Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 2 – Où est passée la démocratie ?

« Tout le monde se prétend démocrate, surtout les aristocrates. »
Auguste Blanqui


Lorsque le peuple se dote d’un quelconque pouvoir, la « démocratie » désigne à la fois la forme de légitimation de ce pouvoir et les modalités de son exercice, qui peuvent être extrêmement variées. On les imagine cependant le plus souvent sous l’angle de la délégation par représentation. Pour que la démocratie s’éclipse d’un régime dit « démocratique », dans lequel le peuple garde le pouvoir d’élire ses hommes politiques, il faut donc que ces derniers soient eux-mêmes privés de pouvoir. Ceci est loin d’être évident pour tout le monde, le XXe siècle ayant essoré la notion même de démocratie. Elle était alors devenue l’autre nom du camp qui combattait le communisme. Identifiée au libéralisme, et comme lui définie en creux, cette « démocratie de marché » a pu et pourra encore justifier toutes les oligarchies.


En théorie, ne sont véritablement « démocratiques » (y compris au sens moderne du terme) que les décisions révocables, prises par un gouvernement représentatif, qui s’appuie sur un État souverain. L’État doit être souverain pour que le gouvernement puisse disposer de réels moyens d’action. Ce dernier doit être représentatif pour que ses décisions soient légitimes. Et lesdites décisions doivent pouvoir être remises en cause si l’avis des gouvernés évolue, s’il s’avère que l’on s’est trompé, que l’on a été trompé, ou si les circonstances l’exigent. Il est aisé de mettre en question la représentativité réelle des gouvernements successifs en France, notamment lorsqu’un élu est choisi pour la seule qualité d’être « moins pire » que le concurrent. Pour le reste, il est désormais largement acquis que c’est l’Union européenne qui s’en charge. Avec elle, la démocratie est devenue procédurale, elle se juge selon le respect de règles établies à un instant donné et considérées comme irrévocables. La délégation de pouvoir se perd dans ce que Pascal Lamy, l’ancien commissaire européen puis président de l’Organisation mondiale du commerce, appelle pour s’en féliciter la « transitivité démocratique » : le demos s’incarne dans un élu, qui lui-même nomme quelqu’un, qui délègue quelqu’un d’autre, et ainsi de suite, en prétendant contre toute évidence que le demos arrive intact jusqu’à la décision finale, la décision « souveraine ».


La souveraineté est magistralement prônée lorsqu’il s’agit de l’appliquer à soi-même, en tant qu’individu. Cette souveraineté-là est une exigence moderne, et le point de départ de toute la littérature du « développement personnel ». Les entreprises aussi veillent jalousement sur la leur. Dans tous ces cas, la souveraineté est en définitive synonyme de liberté : liberté individuelle, liberté d’entreprendre, liberté d’investir… Appliqué aux États-nations, cette signification s’estompe, la souveraineté s’abandonnant alors dans le souverainisme. Elle ne serait plus liberté pour soi-même, mais asservissement de l’autre, et n’est dès lors plus acceptable que « partagée » ou « divisée ». Mais l’Union européenne n’est après tout qu’un échelon supplémentaire, et le projet fédéral consiste justement en une « souveraineté européenne » pleine et entière. Parle-t-on pour autant de « souverainistes européens » à propos des pères fondateurs de l’Union européenne ou de ses actuels dirigeants ? On fait en revanche


(La suite de ce chapitre est réservée aux lecteurs de l’ouvrage, mais les deux chapitres suivants sont disponibles sur ce blog)

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