Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 6 – Que faire du progrès ?

« Quand être absolument moderne est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran,
ce que l’honnête esclave craint par-dessus tout, c’est qu’on puisse le soupçonner d’être passéiste. »
Guy Debord


Parmi les idées qui ont pu naître ou trouver un second souffle depuis la chute du communisme, et qui constituent les denrées intellectuelles disponibles à l’usage de futurs révolutionnaires, beaucoup remettent en cause le principe du progrès comme dogme intangible de nos civilisations modernes. Bien entendu, si personne ne songe à refuser le progrès proprement dit en matière de communication par Internet, de recherche médicale ou de conquête spatiale, c’est son culte en tant qu’idéologie qui semble avoir pris un coup dans l’aile. En tant que totalité conceptuelle, il s’était déjà fracassé sur le « progrès » des tueries de masse à Verdun, Auschwitz et Hiroshima, dans ce XXe siècle riche de tant d’épouvantables nouveautés. La notion de progression temporelle reste bien évidemment le socle essentiel des grandes épopées humaines, les trois religions monothéistes ayant été rythmées par les révélations successives faites aux différents prophètes dans l’attente d’une fin dernière, s’opposant en cela à la conception cyclique de l’Histoire que se faisaient les Grecs et les peuples d’Asie. Elle fonde aussi, bien entendu, le positivisme scientifique sur lequel s’appuient à la fois le libéralisme et le socialisme. Chacun de ces grands courants de pensée a donné un sens à l’histoire et put aisément par la suite, prétendant en être le dépositaire unique, développer selon les circonstances des tendances sectaires ou autoritaires. Il est par conséquent logique que la critique moderne du progrès en tant que concept central et moteur de l’histoire naisse à la concomitance de deux phénomènes historiques : la montée des totalitarismes et l’ère de l’industrialisation de masse.


Dans les années 1930, le philosophe Bernard Charbonneau faisait déjà le procès de l’industrialisme, qu’il nommait « progressisme » puisque le progrès n’était déjà plus selon lui qu’un catalogue de mythes, tous plus ou moins liés à l’essor de l’industrie. Une croissance purement numéraire, qui s’avérait selon lui incarner en dernière instance la seule véritable « mystique subconsciente » du Progrès. On avait à l’époque couramment tendance à croire que le développement des machines apporterait la liberté, individuelle et collective, sans réaliser pleinement que « la technique en elle-même ne sert que la puissance », car le même métal dans la même machine peut devenir canon ou bien charrue. En toute logique et d’un seul mouvement, le progrès industriel avait été adopté comme principe cardinal par les libéraux, les communistes et les fascistes. Or, pour Charbonneau comme pour tous les humanistes, le vrai progrès devrait être recherché dans l’autonomie plutôt que dans la puissance. Cette première « critique progressiste du progrès » s’attaquait directement à ce qu’elle considérait comme l’unique source du problème, « la loi du progrès : l’argent ». Dès 1936, ce pionnier de l’écologie politique anticipait les décroissants et leur proposait un objectif plus qu’ambitieux : « C’est l’idéologie du Progrès qui nous tue, affirmait-il, et c’est contre cette idéologie, pour une reprise en main de la civilisation actuelle, que la Révolution sera faite »1.


Si Bernard Charbonneau fait explicitement le deuil du « progrès » au sens moderne, comme une flèche tirée vers l’avenir, le destin qu’il réserve à la « réaction » n’a pas le mérite d’être aussi clair. Si le mythe du progrès et son culte de l’argent créent selon lui « un état d’esprit réactionnaire », il ne manque pas de souligner que « toute révolution est aussi une réaction, une négation de certains progrès accomplis par la société adverse »2. Une saine réaction cette fois, enclenchée par « le déchaînement de la logique de la raison », lorsque cette dernière veut bien se manifester. Loin de tout schéma simpliste, voilà donc la « réaction » dans les deux camps. Le paradoxe n’est qu’apparent, car un réactionnaire refuse par définition un présent qui ne lui convient pas, ce qui est l’une des caractéristiques importantes de tout révolutionnaire. Le réactionnaire souhaite un certain retour en arrière par rapport à l’existant, tandis que le « conservateur », au contraire, souhaite maintenir l’existant. On s’aperçoit facilement que la plupart des individus sont « réactionnaires » sur certains sujets, « conservateurs » sur d’autres, tout en étant, pour l’essentiel, tout à fait « progressistes ».


L’utilisation de ces catégories dans le débat public est devenue une grave source de confusion. Si ces définitions restent valables aujourd’hui, le monde a tourné autour d’elles, et la configuration idéologique générale n’est plus la même qu’au XIXe siècle lorsque, compliments ou anathèmes, ils furent forgés dans les querelles républicaines et monarchistes, religieuses et laïques


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage)

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