Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 8 – La nation, qu’on le veuille ou non

« La France est le seul pays au monde où l’on n’apprend pas à aimer la France. »
Milan Kundera


À ce stade de notre réflexion, le temps est venu de s’attaquer de front à la question de la nation, à l’occasion de sa réapparition appuyée dans le débat politique après plusieurs décennies d’éclipses. Car le mouvement de l’Histoire semblait à première vue aller vers une échelle toujours plus large : le triomphe des nations-continents que sont les États-Unis ou la Chine ainsi que l’exemple de la construction européenne ne contredisent pas ce qui semble aller de soi, et c’est donc tout naturellement que beaucoup de « progressistes » se considèrent déjà comme appartenant à la planète entière, cette nation universelle qui n’est finalement que l’étape d’après. Ils affirment avec bienveillance leur identité de citoyens du monde, sans toutefois demander à leurs nouveaux concitoyens ce qu’ils en pensent, et lâchant en quelque sorte la proie pour l’ombre, ils le font avant même de pouvoir envisager l’exercice d’une quelconque souveraineté mondiale. Le progressisme en tant que courant général de pensée étant remis en question sur nombre de ses aspects, l’internationalisme abstrait qui en est l’un des piliers principaux et qui sied si bien au libre-échange généralisé est en train, lui aussi, d’être jeté avec l’eau du bain. Face à la crise, et contrairement à ce qui a tant été promis, les problèmes posés par le néolibéralisme mondialisé semblent ne pas pouvoir être résolus à l’échelle globale, par de grands sommets internationaux qui ne font toujours que conforter la mondialisation sauvage. Du côté de l’opposition altermondialiste, la tentative de créer des contre-sommets ne s’est pas révélée autrement concluante, en dépit de plus d’une décennie d’essais répétés. Une partie importante de la gauche radicale admet désormais que les conditions premières de toute reprise en main ne peuvent être que nationales, car c’est à cette échelle que résiderait finalement le plus grand potentiel démocratique. Quant à la menace « fasciste » ou prétendue telle, elle est bien plus souvent agitée pour masquer des trahisons politiques et détourner des colères que pour signaler en toute bonne foi la potentialité d’un véritable danger mortel.


Pour s’en convaincre une fois pour toute, il faudrait d’abord en finir avec les amalgames excessifs entre la nation et la race, du moins pour ce qui concerne la France. À l’origine, les « nations » de la Bible désignent des peuples de taille réduite, si on les compare à ceux qui recouvrent aujourd’hui notre planète surpeuplée. Elles font référence à des communautés de naissance, sortes de familles élargies, génétiquement puis métaphoriquement, avec chacune ses dieux et ses grands patriarches. Une famille, mais on pourrait aussi tout aussi bien dire une race, au sens ancien du mot qui désignait couramment une lignée. Longtemps, « race » et foi furent les dénominateurs communs des nations en formation, bien plus que la langue, d’ailleurs, jusqu’aux environs du XVIe siècle. Avec les guerres de religion, les frères s’opposant aux frères, le moment arrive fatalement où la nation finit par s’émanciper de la spiritualité et où par conséquent, comme l’écrivait à l’époque Michel de l’Hospital, « l’excommunié ne laisse d’être citoyen ». La nation française, première du genre à cette échelle sous la direction de ses rois, donnera aussi à la nation sa définition moderne, républicaine, en 1789, puis sera à l’origine d’une déferlante nationale-libérale dans toute l’Europe en 1848. Cette nation-là était arrivée à s’extraire du piège inextricable du différentialisme, à se situer « par-dessus et à la place des conflits religieux ou ethniques », comme l’explique notamment l’essayiste Eric Werner1. Le pays des bruns, des blonds, des roux, des petits, des grands, des mats et des clairs affichait de lui-même sur les visages de ses habitants son éternelle position géographique de carrefour, au croisement des influences celtes, nordiques, slaves et méditerranéennes présentes sur le vaste continent. Et de fait, même si certains d’entre eux ont pu à l’expérience se révéler racistes, parfois même cruellement, la « race » n’a jamais vraiment fait partie des préoccupations principales des Français. Dans une conférence donnée en 1882, en pleine épopée coloniale, Ernest Renan expliquait déjà qu’il ne pouvait y avoir de définition raciale de la nation car « l’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie ». Aujourd’hui moins que jamais, sauf peut-être dans l’esprit embrumé de quelques jeunes identitaires, l’idée de nation française n’est définitivement associée à une race. Elle est historiquement ouverte sur l’étranger comme l’ont montré les Anglais, les Italiens, les Belges ou les Suisses qui ont contribué à écrire son histoire politique et culturelle au fil des siècles, et bien plus encore aujourd’hui pour ce qui concerne d’autres continents. On peut alors affirmer sans risque avec Michel Onfray que « si une majorité de Français sont souverainistes, cela n’implique pas qu’ils soient xénophobes »2.


En dernière analyse, tout le monde ou presque se situe quelque part entre la définition dite « de droite » de la nation, le produit d’une langue commune et d’un héritage façonné par l’Histoire, et celle « de gauche », qui se concentre exclusivement sur le contrat républicain. Ernest Renan était parvenu à conjuguer les deux versants dans une seule définition (le fameux « plébiscite de tous les jours »). Un siècle plus tôt, déjà, une grande révolution les avait fait coexister, chassant des nobles qui s’étaient, selon le mot de Sieyès, mis d’eux-mêmes « hors de la nation » en prétendant n’avoir pas le même sang que le peuple, tandis qu’elle prouvait dans le même temps qu’il était possible d’hériter d’une histoire sans avoir nécessairement dans les veines le sang des grands anciens. Avec Renan puis Marc Bloch, il deviendra possible de fonder son patriotisme sur le rejet révolutionnaire de l’Ancien régime tout en héritant de Versailles.


On notera en passant que ceux de nos compatriotes qui brocardent le fait national et imaginent tout de même une nouvelle révolution – française ou mondiale – ne peuvent s’empêcher de le faire à la française. Le fait qu’ils participent à la communication mondiale n’implique pas, selon le mot de Pierre Manent, qu’ils parviennent à réellement y faire communauté…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *