu sa précieuse matière première. Un flux intarissable d’informations brutes ou supposées telles, abreuvant toute la sphère médiatique d’un seul mouvement, et qui participe ainsi activement à l’uniformisation de l’information. Un phénomène régulièrement dénoncé par beaucoup de journalistes. La fausse mort de Martin Bouygues en mars 2015 fut l’occasion pour Jérôme Béglé, le directeur adjoint de la rédaction du Point, d’admettre pour de bon au nom de sa profession que l’AFP était bien « la matrice des journalistes ». Cet épisode a surtout été l’occasion de valider le fait que certains ne prenaient même plus la peine de vérifier leurs sources. On tremble aussi à l’idée que Le Figaro, Le Monde, Le Point, Le Parisien, L’Express, Le Nouvel Obs et d’autres encore, comme un seul homme, aient pu se faire piéger en mars 2014 en relayant tel quel un article fantaisiste sur le chanteur Pharrell Williams écrit à l’origine pour le site parodique Mediamass. Quelques semaines plus tôt, comme un seul homme là encore, les mêmes avaient impitoyablement cloué l’ancienne ministre Christine Boutin au pilori, laquelle venait de se ridiculiser en prenant au sérieux un article grotesque d’un autre site parodique bien connu intitulé Le Gorafi.


Parmi les idéaux professés par les journalistes, on l’a vu, l’objectivité n’est pas le moindre. C’est en partie pour cette raison qu’ils sont happés par la lumière aveuglante de l’AFP, bourdonnant en rangs serrés en croyant trouver l’objectivité dans le consensus, comme le ferait une équipe de recherche scientifique. Mais l’information « brute » n’existe pas, ou presque. Chaque donnée chiffrée, chaque événement, chaque déclaration est susceptible de faire l’objet d’une formulation et d’une interprétation particulière. Etre « objectif » alors, c’est ne prendre aucun risque, c’est être au Centre, c’est ouvrir le robinet d’eau tiède qui satisfera, du moins sur le papier, à la fois la classe dominante et la majorité passive de la population, qu’elle soit modérée ou indifférente. Il se pourrait bien cependant, si l’on réfléchit un peu au sens de ce mot, que « l’objectivité » ne soit pas un point de départ, mais plutôt une ligne d’arrivée. Être objectif, en réalité, c’est pouvoir juger en connaissance de cause, à l’issue d’un débat présentant des arguments contradictoires. À l’inverse, comme l’avait noté Christopher Lasch, « l’idéal fallacieux d’objectivité » porté par le journalisme moderne ne permet pas de prodiguer des informations fiables. Pire que cela, il est utile « non pas à promouvoir le débat, mais à y couper court », tandis qu’à l’inverse « c’est le débat lui-même, et le débat seul, qui donne naissance au désir d’informations utilisables »11, concluait l’historien et sociologue américain. En l’absence d’une véritable discussion de fond sur les conditions de vie de la population, le débat public se résume donc le plus souvent au terrain sociétal, lui-même réduit aux questions ethnoculturelles ou d’appartenance sexuelle, par des messages à destination de communautés stéréotypées dont on présume que chacune penserait de manière homogène. « La maîtrise approximative mais exigeante des questions sociétales », selon le mot de Serge Halimi12, fait donc désormais office de formation qualifiante pour tout jeune journaliste mainstream qui envisage de prendre la parole sur tous les sujets à la fois. S’il choisit de se couler dans le moule, il devra se montrer exalté dès qu’il sera question de « valeurs », sans jamais pousser non plus trop loin la réflexion sur les implications philosophiques et pratiques desdites valeurs, tout en se drapant dans une neutralité totale en matière sociale et économique (l’autre nom du consensus néolibéral), que l’on appellera alors selon les sensibilités « objectivité » ou « lâcheté ».


C’est ainsi que les médias traditionnels, objets durant la dernière élection présidentielle d’une stratégie « à la Trump », c’est-à-dire ouvertement hostile, de la part d’un certain nombre de candidats, perdent constamment du terrain face aux nouveaux venus de l’Internet. La toile, qui peut s’enorgueillir d’avoir provoqué le Brexit et fait l’élection dudit Donald Trump à la présidence des États-Unis, remplit désormais pleinement une fonction autrefois tenue par l’usine ou le bistrot : la reconstitution d’une agora dans laquelle chacun peut trouver matière à expression et à réflexion, et dont l’échange décomplexé sur tous les sujets à la fois constitue la matière première. Un cahier de doléances monumental à côté duquel l’écran de la télévision fait justement beaucoup trop écran, s’interposant entre deux mondes distincts, alors que l’ordinateur et les nouveaux terminaux portables permettent au contraire l’interaction entre le public et ceux qui se font vocation de l’informer. Technologie militaire américaine à l’origine, le web sera rapidement adopté par les activistes de tous poils, contribuant à diffuser patiemment la future hégémonie culturelle de la classe aujourd’hui dominée. Sur Internet, l’information est partout, qu’elle soit juste ou fausse, argumentée avec finesse ou assénée sans ménagement et en lettres capitales, qu’elle vienne enfin du plus brillant spécialiste ou d’un parfait quidam. Avec dans le rôle principal l’amateur relativement éclairé, qui tente de diffuser son propre dosage entre diverses analyses plus ou moins justes, qu’il présentera à l’occasion de billets ou de commentaires relativement longs, le plus souvent étayés de liens hypertextes qui renvoient vers d’autres articles. Chacun peut désormais s’improviser journaliste, sur toutes les plateformes qui le permettent, qu’il s’agisse des réseaux sociaux, des blogs, des forums, ou bien encore des sections de commentaires autorisés sur les sites d’information institutionnels ou alternatifs.


On regroupe sous le vocable de « réseaux sociaux » tous les espaces disponibles sur Internet qui permettent aux utilisateurs de suivre en direct les flux d’informations de leur choix, de proposer le leur et de pouvoir intervenir dans ceux des autres. Facebook et Twitter sont sans conteste les leaders incontestés du secteur, bénéficiant de la « prime au premier entrant » la plus impitoyable qui soit, dans ce marché où les mastodontes gèrent plusieurs milliards de « profils ». Si le plus grand nombre s’en sert essentiellement, suivant l’âge de l’utilisateur, pour poster son dernier selfie ou les photos de ses enfants, c’est qu’ils offrent une véritable « béquille de sociabilité », selon le mot du philosophe Bernard Stiegler. Ils facilitent ce que Jean Baudrillard appelait la « communication anxieuse » d’un individu, qu’il définissait avec préscience comme « la somme de ses relations ». Mais ces sites sont aussi devenus à l’expérience des plateformes d’information irremplaçables, en tout cas pour ceux qui souhaitent les utiliser de la sorte. Pouvant se révéler de formidables revues de presse alternatives, généralistes ou carrément dissidentes, ils catalysent la diffusion de vidéos et d’articles portant les diverses paroles contestataires. La réinformation s’y opère par capillarité, au gré des commentaires des uns et des autres, des « amis » savamment choisis, et du phénomène de chambre d’écho qui en résulte rapidement. Ils peuvent faciliter les tendances à la radicalisation politique mais aussi religieuse, comme les pratiques récentes des apprentis-djihadistes ne l’ont hélas que trop bien montré.


Pour certains, dont la journaliste Anne-Sophie Novel, les médias sociaux « participent à l’émergence d’une civilisation « mondiale » »13, tout en constituant un levier politique déterminant en matière économique, sociale et écologique, car ils permettraient l’émergence d’une « conscience écosystémique du monde ». Sans aller aussi loin, on sait que si les idées s’y diffusent lentement, l’effet de masse peut aussi se révéler instantané, dans la propagation d’une information ou la mobilisation pour une cause ou un événement. C’est une saine logique de don qui est à la base des contributions que tous les intervenants offrent de bon cœur, alimentant les quinze millions de blogs, les forums divers et variés, les réseaux sociaux et les sites peer-to-peer « dans une logique de partage, de pollinisation et de convivialité » ajoute la journaliste. Pour les pessimistes en revanche, dont fait partie l’essayiste et éditeur Éric Hazan, en dépit de la praticité et de la rapidité des communications, « jamais un tel système ne remplacera la palabre »14, car l’anonymat permet de raconter tout et n’importe quoi, sans engager la responsabilité de l’auteur des propos. Il ajoute avec raison que « les véritables rapports sociaux ne sont pas du domaine de la sociologie mais de l’amitié ». Pour le dire autrement, il faut être présents face à face, ajouter au logos le pathos qui va permettre de l’équilibrer et de le mettre en mouvement.


On peut néanmoins modestement lui objecter que dans les faits cet appareillage a d’ores-et-déjà remplacé la palabre, et que si beaucoup d’âneries sont effectivement échangées sur la toile, c’était déjà le cas dans les discussions de bistrots. Pessimiste aussi le Comité invisible, pour qui la béquille ne saurait remplacer le membre disparu : « Imagine-t-on le désert humain qu’il a fallu créer pour rendre désirable l’existence sur les réseaux sociaux ? »15. Optimistes en revanche tous les autres, les utilisateurs, ceux qui font feu de tout bois et se servent de chaque ressource offerte par Internet pour diffuser, amplifier, en un mot faire tourner le plus vite possible des analyses méconnues et des idées alternatives. La dernière tendance consistant à qualifier de potentielle fake news (fausse nouvelle, intox) une information dévoilée sur Internet et qui n’aurait pas eu le bonheur d’accéder aux grands médias ne parvient pas à entraver l’hyperproductivité des passeurs d’information en ligne.


Car le partage d’un article ou d’une vidéo sur Internet va aussi vite que le commentaire, ou que le zapping frénétique d’une source à l’autre. Un dispositif multidirectionnel a remplacé des médias unidirectionnels, créant un espace d’innovation inouï en matière de mobilisation politique. Le partage exalte la vertu de l’échange et du don, le commentaire réhabilite l’écrit, et le pluralisme inégalable des sources garantit qu’un jour ou l’autre chaque sensibilité rencontrera quelque part les arguments qui lui conviennent, comme ceux qui pourraient faire évoluer son avis dans la direction opposée. Et s’il faut d’abord se poser les bonnes questions pour savoir ce que l’on a besoin d’apprendre, le flot continu de données et les multiples grilles de lectures disponibles se chargeront de poser toutes les questions possibles, et d’y apporter un maximum de réponses, jusqu’aux plus farfelues. On se retrouve ainsi régulièrement, par ses affinités idéologiques et les types de profils qu’on choisit de suivre, au cœur d’une chambre d’écho qui peut selon une étude de l’université de Caroline du Sud « déformer notre perception du monde, ou tout au moins faire croire que la majorité des gens croient qu’une opinion est partagée par tous alors que c’est loin d’être le cas »16. Cette étude pionnière révèle que « le nombre d’influenceurs nécessaires pour créer un effet d’entraînement massif est vraiment petit », à condition que ces derniers aient le nombre de connections suffisantes pour toucher instantanément un grand nombre de personnes et amorcer un effet boule de neige. Ces influenceurs peuvent rendre excessivement populaire dans certains milieux une opinion qui est totalement marginale dans d’autres, et chacun s’il n’y prend garde peut être amené à croire que la vérité qu’il observe sur la toile est la réalité de tous.


On sait aussi le rôle important joué par les réseaux sociaux dans les divers « Printemps arabes », comme dans les mobilisations observées en Ukraine. En France, les premiers exemples de réunions spontanées via Internet furent les très potaches « apéros géants Facebook » lancés en 2009-2010 et rapidement interdits par Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur. Plus tard, à l’occasion de la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens, le mouvement de blocage des lycées démarrera sur Facebook, pour se poursuivre sur Twitter. On est loin de ce que le stratège militaire Hugues Esquerre raconte du renversement de Kadhafi en Lybie. Il nous apprend en effet que « l’identification des mines ennemies et des façons de les désamorcer furent soumises via Twitter à l’ensemble des soutiens de l’insurrection libyenne à travers le monde »17. Les déploiements ou la composition des unités loyalistes firent aussi l’objet de signalements via Facebook, Twitter ou LiveStream. Ce dernier dispositif permit en outre de diffuser en direct et pour le monde entier les images de la Puerta del Sol à Madrid, lors de la fameuse occupation des Indignés.


Mais avant l’action vient la préparation des esprits, et c’est dans ce travail gramscien que se sont spécialisés nombre d’éditorialistes et de polémistes amateurs ou semi-professionnels sur Internet. Certains y gagnent même une notoriété importante qui peut se révéler rentable, sans à aucun moment apparaître dans les médias traditionnels. La toile institue une véritable contre-société, qui est tout sauf underground puisqu’elle s’expose à l’air libre, aux yeux de tous ceux qui la cherchent, à tous les cookies espions, ainsi qu’aux serveurs géants du big data, ce cerveau central qui n’oublie jamais rien. Si la Renaissance s’est caractérisée par un développement accéléré des communications dans le cadre de la première mondialisation, alors il est légitime d’affirmer que nous vivons vraisemblablement une seconde Renaissance, dont les développements et les potentialités commencent à peine à se laisser deviner. La plus grande bibliothèque du monde est en accès libre, mais elle ne dispose pas de gardiens, et on n’y trouve en dernière instance que ce que l’on cherche, avant de se laisser emporter par le tourbillon des liens hypertextes, des playlists automatiques Youtube et des suggestions par affinité. Tels les capitalistes vendant la corde avec laquelle Lénine voulait les pendre, ce sont bien Google, Facebook, Youtube et Amazon eux-mêmes qui proposent tout naturellement aux militants identifiés comme tels par leurs algorithmes de nouvelles nourritures littéraires et journalistiques en phase avec leurs thématiques favorites. Les sources autorisées se mélangent aux contributions spontanées des simples quidams, dans cet espace d’expressivité numérique sans filtre au sein duquel les amateurs se frottent aux personnalités et aux professionnels. Des inconnus qui s’exposent en public, se construisent une identité numérique et deviennent leur propre média, grisés de ce nouveau rôle social qu’ils ont choisi pour eux-mêmes à côté de leur vie professionnelle. Parfois, des amateurs s’organisent en Web TV, produisant un contenu régulier qui reprend tous les codes des médias classiques, comme le plateau, l’habillage, le format de l’interview, du micro-trottoir ou du reportage caméra à l’épaule…


La démocratisation des logiciels de traitement vidéo et les capacités des nouveaux smartphones ont considérablement accéléré cette tendance à tourner des images et à les mêler à des extraits d’autres productions « aspirés » sur Internet. En résulte des montages à l’honnêteté inégale, mais aussi la diffusion de multiples conférences, d’émissions de télévision ou de radio sorties des archives et d’interviews autoproduites qui renouent avec l’ancienne tradition audiovisuelle, celle qui laissait l’invité s’exprimer aussi longtemps qu’il le souhaite, sans lui couper tout le temps la parole pour le « relancer ». Régulièrement, des vidéos traitant de sujets économiques, politiques ou géopolitiques compliqués et pouvant parfois durer plus de deux heures obtiennent un nombre de vues tout à fait honorables, assorties d’un flot de commentaires qui vont du plus trivial au plus savant.


Internet est le terrain principal de la contestation, et le seul qui soit à chaque instant commun à tous les contestataires. Du côté francophone de la toile, et sur fond d’appels réguliers et explicites à la révolution par la rue, l’armée ou le coup d’État, tous les sujets sont sur la table, générant chacun des dizaines de milliers d’occurrences : la lutte sociale et émancipatrice, les variantes de la chose libérale et la résurgence de ce qu’Alain Badiou appelle « l’hypothèse communiste », la question démocratique (les différentes modalités de l’élection, le retour du tirage au sort, jusqu’aux rêves marginaux de restauration monarchique), la question monétaire, les doutes appuyés sur l’Union européenne, la problématique de la nation, celle de l’écologie, la question du « revenu de base », les réflexions sur le progrès, le retour des « communs », l’autonomie et l’autosuffisance, les controverses religieuses… Des thématiques que nous aborderons justement en détail dans la partie suivante. Pour l’instant, on se rappellera simplement d’un propos prémonitoire tenu par Jacques Attali au début des années 2000, lorsque le web grand public n’en était encore qu’à ses balbutiements : « L’Internet, écrivait-il pour Libération, représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu’il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. »18 Puis Attali s’emballait : « Les nouvelles technologies sont un piège pour les riches, elles sont révolutionnaires. Parce qu’elles créent une transparence et une proximité qui rendront, je l’espère en tout cas, les inégalités plus insupportables, parce que plus fortes et plus visibles. » L’histoire est partie pour lui donner raison sur ce point ; et peu importe si l’Internet sert avant tout, statistiquement, au visionnage de films pornographiques ou de clips de chats mignons, car l’ancien conseiller de François Mitterrand l’affirme : « la distraction n’a jamais empêché la révolution ».


Pour les « images choc », pourtant leur spécialité, ce sont aujourd’hui les médias traditionnels qui sont à la traîne du web, trahis par les images basse résolution lorsqu’ils se servent sur la toile. Quant aux exposés complets, ceux des conférences ou des discussions au long cours relayés en vidéo, ils donneraient presque à la longue l’impression d’y avoir été présent physiquement. Deux cent personnes dans la salle, et plusieurs dizaines de milliers derrière leur écran. Internet est aussi la mémoire d’un peuple privé de mémoire, le réceptacle immuable de toutes les productions écrites, sonores ou visuelles de son histoire. C’est aujourd’hui un jeu d’enfant de retrouver les anciennes déclarations d’un personnage public pour le prendre en défaut, puis de réaliser un montage avec ses nouvelles opinions afin d’exposer cruellement ses contradictions. Cette taquinerie, que la télévision ou la radio ne se permettent que rarement, est le lot commun des habitués d’Internet. Ressortir les vieux dossiers permet aussi de compter les points, comme on l’a vu avec le fameux débat Attali-Veil-Chevènement-Garaud de 1996 sur l’Europe, qui fit l’objet d’un buzz important vingt ans plus tard alors que tout le monde l’avait oublié.


« L’idée que les gens ne veulent pas penser est totalement fausse », affirmait à juste titre le philosophe Bernard Stiegler dans l’Obs en mai 2014. « Quand le Collège de France a mis en ligne ses cours, des millions d’heures ont été téléchargées, poursuivait-il. Ce que les gens refusent, ce n’est pas la pensée, c’est la langue de bois, d’où qu’elle vienne. » Devant la profusion d’informations disponible, certains internautes deviennent même boulimiques de savoir : cours en lignes, MOOC, conférences ou vidéos pédagogiques comme celles de l’historien Henri Guillemin qui font un tabac sur Internet une fois ressorties du saloir, malgré le noir et blanc grumeleux et une qualité sonore qui laisse souvent à désirer… Les ateliers d’éducation populaire « à l’ancienne », un art dans lequel le Parti communiste était passé maître, sont désormais remplacés, après deux décennies de vide total, par cet apprentissage individualisé mais en même temps terriblement collectif car, bien qu’anonyme et à distance, la confrontation des idées y est permanente et sans fard. Elle concerne tout à la fois les actifs, les jeunes et les chômeurs, ces derniers ayant d’ailleurs plus de temps à consacrer à la toile, et transforme peu à peu des milliers de gourmands d’informations en gourmets de la controverse.


Dans ce maelström de blogs et de sites participatifs, le mot révolution revient souvent. Il est pourtant bien clair que si d’aventure de véritables révolutionnaires se préparaient activement pour le grand jour, ils n’en parleraient pas en ligne, en tout cas pas tout de suite. Truffée de « tutoriels » sur tout et n’importe quoi et d’ersatz de Que faire ?, la toile offre cependant largement matière à réflexion et à radicalisation, contribuant à ce que chacun façonne de lui-même sa propre identité politique. Pourtant, si l’on en croit Gustave Le Bon, « ce n’est pas avec des arguments, mais avec des modèles, qu’on guide les foules. À chaque époque, il y a un petit nombre d’individualités qui impriment leur action et que la masse inconsciente imite »19. Ce constat reste évidemment valable aujourd’hui, sur Internet comme dans la vraie vie. Mais Le Bon ne pouvait pas prévoir cette nouvelle révolution de l’information, contemporaine d’une hausse déterminante du niveau général d’éducation. Avec des outils pareils, et contrairement à ce qu’affirmait Le Bon, la propagation semble désormais pouvoir se faire par raisonnement et non par simple contagion interindividuelle, la palabre qu’affectionne Hazan. Il est toutefois trop tôt pour réfuter en bloc cette conclusion radicale du pionnier de la sociologie des foules : « C’est en définitive l’intelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort loin ».


Car les forums en ligne n’offrent pas toujours leur meilleur visage. S’ils peuvent à l’occasion se révéler des foyers de dissidence éclairée, ils sont aussi le lieu où se dispersent de nombreuses énergies en débats souvent stériles, passés à slalomer entre des commentaires interminables qui tournent à la collection de liens hypertextes, cultivant l’attaque personnelle, la mauvaise foi, le trolling, toutes sortes de phobies coupables et de réflexions déplacées, sans oublier le phénomène du « complotisme » plus ou moins fantaisiste. Internet, c’est le moyen de propager les fausses nouvelles aussi rapidement que les vraies, comme lorsque des mouvements identitaires ont contribué à la diffusion d’une photo prise à Champigny sur Marne en 2014, représentant deux jeunes de banlieue juchés sur un scooter et braquant une voiture de police. Ce cliché pris lors du tournage d’un téléfilm a immédiatement fait l’objet de milliers de partages, assortis de commentaires déclinant sur tous les tons le fameux « voilà où nous en sommes », jusqu’à ce que le pot aux roses soit dévoilé. Le fait que les médias traditionnels fassent parfois ce type d’erreur ne saurait être retenu pour excuser ces comportements, même si chaque internaute pris individuellement, n’ayant pas de carte de presse ni de charte déontologique à défendre, n’est coupable que de « négligence » et de précipitation. La parole libre est impossible à canaliser, qui fait dire au très conservateur Alain Finkielkraut que « l’Internet, c’est Mai-68 à perpétuité », car en l’absence de critères objectifs, la toile entretient ce qui n’est selon lui que le mythe d’une discussion entre égaux, permise uniquement par la juxtaposition des opinions dont aucune n’aurait le droit de se juger supérieure aux autres. Pierre-André Taguieff, en revanche, y voit le trait d’union tant attendu entre la base et l’élite. Il affirme que « l’Internet surgit comme ferment d’une nouvelle démocratie, […] par des dialogues directs, égalitaires et sans médiations entre gouvernants et gouvernés »20. Sans aller jusque-là, on notera tout de même que l’agora virtuelle a fait beaucoup de progrès en termes de convivialité. Les qualités de bienveillance et de respect, une attention portée sur l’orthographe, ainsi que des règles de modération efficaces permettent désormais une bonne tenue des débats sur la plupart des médias alternatifs. Si la jeunesse a parfois des mots qui dépassent sa pensée, la génération précédente des internautes qui ont grandi avec cette technologie est aujourd’hui arrivée à l’âge de raison, et son influence se fait sentir.


Car les Français ont soif de comprendre ce qui leur arrive. Comprendre, afin de sortir de la névrose et de l’isolement, et par conséquent s’impliquer dans cette « agrégation provisoire d’individus disséminés et pluriels »21, selon le mot du philosophe Geoffroy de Lagasnerie, par une « socialisation choisie » qui tout à la fois conforte et met chacun au défi de ses propres opinions. L’Internet est un objet métapolitique hyper-polarisé face auquel la grande majorité des journalistes, ceux qui n’osent pas appeler un chat un chat, paraissent fades et inconséquents. Dans les diverses chambres d’échos qui composent le versant politique de la toile, des bribes de corpus idéologique tournent en boucle et s’amplifient, pouvant mener, on l’a dit, à la radicalisation ou à l’extrémisme. Cependant, si les adeptes les plus familiers de ces nouvelles technologies peuvent, au gré de leur « cybercascades » faites de tweets et de liens hypertextes, visiter ces chambres d’échos, ils ne s’y attarderont jamais vraiment. C’est en tout cas ce qu’affirme Lee Rainie, chercheur en sociologie au Pew Research Center de Washington, pour qui ces internautes « n’ont de cesse de chercher et de trouver des arguments opposés aux leurs. Ils se comportent comme des omnivores de l’information, scrutant tous les horizons possibles. Ils tombent donc sans arrêt sur des éléments qui ne vont pas dans leur sens »22. Cette soif de savoir, partagée par une part grandissante du peuple français, doit être en grande partie imputée à l’outil qui lui donne tant d’objets de fixation. Un outil qui fait appel autant à l’image qu’à l’écrit, et ce n’est surement pas une coïncidence si l’appétit pour la lecture de « livres en papier » est remonté en flèche chez les natifs de l’ère numérique.


On sait aussi que le web est loin d’être neutre. Les contestataires de tous bords sont au moins d’accord pour se méfier des cookies, du fichage systématique, et du développement en cours des Smart Cities, maillages numériques complets à l’échelle d’agglomérations entières, chaque produit, chaque système faisant l’objet d’un puçage RFID et apparaissant quelque part dans la grande grille intelligente. Si les « Anonymous » et autres experts de la furtivité numérique mettent un point d’honneur à effacer les traces de leurs passages et à se rencontrer sur les plateformes de l’ombre comme Tor, cet état de fait n’entame pas l’enthousiasme et la verve de la grande majorité des internautes dissidents qui se jettent en masse sur les sites d’information alternatifs et les fils d’info en continu, qui s’inscrivent à des listes de diffusion, visitent le réseau Indymedia, ou constituent les troupes de la « réinfosphère » à tendance patriote et nationaliste (que ses ennemis appellent « fachosphère »), qu’elle soit résolument de droite ou se revendique « transcourant ».


À l’image de la transformation en cours du paysage politique français, c’est la tendance souverainiste qui se taille la part du lion sur Internet. Le classement Alexa, qui fait autorité, montre bien qu’au-delà des sites institutionnels majeurs que sont les versions web du Monde et du Figaro, respectivement 18e et 21e sites français les plus consultés (car ils sont utilisés par tout le monde, dissidents compris), les sites de médias ou de partis alternatifs se sont ménagé une place honorable. Autour de la 270e place avec plus de huit millions de visiteurs mensuels, Égalité et Réconciliation, le site du très controversé Alain Soral et le premier portail dissident français en termes d’audience, talonne Télérama et laisse Mediapart et Rue89 dans son rétroviseur. Il est aussi le premier site « politique », devant ceux de tous les partis et autres instance étatiques. De leur côté, le site Atlantico et celui du très droitier Fdesouche dament le pion à des médias importants. Quant aux partis politiques traditionnels, à l’exception relative du Front national et de Jean-Luc Mélenchon, leurs portails semblent n’intéresser personne ou presque, puisqu’ils grenouillent entre la 6000e et la 8000e place, très loin derrière… l’Union populaire républicaine (UPR) de François Asselineau, petit parti transcourant fondé en 2007 par cet énarque eurosceptique, ancien délégué à l’Intelligence économique à Bercy et candidat à l’élection présidentielle dix ans plus tard, qui a drainé en quelques années plusieurs centaines de milliers de vues sur ses articles de fond, ainsi que plusieurs millions sur des conférences filmées qui durent souvent plus de trois heures. Fait politique rarissime, l’UPR est aujourd’hui un véritable parti « en dur », doté de structures pérennes. Il vient de fêter son 30 000e adhérent, soit plusieurs fois l’addition d’Europe-Ecologie-Les Verts et du Nouveau parti anticapitaliste, et ce uniquement par Internet.


Si l’on se servait de la toile comme d’une enquête d’opinion géante pour sonder les tendances des futurs révolutionnaires français (un procédé cavalier qui est tout sauf scientifique, on l’admettra facilement), la revendication radicale de la justice sociale et de la démocratie réelle, la préoccupation écologiste, le retour à la nation face à la mondialisation et le rejet de l’impérialisme américain l’emporteraient haut la main. Le tropisme pro-russe y est très important, amplifiant sans complexe les éléments de communication du Kremlin formatés pour l’Europe et l’Amérique du Nord par l’agence Sputnik et la web TV Russia Today (RT). Une chaîne qui est d’ailleurs aujourd’hui la première sur YouTube en langue anglaise, ayant en 2015 détrôné CNN, et dont les émissions furent abondamment relayées sur le web français avant l’ouverture de l’antenne française de la chaîne début 2018. En ce qui concerne le retour à la nation, il se fait bien entendu sur le dos d’une Union européenne dont les travers congénitaux et les fautes à répétition s’étalent en plein écran sur les browsers des internautes de l’Union.


Et c’est là que la France se distingue à nouveau. Si l’on en croit les « Décodeurs » du Monde, qui ont étudié les liens réciproques entre les différents sites qui se font vocation de critiquer Bruxelles sur tout le continent, il ressort que l’europhobie est bien polarisée partout (à gauche en Italie, à droite aux Pays-Bas…), à l’exception notable de la France, « le seul pays à en avoir presque autant à gauche qu’à droite »23. En France comme nulle part ailleurs, les sites de bords opposés sont imbriqués par une myriade de liens croisés, à vocation de simple citation ou de critique féroce, que les internautes utilisent effectivement pour aller régulièrement boire au puits d’en face. Cette situation inédite concourt à l’élaboration lente d’une « hégémonie culturelle » nouvelle et réellement transcourant. Même si, en l’état, les deux camps en présence sont irréconciliables, le patient travail métapolitique de critique de la « tyrannie bruxelloise » a envahi tout le spectre hétérodoxe. La vieille droite nationale s’étant de longue date saisie de ce sujet, elle se fond sans difficulté dans les contours terriblement modernes de ces nouveaux moyens d’expression, par la voix de Jean-Yves le Gallou, ancien cadre du Front national, père du concept de « réinformation » et fondateur de la web télé « TV Libertés ». Selon lui, « les médias alternatifs sont les petits mammifères à la fin des dinosaures »24, parés pour survivre lorsque les gros tomberont sous leur propre poids.


Un nouveau venu de cette droite nationale numérique, le jeune essayiste ultraradical Adrien Abauzit (il souhaite pour sa part réhabiliter le maréchal Pétain, vaste programme), a théorisé cette nouvelle tendance façonnée sur Internet, qu’il nomme la « Nouvelle opinion publique ». Selon Abauzit, grâce à la toile, « les individus ont retrouvé des cadres sociaux qui leur ont fourni des logiciels intellectuels »25 dont ils se servent contre le pouvoir. Issue d’une forme inédite de conscientisation politique, cette nouvelle opinion publique « est une véritable force révolutionnaire », conclut-il. A droite comme à gauche pourtant, le travail métapolitique est constamment perturbé et ralenti par des clashs terribles entre dissidents, des engueulades et des scissions dans les cris et les grincements de dents. Mais ce qu’on lit alors immédiatement dans les commentaires, c’est que la base pourrait finalement se passer de la tête, et court-circuiter son élite auto-proclamée lorsque le temps sera venu. Ces héritiers putatifs des anciens clubs de 1789 n’ont pas nécessairement leur Voltaire ou leur Rousseau attitré. Pas d’intellectuel majeur qui fasse l’unanimité sur Internet, même si certaines figures comme l’écologiste radical Pierre Rabhi, l’homme qui veut faire « la révolution par la bêche », font l’objet d’une admiration sincère de tous les côtés du spectre numérique, mais plutôt une myriade d’intervenants qui doivent trouver leur public. Dans l’ensemble, chacun est amené à se faire son idée en piochant littéralement « à droite, à gauche », favorisant toutes les logiques « transcourant » qui font horreur aux partis classiques ainsi qu’aux antifascistes d’extrême-gauche, ceux qui mènent la chasse au « confusionnisme » et à tous les conspirationnismes.


Car on ne pouvait pas conclure ce chapitre sans évoquer un phénomène typiquement révolutionnaire, et que la toile illustre au-delà de toute mesure en ce début de XXIe siècle : la tendance au « complotisme ». Avant d’en évoquer plus longuement les affres, il nous faut préciser que, dans les comptes-rendus qui en sont faits, cet aspect de la toile éclipse trop souvent l’intelligence populaire qui pourtant s’étale à longueur de forums : celle qui choisit de se focaliser avant tout sur les problèmes majeurs que sont les mécanismes démocratiques, les problématiques écologiques, la question de la monnaie, et l’ensemble des sujets de fond que nous avons énumérés plus haut et qui feront l’objet de développements conséquents dans la troisième partie de cet ouvrage. Il n’en reste pas moins que la dénonciation de conspirations, qu’elles soient réelles, exagérées ou totalement fantasmées est devenue un sport universellement répandu sur la toile, et sa traque acharnée l’est tout autant.


Les théories communément qualifiées de « complotistes » constituent aujourd’hui une nouvelle forme de croyance, et l’une des plus pratiques puisque le complot est potentiellement partout où l’on souhaite le voir. Qu’elles fassent appel à des arguments parfaitement rationnels ou résolument surnaturels, ces théories nourrissent un insatiable appétit pour le soupçon qui s’est plus que jamais développé dans le public, et tout particulièrement chez les jeunes. L’Obs nous apprend qu’un bon quart d’entre eux y serait perméable26. Un public « généralement issu des quartiers populaires » mais pas seulement, et qui s’attacherait en priorité aux discours antisémites, catholiques conservateurs ou islamistes radicaux. Ces théories « apportent des réponses faciles pour comprendre un monde soumis à une complexification des processus de décisions politiques, économiques et sociales », est-il précisé. Citée par le magazine, la psychologue Véronique Campion-Vincent vient heureusement nuancer le propos, admettant que « les complots existent, ils font partie du pouvoir. Ce qui n’existe pas, c’est un complot général qui aurait pour seul objectif d’être maître du monde ». Ceci n’aura échappé à personne, et si certaines théories du complot sont en effet totalisantes, la plupart dénoncent un pays, une équipe dirigeante, ou un groupe d’intérêt particulier. Pour le sociologue Bertrand Vidal, si nombre de ces théories s’avèrent fantaisistes, leurs adeptes « ne sont pas des écervelés, bien au contraire. Il faut être éduqué pour adhérer à ces thèses extrêmement complexes. Elles évoquent des enjeux économiques cachés, des alliances entre différents groupes, des stratégies politiques internationales »27.


Le complotisme s’est répandu sur la toile via un certain nombre de sujets. L’événement fondateur, le premier de l’ère numérique à avoir fait l’objet d’un tel traitement, ce sont bien évidemment les attentats du 11 septembre 2001. La « complosphère » s’attaquera ensuite pêle-mêle aux supposées techniques américaines de géo-ingénierie (le projet Haarp et les très hypothétiques épandages clandestins connus sous le nom de « chemtrails »), aux grands rendez-vous de l’élite internationale (comme le groupe Bilderberg et la Commission Trilatérale, où sont présents des journalistes qui gardent pour eux ce qu’ils y entendent, favorisant la paranoïa générale), à la réalité du virus du Sida, à la domination du monde par une petite clique d’Illuminati ou par le réseau d’obligés de la puissante famille Rothschild, au soi-disant programme clé-en-main de l’élite gravé sur les Georgia Guidestones, au puçage RFID des individus ainsi qu’à tous les aspects du « transhumanisme », ou bien encore aux causes du déclenchement de toutes les guerres depuis au moins un siècle. Il lui arrive aussi parfois de mettre en doute jusqu’à la réalité du Moyen- ge, lorsqu’elle se pique de « récentisme », un courant pseudo-savant qui détient la palme de la théorie la plus farfelue et infondée qui soit, à égalité peut-être avec celle des extraterrestres reptiliens et de la lune creuse popularisée par l’anglais David Icke. À qui leur soutient qu’ils délirent, les « complotistes » rétorquent généralement que, s’il peut leur arriver de dériver dans des extrémités et des erreurs dont beaucoup reviennent par la suite, mieux valent à tout prendre ces questionnements incessants, cette vision jusqu’au-boutiste du doute cartésien, que le doux ronron des médias traditionnels. Le physicien Henri Poincaré, qui apparait lui-même au détour d’une théorie du complot dans laquelle Albert Einstein lui aurait tout piqué, déclarait justement que « douter de tout et tout croire sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir ».


Une sage réflexion qui invite l’observateur à la mesure, car certains conspirationnismes, ou en tout cas jugés comme tels, résistent diablement à l’analyse. Un demi-siècle plus tard, qui peut sérieusement soutenir que John-Fitzgerald Kennedy a été assassiné par la « balle magique » de Lee Harvey Oswald, et par celle-ci uniquement, sans aucun soutien extérieur d’aucune sorte ? Quel Américain oserait affirmer que le sort que JFK partage avec Abraham Lincoln et deux autres anciens locataires de la Maison blanche a systématiquement été le fait de détraqués isolés ? Les rumeurs d’espionnage généralisé venant des États-Unis ont d’abord été rangés dans la colonne « complotisme », avant que les révélations d’Edward Snowden et de Wikileaks ne viennent finalement les corroborer. Tout comme l’élaboration du Traité transatlantique entre l’Union européenne et les États-Unis, dénoncé avec raison depuis de nombreuses années par les soupçonneux de tous poils, tandis qu’il était nié en tant que théorie du complot jusqu’à ce que Barack Obama l’annonce officiellement en 2013. En Allemagne au temps du nazisme, déclarer qu’Hitler avait fait incendier le Reichstag pour consolider son pouvoir et éliminer les communistes était déjà une forme de complotisme, d’ailleurs sévèrement réprimée. On sait aujourd’hui ce qu’il faut en penser, au même titre que pour les « armées secrètes de l’OTAN », les réseaux Stay behind tapis dans toute l’Europe pendant la Guerre froide, et particulièrement Gladio en Italie, qui sont aujourd’hui abondamment documentés. Quant à ceux qui dénoncent le conspirationnisme derrière les accusations de collusion entre le complexe militaro-industriel, pharmaceutique ou bancaire et les gouvernements occidentaux, ils sont de toute évidence mal informés. Dans tous les recoins du web alternatif, des internautes sincères se défendent de leurs opinions décalées en déclinant chacun avec ses mots cette phrase type : « Où s’arrête la légitime interrogation citoyenne, et où commence le conspirationnisme ? ». Selon un sondage paru en 2013, plus de la moitié des Français étaient d’accord pour affirmer que « ce n’est pas le gouvernement qui gouverne la France, on ne sait pas en réalité qui tire les ficelles »28. A la question « quels groupes spécifiques sont susceptibles de tirer les ficelles ? », trois Français sur quatre, toutes tendances confondues, citaient en premier le monde de la finance.


Le gouvernement de Manuel Valls embrassa pourtant d’un regard rapide toutes ces interrogations, qu’elles soient nuancées ou outrancières, justifiées ou délirantes, et déclara tout de go qu’elles sont un problème public, une menace pour le bon fonctionnement de la démocratie. Dans la foulée de l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, rédigea à la demande du gouvernement et du think tank qu’on appelle la Fondation Jean Jaurès une étude qui décrit l’émergence d’un véritable « contre-espace public » en se focalisant spécifiquement sur la question de l’antisémitisme et les « stars » de l’Internet dissident français qui en sont hautement suspectées, qu’il s’agisse de l’essayiste Alain Soral, de l’humoriste Dieudonné ou de Thierry Meyssan, le pionnier des théories sur les attentats des tours jumelles du World Trade Center29. De son côté, la Miviludes, organisme public chargé de la lutte contre les sectes, s’intéresse au phénomène Illuminati, décryptant un « mouvement de fond » en train d’émerger puisque désormais un Français sur deux connaît le terme, tandis qu’un sur cinq serait convaincu de la conjuration de ce petit groupe parvenu aux marches les plus élevées de la franc-maçonnerie30. Une théorie que même l’écrivain René Guénon, pourtant régulièrement cité par les dissidents les plus radicaux, dénonçait en son temps comme un mythe.


On notera au passage que ceux qui font le plus l’objet de l’accusation de complotisme prennent bien garde d’utiliser le terme de « complot » dans leurs productions. Pierre Hillard, docteur en sciences politiques et essayiste pourfendeur du « mondialisme », l’un des premiers à avoir dénoncé l’imminence du Traité transatlantique et la stratégie américaine de remodelage du Moyen-Orient, choisit par exemple de parler d’une certaine « discrétion de la part des gens qui nous mènent ». Quant au sulfureux Alain Soral, il préfère évoquer un entrelacs de « réseaux » qui partagent par intermittence des intérêts communs, plutôt que des complots en bonne et due forme. François Asselineau, pour sa part, souvent rangé à son corps défendant dans la catégorie « complotisme » pour sa croisade anti-Bruxelles pourtant largement documentée, invoque l’héritage des Lumières : « Rien ne doit être accepté comme vrai qui ne soit passé au crible de la raison », rappelle-t-il régulièrement. Il dit faire peu de cas des secrets d’alcôve aux plus hauts sommets du pouvoir européen et mondial puisque, comme l’indique l’un de ses tracts, « peu importe qui tire les ficelles, nous voulons les couper ».


Beaucoup de personnes jugées très respectables n’ont pas ces pudeurs linguistiques. La liste est longue en effet des hommes politiques qui ont explicitement dénoncé un « complot », le plus souvent contre leur propre personne. On voit toujours les choses différemment lorsqu’il s’agit de soi. De DSK à Silvio Berlusconi, de Jean-Noël Guérini à Georges Tron, d’Eric Woerth à Laurence Parisot, de François Fillon à Nicolas Sarkozy en passant par Thierry le Paon et Emmanuelle Cosse, tous ont fait mention d’un ou plusieurs « complots ». Ils souscriraient sans doute sans hésiter aux mots d’Alex Pound, un journaliste anglais qui écrivit récemment dans le Daily Telegraph que « les vrais complots ne ressemblent pas à X-files, mais plutôt aux romans de John le Carré »31. Pound faisait alors explicitement référence, dans un journal respecté et à large diffusion, à « la crise bancaire orchestrée et impunie », « la corruption à la Fifa » ainsi que le sujet extrêmement grave et délicat de la « pédophilie d’élite ». Frédéric Lordon, de son côté, appelle chacun à la sagesse, par l’élaboration d’« une pensée non complotiste des complots, quand ils existent », en citant notamment la capture de l’État régulateur par les banques, les décisions prises dans le secret du groupe Bilderberg et celles de la Commission Trilatérale. S’il faut savoir reconnaître certaines conspirations à différents niveaux (de la petite machination entre collègues jusqu’aux plus hautes sphères de l’État et des industriels), il faut selon lui concomitamment « refuser de faire du complot le schème explicatif unique de tous les faits sociaux ». Ces derniers doivent en effet plus à la force des structures qu’à l’action délibérément nocive d’hypothétiques agents du mal. Fait social à son tour, le conspirationnisme est « un symptôme politique de la dépossession », et sa dénonciation par « des arguments psychopathologiques bidons » n’est qu’une disqualification sans motif valable, qui ne fait qu’exciter encore plus les exclus du débat public, « une population qui ne désarme pas de comprendre ce qui lui arrive, mais qui s’en voit systématiquement refuser les moyens »32.


Dans cet article écrit pour Le Monde Diplomatique, le philosophe-économiste fait mention des débats frénétiques qui agitent l’Internet autour de la question monétaire, et tout particulièrement les discussions houleuses autour de la « loi de 1973 », qui concernent l’indépendance de la Banque de France et les modalités d’émission de la monnaie. Depuis plusieurs années, ces joutes savantes mêlent parfaits quidams, amateurs éclairés et spécialistes de la question dans un phénoménal « exercice collectif de pensée qui vaut en soi bien mieux que toutes ses imperfections, avec production kilométrique de textes, lancements de sites ou de blogs, controverses documentées en tous sens, etc. ». De quoi remplir plusieurs tomes bien épais, pour ce seul sujet pourtant technique et de prime abord plus que rébarbatif, que nous aborderons en détail dans une prochaine partie.


L’Internet a lancé un défi aux médias traditionnels, qui se sont jusqu’à présent révélés incapables de le relever, s’abîmant tout au plus dans un suivisme très sélectif qui ne leur fait pas honneur, notamment lorsqu’ils choisissent de mettre en avant les pires niaiseries du net ou ses dérives les plus excessives, en occultant les sujets qui démontrent l’intelligence et le bon sens des internautes Français. Dernièrement, on l’a vu, ils ont adopté une stratégie audacieuse, regroupant sans vergogne le bon grain et l’ivraie sous le vocable abusif de « fake news », un terme adopté collégialement depuis que les médias se sont sentis dépossédés de leur pouvoir de faire une élection, à l’occasion de celle de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Dans les mois qui suivirent cet événement inattendu, trente-sept médias français et internationaux se joignirent à Google afin d’inaugurer le site mutualisé « Crosscheck », version mondiale du très critiquable « Decodex » mis en place par Le Monde pour la France, tandis que Youtube sanctionnait ses producteurs de contenu jugé incorrect en démonétisant leurs vidéos et en les faisant disparaître du fil de contenu proposé. Facebook, de son côté, suspecté d’abriter en son sein des débats trop dangereux lancés sur la base d’informations qui la plupart du temps proviennent en réalité de la grande presse, a lancé un programme intitulé « News Integrity Initiative » doté de quatorze millions de dollars et destiné à maîtriser l’information parvenant à ses utilisateurs. Il emploie pour se faire les effectifs de journalistes de « grandes maisons » comme Le Monde, qui en sont réduits au rôle humiliant de policiers dénonciateurs sur les réseaux sociaux.


Il n’en reste pas moins que l’activisme virtuel, aussi complexe et fécond qu’il soit et surtout s’il se prétend révolutionnaire, doit à un moment ou à un autre prendre forme dans le réel, se matérialiser par des actions concrètes. Sur ce plan aussi, la France affronte une grave crise de la médiation, sous la forme cette fois de l’action collective appuyée sur les syndicats. Les nouveaux mouvements sociaux débordent régulièrement ces organisations de plus en plus étroites et de moins en moins stables qui semblent se révéler, à l’usage des dernières décennies, un obstacle plutôt qu’un atout des luttes sociales.


Notes du chapitre 4.a
1 Sondage Ipsos pour Le Monde, janvier 2014.
2 L’Enracinement, Simone Weil, Folio Essais, 1990 (1943).
3 « Recul historique de la durée d’écoute à la télévision », Les Echos, 21 mai 2014.
4 La fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, Edward Herman et Noam Chomsky, Agone, 2008.
5 Propaganda, Edward Bernays, Zones La Découverte, 2007 (1928).
6 Daniel Schneidermann, préface à La machine à influencer, Brooke Gladstone et Josh Neufeld, Editions Ça et Là, 2014.
7 Cité in Circus Politicus, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 2012.
8 Panégyrique, Guy Debord, Gérard Lebovici, 1989.
9 Renaud Lambert in Economistes à gages (collectif), Les Liens qui Libèrent, 2013.
10 Brooke Gladstone et Josh Neufeld, op. cit.
11 La révolte des élites, Christopher Lasch, Champs Flammarion, 2007.
12 Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Raisons d’Agir, 2005.
13 Vive la corévolution !, Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot, Manifestô, 2013.
14 Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo, La Fabrique, 2013.
15 À nos amis, Comité invisible, La Fabrique, 2014.
16 « The Majority Illusion in Social Networks », étude publiée le 9 juin 2015 dans la MIT Technology Review par Kristina Lerman, Xiaoran Yan et Xin-Zeng Wu.
17 Dans la tête des insurgés, Hugues Esquerre, Editions du Rocher, 2013.
18 Jacques Attali, « La nouvelle économie est par nature anticapitaliste », Libération, 5 mai 2000.
19 Psychologie des foules, Gustave Le Bon, Alcan, 1895.
20 L’Illusion populiste, Pierre-André Taguieff, Flammarion, 2002.
21 L’art de la révolte, Geoffroy de Lagasnerie, Fayard, 2015.
22 Cité par Brooke Gladstone et Josh Neufeld, op. cit.
23 LeMonde.fr, les Décodeurs, « Europhiles et eurosceptiques, le web européen se divise-t-il en deux ? », 21 mars 2014.
24 Cité par Adrien Sénécat, « Wikistrike, Quenel +, TV Libertés : dans la nébuleuse des sites de réinformation », L’Express, 3 décembre 2014.
25 Adrien Abauzit, conférence « La Nouvelle opinion publique », YouTube.
26 Nouvelobs.com, « Les jeunes de plus en plus séduits par la théorie du complot », 21 mai 2014.
27 Bertrand Vidal, « Illuminati et autres théories du complot : pourquoi ces croyances ont-elles autant de succès ? », FranceTVinfo.fr, 22 juin 2014.
28 Sondage OpinionWay, mai 2013, repris par Le Monde et Le Point.
29 Rudy Reichstadt et la Fondation Jean Jaurès, « Conspirationnisme, état des lieux », mars 2015.
30 Etude Ipsos pour Fleuve Editions, mai 2014.
31 « Perhaps the world’s conspiracy theorists have been right all along », Alex Pound, The Daily Telegraph, 15 juin 2015.
32 Frédéric Lordon, « Conspirationnisme, la paille et la poutre », Le Monde Diplomatique, août 2012.

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