Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 9 – État, douanes, dette et monnaie

« En vérité, le but de l’État, c’est la liberté. »
Spinoza


En elle-même, la nation est évanescente, elle n’est qu’une projection fragile émanant des âmes et des cœurs. Aussi chaleureuse qu’elle se montre, elle doit, pour parvenir à actionner le réel, se faire cocon pour le plus froid des monstres froids, l’État. À elle de le mater, d’arriver pour le moins à contenir les excès et les dérives inévitables de toute grande organisation administrant d’un seul mouvement le destin de millions d’individus. La nation, autrement dit le peuple, est en charge de la bonne marche de son propre État, qui ne pioche ses fonctionnaires nulle part ailleurs qu’en son sein. Par ses actions quotidiennes, par son vote, par sa volonté de s’impliquer dans le cours des événements, chaque population est en quelque sorte comptable de son propre État, ce golem sorti d’elle-même. Une créature qui sait se montrer incroyablement rigide, butée et dogmatique, autant qu’elle peut s’avérer généreuse et respectueuse des droits de chacun. L’État, s’il est dirigé vers l’objectif d’une prospérité soutenable par des équipes conscientes de leur rôle historique et imprégnées de leur récit national et des valeurs positives qui s’en dégagent, se révèle un atout irremplaçable pour sa population. Dans le domaine économique notamment, les armes dont la France disposait lui ont été peu à peu retirées depuis son entrée dans le marché commun européen : douanes, gestion souveraine du péril de la dette et indépendance monétaire, autant de questions qui ne sont plus abordées dans les cercles dirigeants car elles ont été tranchées une fois pour toutes. Leur retour appuyé par les marges, aujourd’hui presque totalement acquis – si l’on exclue les syndicats qui appuient pour l’essentiel l’opinion orthodoxe en la matière –, se heurte au mur de l’indifférence de la part de pouvoirs publics qui restent infatigablement sourds à ces débats de bonne tenue, menés par des intellectuels reconnus. Une chose reste cependant certaine : l’État n’a pas encore été définitivement relégué, comme le prévoyait Engels, « au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».


Commençons par la question douanière. Ce qu’on appelle le protectionnisme, la taxation par l’État des importations de biens et services en provenance de l’extérieur, s’oppose au libre-échange intégral face auquel il a pour l’heure perdu la partie, puisque ce dernier est aujourd’hui imposé par les traités européens. Cette domination est tout sauf inédite. Aussi loin que l’histoire du capitalisme nous l’enseigne, le commerce mondial a toujours vécu des phases de protection aiguë et d’autres d’ouverture très large. Celle que nous expérimentons aujourd’hui n’est pas la première à avoir atteint pareille ampleur, puisqu’on peut sans peine la comparer à la période entamée en Europe sous le Second Empire vers 1860 et qui s’achèvera par le tarif allemand de 1879 suivi, en France, des fameux « tarifs Méline ». Dans l’intervalle, en 1873, la première grande crise financière systémique moderne avait frappé le monde développé, ralentissant pendant de longues années le développement des économies européennes. Jusqu’au retour en force des protections douanières à la fin du siècle. Les partisans français du libre-échange raillent souvent les tarifs Méline, imposés en 1892 par un homme politique soucieux de défendre les intérêts agricoles de son pays. Il entendait « retourner à la terre », et se souciait peu d’une industrie dont c’était pourtant le tour. Aujourd’hui, ceux qui veulent sauver ce qui peut encore l’être et amorcer la réindustrialisation du pays en instaurant des protections douanières sont dénoncés par leurs adversaires comme des descendants de Méline, des passéistes qui ratent le train des « services » pour tenter vainement de réanimer un secteur industriel irrémédiablement condamné. Il y a un siècle pourtant, comme l’a découvert l’économiste Paul Bairoch, et contre toute attente si l’on suit les doctrinaires néolibéraux, ces années placées sous le signe de la protection sont celles où le commerce s’est le plus développé, alors qu’il avait faibli, ainsi que la croissance européenne, sous le précédent règne libre-échangiste. La véritable valeur venant de la production et non de la transaction, chaque pays ayant retrouvé son dynamisme interne était prêt à se projeter sur les marchés extérieurs et multipliait en réalité les échanges1.


De force d’appoint pour la croissance propre à chaque pays, le commerce international fut alors un peu trop rapidement pris pour le moteur de celle-ci et l’on décida, au mépris des précédentes expériences, d’abaisser de nouveau les barrières douanières en Europe. Au début du XXe siècle, le constat était pourtant clair : les grandes nations développées avaient vu leur industrie décoller grâce à des protections solides. Qu’il s’agisse des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne ou du Japon, ce dernier pratiquant toujours aujourd’hui le cloisonnement douanier avec la même vigueur. Mais les États occidentaux ont, selon l’expression consacrée, retiré l’échelle derrière eux, en imposant au monde à partir de 1945 un abaissement progressif et généralisé des bannières douanières, sous l’impulsion des États-Unis qui étaient jusqu’alors le pays le plus protectionniste de la planète


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais le chapitre suivant est disponible sur ce blog)

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