Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 10 – Autonomie et communs

« Dans la nature, le lion ne prélève pas au-delà de ce qui lui est nécessaire.
Il n’a pas d’entrepôt ni de banque d’antilopes. »
Pierre Rabhi


Le poète portugais Fernando Pessoa faisait dire à son Banquier anarchiste que deux choix, et deux seuls, se présentaient à tout révolutionnaire conséquent, qui souhaite agir de lui-même en attendant l’hypothétique grand soir. Tout d’abord se fondre dans le système, pour éventuellement le corrompre de l’intérieur, mais en tout cas monter le plus haut possible et s’en mettre plein les poches afin de conquérir pour une personne au moins, soi-même, la liberté tant recherchée – un plan de route appliqué à la lettre par la fine fleur de la génération 68. L’unique alternative cohérente, selon notre banquier imaginaire qui, on l’aura compris, s’est bien gardé de la choisir, c’est de mettre sa vie au bout de ses idées par la fuite à la campagne, le repli stratégique, la désertion d’un système dont les rouages si écrasants commandent à qui souhaite s’en extraire de tomber dans l’excès inverse : l’ascèse paysanne, loin des affres de la vie citadine et de la course folle du progrès. Une auto-exclusion potentiellement définitive qui n’est aux yeux du personnage de Pessoa qu’une dérobade, nullement un combat contre les « fictions sociales » que le révolutionnaire prétend faire disparaître. Ce texte écrit il y a bientôt un siècle résonne encore aujourd’hui, dans un monde bien plus suffocant qu’à l’époque. Et si les intellectuels radicaux restent sceptiques, considérant que cette « résistance à distance », selon le mot du philosophe Slavoj Žižek, n’en est pas réellement une, le fait est qu’un mouvement est en train de naître.


Un mouvement désordonné et sporadique, disséminé au creux des vallées ou à flanc de colline, mais qui en dit suffisamment long sur cette fatigue de la modernité qui touche des pans entiers de la population française. Avec le repli comme solution dernière pour ne plus prendre part à la fuite en avant générale, le refus de collaborer à un système à bout de souffle, un pas de côté prudent pour le regarder s’effondrer et s’abriter le plus loin possible des débris de sa chute. Si c’est une lutte, elle est effectivement indirecte, et menée depuis l’extérieur, cette périphérie des grandes métropoles qui a disparu des écrans radar pour le plus grand bonheur de ceux qui souhaitent s’y faire oublier. La France ne fait pas exception. Elle suit notamment l’exemple des « débranchés » américains, ceux qui se sont volontairement mis off the grid.


Cette volonté de quitter la ville vient bien souvent d’une perspective politique entravée. Une fois que l’espoir d’un changement conséquent de société s’est envolé chez un individu – chez certains, il n’est même jamais né –, le pessimisme de l’intelligence ramène ce dernier à sa condition de pion d’un système dont il ne veut plus. Parfois, la seule solution envisageable pour apaiser la dissonance cognitive qui s’impose entre l’idéal et la réalité vécue, lorsque la stratégie de l’infiltré choisie par le banquier de Pessoa s’avère intenable pour cause de manque d’ambition ou de cynisme, est de mettre ses actes en accord avec ses idées, de manière radicale s’il le faut. C’est la vie elle-même qui devient alors une modalité de la « lutte ». Chacune offrant un visage singulier, c’est du tableau d’ensemble que se dégagent les grandes lignes de cette tendance émergente et particulièrement inattendue qui amène des milliers de jeunes à se désintéresser de la société moderne et de son mouvement perpétuel et frénétique, pourtant conçu spécialement pour eux. On assiste peut-être avec un siècle de retard à la concrétisation de l’idéal « personnaliste » du philosophe Bernard Charbonneau qui prônait, par le retour à la terre, la constitution d’une contre-société à même de résister au triomphe de l’ère industrielle et de ses rythmes épileptiques. Comme aimaient à le dire Charbonneau et son ami Jacques Ellul, cette volonté de sauter du train en marche faisait des personnalistes des « révolutionnaires malgré eux », acteurs d’une non moins véritable « révolution de civilisation contre la grande usine, la grande ville, l’État totalitaire ». Les deux philosophes prenaient d’ailleurs bien garde d’exalter une quelconque « mystique de la nature, du corps et de l’effort » dans leur esquisse d’un nouveau rapport à la nature. Ce dernier devait s’épanouir « par-delà l’idée du bon sauvage et du retour à la terre réactionnaire de droite, ou de l’organisation des loisirs à gauche ». Déserter donc, avant tout pour vivre une vie moins artificielle, libérée du pesant idéal bourgeois de la sécurité et du confort, dont il s’agirait plutôt d’attendre calmement la fin tristement programmée. Une aventure comme celle-ci ne se vit pas par procuration, et l’implication personnelle y est même essentielle : « Il faut que nous incarnions la doctrine », répétait Charbonneau, car celle-ci ne saurait se suffire à elle-même. Ce grand plongeon…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

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