Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 7 – Libéralisme(s)

« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé
et le courage de changer ce qui peut l’être,
mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. »
Marc-Aurèle


Si le progrès a pu prendre plusieurs visages au cours des siècles précédents, il s’incarne désormais totalement dans le libéralisme. Chaque avancée libérale, loin d’être « conservatrice » ou « réactionnaire », est présentée comme un progrès humain par l’actuelle classe dominante. En retour, les progrès réels, comme les découvertes scientifiques majeures, sont imperturbablement happés autant qu’ils sont provoqués par le principe libéral. Ce dernier fait totalement corps avec son époque et semble indéboulonnable. Courant de pensée philosophique et politique né en Grande-Bretagne au XVIIe siècle, le libéralisme prendra son essor mondial via les révolutions bourgeoises du siècle suivant, se doublant d’un corpus à visée scientifique dans le domaine économique. Une panoplie complète, revue et corrigée au fil du temps, perfectionnée sur certains points tandis qu’elle était avilie sur d’autres. Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, qui verra les essais cliniques puis la généralisation d’une version jusqu’au-boutiste du libéralisme, complété pour l’occasion des préfixes ultra ou néo. Des artifices sémantiques qui tentent de cacher derrière un fard de modernité le retour au laissez-faire en vogue au XIXe siècle, celui qui encouragea contre lui le développement du marxisme. Mais si les principes originels réalistes et modérés du libéralisme avaient petit à petit réuni autour d’eux un large consensus en France comme dans le reste du monde développé, le néolibéralisme, avec sa prétention à incarner « la fin de l’Histoire » – littéralement, on vient de le voir, le cul-de-sac du progressisme – fait aujourd’hui l’objet d’une vive opposition dans toutes les couches de nos sociétés. Ses fondements économiques sont depuis longtemps remis en cause mais, dans l’effervescence de nos temps troublés, les principes politiques n’échappent pas non plus à l’inventaire. Se débattant dans une crise qui n’en finit pas, les peuples en viennent à considérer que les règles du jeu sont truquées ; alors ils cherchent à comprendre, ou plutôt à se souvenir d’où viennent ces règles. En 1932, l’écrivain Paul Nizan déplorait déjà le triomphe idéologique total du capitalisme libéral. « Quand les idées bourgeoises furent regardées comme les productions d’une raison éternelle, écrivait-il, quand elles eurent perdu le caractère chancelant d’une production historique, elles eurent alors la plus grande chance de survivre et de résister aux assauts »1. Une nouvelle hégémonie culturelle avait fini par prendre la place de la précédente, ouvrant un nouvel âge du capitalisme qui porte encore aujourd’hui cette « raison éternelle » en étendard, matérialisée dans la justification scientifique que la théorie économique dite « néoclassique » entendait apporter au libéralisme politique, en mettant ses grandes idées en équations.


Le libéralisme comme principe politique paraît effectivement éternel. Nul ne sait s’il l’est réellement, mais en revanche, la version économiquement débridée qui a cours actuellement va à l’évidence bientôt dépasser sa date de péremption. Trop de dégâts ont été faits, certains irréparables, dans la nature et les territoires, dans les cœurs et dans les esprits. À commencer par ce que Jean-Claude Michéa appelle le « paradoxe de Midas » : la croissance du capitalisme libéral, écrit-il, « ne peut se développer au-delà d’un certain seuil sans détruire du même mouvement ses propres conditions de possibilités écologiques et culturelles »2. On sait en effet que le capitalisme, particulièrement dans sa version turbo, hypothèque son environnement par son besoin vital d’une extension potentiellement infinie de la consommation alors que les ressources nécessaires à cette dernière sont très nettement finies ; mais il met aussi en danger, comme l’avait noté le philosophe Cornélius Castoriadis dans les années 1970, les « types anthropologiques » dont il a hérité des époques précédentes, qu’il n’aurait pu créer lui-même et qui ont permis son développement : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, des employés avec une conscience professionnelle ou des éducateurs passionnés. Le principe de liberté poussé au-delà du raisonnable prémunit en effet contre tout type d’attache, qu’elle soit affective ou professionnelle.


Face à la fuite en avant libérale, certains considèrent que les principes libéraux étaient viciés dès le départ. C’est le cas notamment de Jean-Claude Michéa, qui s’applique à démontrer dans sa lecture des philosophes anglais du XVIIe siècle « l’antihumanisme originel des Modernes ». Ces philosophes ont accompagné l’édification d’une « société du moindre mal » neutre dans ses principes, la seule capable selon eux de rendre à nouveau possible une cohabitation polie entre ennemis intimes, dans des nations européennes ravagées par un siècle de guerres de religion. Leur volonté de s’accommoder des vices, voire de s’en servir cyniquement dans l’espoir de bâtir une société meilleure est, selon Michéa, un grave contresens. Dans le meilleur des cas, c’est un « pessimisme de l’intelligence » qu’il situe à l’opposé de son idéal d’une « décence commune » basée sur le « code moral des gens ordinaires », qu’il théorise à la suite de Georges Orwell pour en faire la clé de voûte d’un humanisme basé sur la logique du don et du contre-don. À la tentation de l’égoïsme, empruntée à l’univers mental de la petite enfance, il oppose en effet comme fondement de la sociabilité « la triple obligation de donner, recevoir et rendre », reprise à l’anthropologue Marcel Mauss. Les individus demeurent libres, mais c’est le cycle de la relation (au niveau interindividuel et non communautaire) qui prime alors collectivement. Face à la linéarité simpliste du progrès libéral, Michéa réhabilite une vision dialectique de l’histoire, dans laquelle les deux faces de la même médaille libérale, la politique et l’économique, séduisent alternativement une gauche assoiffée de libertés sociétales et une droite jamais repue de libertés économiques, chacune maudissant les conquêtes de l’autre mais s’en accommodant en vue de l’approfondissement des siennes3, conduisant l’attelage à ce cul-de-sac sur lequel vient buter l’Histoire.


Car si le communisme s’était frontalement attaqué au principe démocratique, et avait été en conséquence combattu et vaincu, c’est aujourd’hui le capitalisme qui a pris le relais en la matière et semble en passe de porter le coup fatal à la démocratie. Le gouvernement du peuple par le peuple est, on l’a vu, une idée qui n’est hélas plus assez moderne pour les élites. Le libéralisme libertaire l’a remplacé


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

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