Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 1 – C’est quoi déjà une révolution ?

« L’insurrection est sacrée si l’État vient à manquer à son devoir. »
John Locke



S’aventurer à parler de révolution, c’est sans doute évoquer le phénomène social et politique le plus complexe et le plus intense qui soit. Qui peut rester indifférent à l’évocation du mystère de ces grands bouleversements qui, en l’espace d’une journée ou d’une semaine, vont concentrer dans l’enchevêtrement de leurs trames et soubassements autant d’amour et de ressentiment, autant de haine et d’espoir, de courage et de lâcheté ? Ces bouffées de chaleur où se jouent le sort d’une nation, l’avenir d’une idée et le destin de millions d’hommes deviennent par la suite des points de repères incontournables. Une fois mythifiés, récupérés de tous côtés puis découpés en tranches, les voilà inscrits à jamais dans l’histoire du monde. Celle-ci nous offre un large choix d’exemples de ces expériences sociologiques à très grande échelle. En évoquer quelques-unes nous est ici nécessaire si l’on veut bien comprendre d’où partent les aspirants révolutionnaires d’aujourd’hui, et à quelles traditions ils se réfèrent.


Arrêtons-nous d’emblée sur le mot lui-même, dans toute son ambiguïté. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que le terme « révolution » abandonne sa référence au mouvement cyclique des astres afin de désigner non plus un nouveau départ sur la base de la restauration de valeurs anciennes, comme c’était encore le cas pour la Révolution anglaise au siècle précédent, mais bien un changement abrupt du mode d’exercice du pouvoir. Hannah Arendt, à sa manière, relie ces deux acceptions, lorsqu’elle affirme que c’est justement au mouvement des astres, à sa puissance irrésistible, que l’on peut comparer la furor du peuple révolutionnaire français qui prit la Bastille puis Versailles. Une révolution au sens moderne, c’est la dynamique d’une crise sociale aigüe, une explosion de passions populaires sur fond d’ivresse idéologique. Techniquement, au sens des manuels de l’armée française, elle est une insurrection victorieuse. Menée sur la volonté d’une minorité mais appuyée par une large base populaire et débordée par son énergie, cette insurrection conquiert le pouvoir pour en changer la nature. Dans le feu des événements, comme l’avait remarqué Rousseau, « il est malaisé de distinguer un acte régulier et légitime d’un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d’une faction ». La nuance est en effet de taille. Une révolution est bien plus qu’une rébellion de guerilleros, un « simple » coup d’État ou un pronunciamento, à juste titre qualifiés de « révolution de palais ». Elle n’est pas à proprement parler une guerre civile. Mais elle peut tout à fait commencer comme une rébellion, ou une émeute devenant insurrection, faire l’objet d’un ou plusieurs coups d’État dans l’affolement général, puis éventuellement dégénérer en guerre civile. La Révolution française de 1789 ainsi que la Révolution russe de 1917 ont chacune parcouru ce spectre de bout en bout.


L’histoire moderne de ces phénomènes exceptionnels commence à la fin du Moyen-Âge, pour des motifs essentiellement spirituels, avec l’essor des hérésies. On observe alors des révoltes d’ampleur partout en Europe, dont…


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais les deux chapitres suivants sont disponibles sur ce blog)

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