Partie 1 – Pourquoi la question se pose

Chapitre 3.a – Actualité mondiale de la révolte

« Notre foi est révolutionnaire, parce qu’elle défie la tyrannie de l’argent. »
Le pape François


Entre 1789 et 1870, la France a connu quatre événements révolutionnaires majeurs, ayant eu pour certains des répercussions incalculables sur le reste du monde. Des conséquences à long terme, mais aussi des effets immédiats, comme en 1848 lorsque l’Europe entière s’embrasait à la suite du pays d’Hugo et de Lamartine. Par la suite, la France cèdera la place à d’autres, qui se saisiront du flambeau avec plus ou moins de bonheur. En Mai 68, la France n’innove pas réellement. Elle propose sa version d’un mouvement parti des campus américains, qui touche comme une lame de fond toute l’Europe occidentale. Lorsque le mois de mai commence à Paris, les étudiants comme les ouvriers ont à l’esprit la récente offensive du Têt au Vietnam, mais aussi les événements de Prague. Tout type de chamboulement dans le monde, qu’il soit accueilli avec bienveillance ou violemment rejeté par le pays où il se déroule, fait nécessairement réagir un révolutionnaire où qu’il se trouve sur la planète. La France vivait à l’époque la période de prospérité la plus féconde de son histoire. Puis les Trente glorieuses se sont achevées, laissant la place à la croissance intermittente, au chômage de masse et à l’hyperconsommation à crédit.


Mais voici que deux décennies plus tard, au moment où on l’attend le moins, la France se soulève à nouveau, à l’appel de ses fonctionnaires mais surtout avec le soutien d’une écrasante majorité de la population. Beaucoup de nouveaux contestataires ont découvert la rue à ce moment précis, et les grandes grèves anti-austérité de 1995 sont souvent citées comme l’une des sources majeures d’inspiration pour les futurs mouvements antimondialistes, forums et autres contre-sommets. La France retrouvait alors ponctuellement son leadership dans le domaine de l’insoumission. Elle fut par la suite celle qui a dit « non » en premier au référendum constitutionnel européen, puis les manifestations anti-CPE de 2006 sonnèrent comme une réplique de celles de 1995, à l’initiative cette fois des étudiants. À son tour, une nouvelle génération entrait dans la contestation, que l’on retrouve dix ans plus tard sur beaucoup de fronts, et notamment le très large mouvement né des attaques contre le code du travail menées par François Hollande puis Emmanuel Macron.


Si la France retrouve progressivement sa fougue, il est cependant manifeste que les plus grands mouvements de masse observés au XXe puis en ce début de XXIe siècle n’ont pas eu lieu chez elle. Ses voisins du sud, en revanche, sont concernés au premier chef, et même le pape semble révolutionnaire ! Sans bien sûr appeler au grand soir, il a choisi de placer la doctrine sociale de l’Église au cœur de son pontificat, et d’en assumer les conséquences. Fin 2014 notamment, il invitait les pauvres « à protester et à se révolter », souhaitant « que le vent de cette protestation devienne un orage d’espérance »1. Le pape François inscrit sa démarche dans une tendance clairement identifiée, car ces dernières années les exemples de contestations populaires massives ont été nombreux, et disséminés un peu partout sur la planète. Aux États-Unis ou en Europe, en Amérique du Sud, en Afrique du nord comme au Proche-Orient, et jusque dans les plaines d’Ukraine. Chaque « soulèvement » est bien entendu à l’image du pays qui l’abrite, avec des implications radicalement différentes d’une société à l’autre.


La crise financière de 2008 a mis fin à plusieurs décennies de calme relatif dans les pays développés. Redécouvrant la pratique du sit-in, qui avait particulièrement réussi au mouvement afro-américain pour les droits civiques, les nouveaux contestataires inventent alors le mouvement Occupy. En partie héritage des forums mondiaux, mais élargi à la grande masse de la population, cette forme particulière de manifestation a par la suite muté en « mouvement des places ». Il s’agit en effet d’occuper physiquement un nœud central de circulation d’une ville pour en paralyser les flux le plus longtemps possible, tout en restant pacifique. Un système d’autosubsistance s’improvise alors sur la place, permettant à la manifestation statique de durer plusieurs jours. Elle prend fin lorsque les forces de l’ordre parviennent, par la violence, à expulser l’essentiel des participants. Cette forme pacifique de protestation se double d’une version moins conventionnelle, qui s’attaque directement aux objectifs à sa portée : le pouvoir financier, l’État ou la société de consommation. D’où les cibles récurrentes que sont les succursales des banques, les panneaux publicitaires, les abribus, les agences immobilières, les agences d’intérim ou bien encore les chaînes de fast food. À l’origine de ce type particulier de contestation, des mouvements antimondialistes révélés lors des grands sommets internationaux de Seattle en 1999 et de Gênes en 2001.


Très offensifs à Seattle aux abords immédiats de la réunion de l’OMC, les manifestants contraignirent les organisateurs du G8 de Gênes à définir une « zone rouge » où furent retranchés les dirigeants invités, pendant qu’à l’extérieur un « contre-sommet » faisait face à la police. En marge des deux réunions, la répression fut terrible. Cette parenthèse très médiatisée a par la suite pris fin pour deux raisons : le terrorisme, toujours lui, avait d’abord frappé un grand coup le 11 septembre 2001 ; puis ce fut la transformation des antimondialistes en altermondialistes, avec l’organisation chaque année de grands forums sociaux mondiaux, à l’écho de plus en plus faible. Restent les Black blocks, ces groupes clandestins vêtus de noir qui s’attaquent directement à la police, et une stratégie, celle de la nébuleuse dont les entités disparates se rejoignent au dernier moment pour fondre sur un objectif précis, avec l’aide des moyens de communication modernes. La police française comme ses homologues internationales dispersent d’ailleurs des brouilleurs sur les sites des manifestations pour freiner ces efforts de coordination en live.


Revenons au phénomène Occupy. Lorsque la crise de 2008 survient, l’étincelle du mouvement est là, qui deviendra général avec la rechute de 2011 aux États-Unis et dans beaucoup de pays d’Europe. La France y fera étrangement exception, le mouvement « Occupy La Défense » n’ayant généré qu’une maigre manifestation qui n’a jamais décollée, et qui fut dispersée sans ménagement par la maréchaussée. En guise d’occupation, il n’est resté qu’un petit groupe de sans-abris, qui sera vite expulsé à son tour. Malgré des manifestations d’ampleur en Grande-Bretagne, les exemples les plus chauds se trouvèrent évidemment dans le sud de l’Europe, en particulier les affrontements de la place Syntagma en Grèce, et les divers soulèvements espagnols. Des Indignados de la Puerta del Sol à Madrid aux occupants de la place de la Catalogne à Barcelone et dans bien d’autres villes d’Espagne, autour du mouvement du 15 Mai 2011 et de son slogan « democracia real ya » (la démocratie réelle, maintenant), la péninsule se soulevait. Les manifestants espagnols étaient inspirés par les révolutions tunisienne et égyptienne survenues quelques mois plus tôt, mais aussi par les événements observés au Portugal ou en Islande à la même période. Au printemps, les divers mouvements européens s’étaient coordonnés pour défiler partout le même jour, mais c’est d’Espagne que sont venues les initiatives les plus imposantes.


Largement spontané, le « 15M » espagnol est un collectif nouveau monté sur les réseaux sociaux. Le mécontentement populaire aidant, le mouvement s’emballe, faisant rapidement de cette mobilisation un phénomène médiatique scruté dans le monde entier. Selon l’un des participants, « c’est là que commence cette espèce de mouvement complètement hétéroclite, hybride et mal situé politiquement, qui va servir de plate-forme commune à un certain nombre de mouvements préexistants »2. Sans programme clé-en-main, la seule vraie priorité qui se dégage est alors la réappropriation du débat politique. L’idéal de l’écoute démocratique mènera toutefois les masses rassemblées à un hyper-formalisme qui découragera beaucoup d’énergies. Un autre acteur de ces événements décrit à ce sujet une ambiance de « tolérance molle et post-moderne » qui saura tout de même générer ses moments d’enthousiasme sincère et partagé. Hors des places occupées, le débat politique faisait alors rage dans toutes les villes du pays. On partageait des analyses, on échangeait des visions très personnelles, spontanément et sans se connaître. À Barcelone, de la foule réunie pour s’opposer notamment à la division par deux du budget de santé de la province, émerèrent des petits groupes radicaux qui décidèrent de bloquer le Parlement de Catalogne, avec le soutien du plus grand nombre. Parmi eux, beaucoup de jeunes gens de la classe moyenne, parfois très diplômés, déçus que leurs aspirations s’écrasent contre la réalité d’un marché du travail gravement déprimé. Un emploi, quand ils en ont, et un logement bien inférieurs à ce que sont en droit d’attendre ceux qui ont pourtant joué le jeu, appris l’anglais, obtenu leur master, etc. Ils rencontrèrent sur les places les acteurs du mouvement autogestionnaire, et ce dernier en profitera pour y trouver un second souffle.


Par la suite, sur tout le territoire de l’Espagne, les procédures anti-terroristes permettront des arrestations préventives avant chaque regroupement d’importance. Il y aura malgré tout des manifestations monstres pendant toute l’année 2014. En mars, six cortèges venus de tout le pays convergent à Madrid. « Non au paiement de la dette », « La dette est illégale » et « Non à la Troïka » sont parmi les slogans les plus entendus dans ces mobilisations aux revendications très diverses, mais qui avaient toutes en commun le rejet clair et explicite du néolibéralisme et de la finance. Il était prévu que cette journée finisse en occupation mais le gouvernement veillait au grain. Il déclara illégal le mouvement au-delà de 21h30, et envoya mille sept cents agents anti-émeutes l’expliquer brutalement à la foule assemblée, laissant des dizaines de blessés sur le pavé.


Plus tard, en décembre, un petit patron ruiné jettera sa voiture sur le siège du Partido Popular, sans parvenir à faire exploser ses deux bonbonnes de butane. Un terrible geste de désespoir, accompli à un moment où le gouvernement espagnol semblait ne laisser d’autre alternative à sa population que l’initiative individuelle à corps perdu. Car le parlement de Madrid venait alors de voter la tristement célèbre « loi bâillon ». Une « loi organique de sécurité citoyenne » voulue par le Premier ministre Mariano Rajoy, qui transforme en actes administratifs des délits auparavant laissés à l’appréciation d’un juge, avec des amendes ruineuses et automatiques à la clé. Trente mille euros pour la « faute grave » qui consiste à manifester devant un bâtiment public sans autorisation, six cent mille euros en cas d’intrusion dans l’édifice. Les banques et les monuments font l’objet d’un paragraphe spécial, tout comme le traitement réservé à la police. S’en prendre à un représentant de l’ordre public est bien entendu un délit grave, mais il est en outre interdit de filmer la police en action et de diffuser les images. Pour le porte-parole du parti au pouvoir, cette loi serait « une avancée démocratique » qui permettrait aux manifestations de se libérer des casseurs. Ce n’est pas vraiment comme cela, on s’en doute, qu’elle a été accueillie en Espagne, ni d’ailleurs dans le reste de l’Europe. Pour la dramaturge suédoise Astrid Menasanch Tobieson, qui s’est fendue d’une lettre ouverte, il s’agit tout simplement d’« une loi néofasciste »3. En avril 2015, des Espagnols en furent réduits à organiser une manifestation d’hologrammes (sic), projetés devant le Parlement de Madrid, sur fond de slogans envoyés par Internet et diffusés sur des haut-parleurs. Depuis, avec les velléités d’indépendance de la Catalogne, la furia ibérique s’est déplacée sur un autre sujet.


À l’image du soulèvement espagnol, les mouvements radicaux européens, tout autant que les divers Occupy américains ne peuvent pour l’instant que contempler leur échec. Aucune manifestation massive n’a réussi à infléchir la ligne de l’un ou l’autre des gouvernements contestés, et les tentatives de matérialisation politique de ces initiatives, via la constitution de partis « en dur » comme Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne se heurtent, en cas de victoire, à la discipline de fer imposée par Bruxelles. Mais là n’est pas la seule raison. Car ce qui fait la sève de ces mouvements émergents semble de toute façon largement incompatible avec la forme-parti. Comme l’a noté l’anthropologue David Van Reybrouck, les nouveaux contestataires cherchent la formule magique qui permettra de revigorer le principe démocratique, et pour ce faire ont entamé une course aux adjectifs : « la nouvelle démocratie, la deep democracy, la démocratie profonde, horizontale, directe ou participative, la démocratie consensus-driven (animée par le consensus), en somme la true democracy »4. Unis dans le refus des chefs, ces mouvements peinent jusqu’à présent à mettre sur pied des revendications concrètes, et se méfient au plus haut point des mains tendues par les organisations politiques existantes, quitte à abdiquer toute efficacité à court terme. Pour David Van Reybrouck, « le mouvement a cédé au culte de la participation, de la démocratie directe, qui est devenue un but en soi ». Leur fil rouge ? « Le processus est le message ».


Cette exigence de montrer l’exemple et de garder la tête froide reste cependant la meilleure preuve que ces peuples sont adultes, informés et animés des meilleures volontés. Et pourtant, malgré des défections policières ponctuelles en Espagne, en Grèce ou en Italie, ces grands élans populaires n’ont pas pu changer le cours des événements. Un constat partagé par Eric Hazan et Kamo, aspirants révolutionnaires français qui déplorent que si « les mouvements des Indignés ou d’Occupy ont amené à une certaine conscience des catégories d’individus jusque-là politiquement endormis », ce résultat est pour l’instant au moins « non négligeable mais sans effet d’ébranlement »5. Mais le feu qui est né dans les rues de Madrid couve à nouveau sous la cendre, et les gouvernements d’Europe suivent l’exemple des mesures radicales prises par le gouvernement espagnol. En France notamment, la Commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre, créée après la mort de Rémi Fraisse lors des affrontements de la ZAD de Sivens, proposait en mai 2015 de créer une interdiction administrative de manifester, menaçant directement et sans hésiter un droit constitutionnel. L’état d’urgence imposé après les attentats du 13 novembre permettra finalement d’interdire arbitrairement et sans justification tout type de regroupement populaire.


Si cette déception, jusqu’à preuve du contraire, semble générale en Europe, un petit pays a cependant beaucoup fait parler de lui, et son demi-échec sonne après-coup comme une grande victoire. Lorsque l’Islande fait banqueroute fin 2008, dans le sillage de ses trois plus grandes banques totalement surdimensionnées à l’échelle du pays et emportées par la crise des subprimes, le scénario qui commence alors n’est pas celui auquel chacun pouvait s’attendre. Dès janvier 2009, la moitié des 320 000 habitants de l’île inonde les rues de la capitale, parvenant à faire démissionner le gouvernement au complet, forçant au passage le suivant à nationaliser les trois établissements fautifs. Comme cela ne suffisait pas, le peuple islandais reprend la rue l’année suivante, pour réclamer cette fois un référendum concernant le remboursement de la dette de ses banques, en grande partie due à des créanciers hollandais et britanniques. Bravant l’incident diplomatique, les islandais votèrent alors massivement en faveur du non-renflouement et de l’annulation des créances. Londres décida alors de placer leur île sur la liste des nations terroristes afin de pouvoir saisir en urgence les avoirs islandais hébergés à la City. À Reykjavik, les banquiers incriminés sentirent le vent du boulet passer. La plupart quittèrent le pays, mais quelques-uns furent rattrapés par la justice et condamnés à de la prison ferme, créant un important précédent. Puis le pays décida en 2011 par référendum d’élire une assemblée populaire chargée de réécrire la constitution islandaise. Cette dernière parviendra à l’élaboration d’un texte qui sera finalement rejeté par le parlement de l’île. Aujourd’hui, la situation est loin d’être réglée en Islande, même si depuis ces événements ses performances économiques se révèlent supérieures à celles des pays de la zone euro. Et s’il était question précédemment que l’Islande intègre l’Union européenne, cette éventualité s’est définitivement évanouie. Il n’en reste pas moins que ce qui aurait pu être une véritable révolution islandaise, aux conséquences potentiellement importantes pour d’autres pays d’Europe, s’est bel et bien arrêté en chemin.


Les exemples récents de mouvements populaires qui sont allés « au bout », en tout cas le plus loin possible, sont à chercher dans d’autres régions du monde, à commencer par le sud de la Méditerranée. En 2011, une fois Ben Ali tombé en Tunisie et Moubarak chassé d’Égypte suite à l’occupation de la place Tahrir, des processus constituants se sont enclenchés, débouchant sur la tenue d’élections libres. Dans les deux pays, c’est lorsque l’armée lâcha le pouvoir que le sort en fut jeté. On est loin des simples « révolutions Twitter » vantées par les magazines occidentaux, même s’il est important de souligner le rôle prépondérant joué par les réseaux sociaux dans la mobilisation des foules victorieuses. Ces dernières sont éveillées politiquement, et savent que la démocratie qu’elles ont conquise est fragile. Si celle qui s’invente en Tunisie sous nos yeux est parvenue à surmonter la période initiale qui avait vu des intégristes religieux remporter la première élection générale, en Égypte au contraire le retour de l’armée au pouvoir fut rapide, suite à l’épisode du gouvernement de Mohamed Morsi et des Frères musulmans. L’expression « Printemps arabes » ne semble donc être en dernière instance qu’une invention journalistique, uniquement valable à Tunis. Car la situation est pire encore en Lybie, en Irak ou en Syrie, pays détruits par des guerres civiles confessionnelles et des interventions étrangères. Une fois l’État central rasé avec l’aide des armées de l’OTAN, la stabilité relative de ces anciennes dictatures laïques cède alors la place au règne des seigneurs de guerre, à la lutte sans merci des clans et des ethnies, dans un chaos indescriptible. Ces pays sont rapidement devenus des foyers d’anarchie rampante et de djihadisme tonitruant, comme le montre l’exemple de l’État islamique, directement issu des maladroites manœuvres américaines en Irak et de la politique pro-chiite sectaire du gouvernement Maliki. Cette époque marque aussi la naissance officielle d’un « islamisme de marché » parfaitement compatible avec la mondialisation libérale à l’américaine. Une forme nouvelle qui s’est implantée en Turquie, en Egypte, en Irak, et dont les meilleurs exemples sont généreusement offerts par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Et de fait, les spéculations plus ou moins bien informées vont bon train concernant le degré d’implication des États-Unis dans la genèse des différents soulèvements nord-africains et moyen-orientaux.


Les États-Unis sont aussi accusés, et cette fois plus directement, d’être à l’origine de ce qui est peut-être la moins spontanée des « révolutions » contemporaines, le coup d’État qui suivit l’occupation de la place Maïdan entre novembre 2013 et février 2014 dans la capitale ukrainienne. Il est vrai que le cas s’y prête, car la petite histoire rencontre ici instantanément la grande. Si la volonté d’une partie importante de la jeunesse de Kiev de s’affranchir de toutes les tutelles et de s’identifier à l’Europe plutôt qu’à la Russie est un fait avéré et totalement compréhensible, on ne saurait faire abstraction du fait que l’Ukraine est un pivot géostratégique majeur pour les analystes de Washington. Dans l’esprit des faucons américains en effet, « qui contrôle l’Eurasie contrôle la planète » ainsi que l’a doctement expliqué Zbigniew Brzezinski. Et puisqu’en termes de surface et de ressources, l’Eurasie est en grande partie synonyme de Russie, le véritable enjeu est alors de couper cette dernière de ses alliées et de ses anciens satellites. A commencer par l’Ukraine, le plus symbolique de tous. Brzezinski est formel : « sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire »6. A l’occasion de l’éclatement du bloc de l’Est, la nation russe avait en effet perdu un morceau important d’elle-même, puisque c’est à Kiev que les historiens situent sa naissance au Xe siècle. Avant 1991, l’Ukraine n’avait jamais été indépendante, elle avait toujours été considérée comme le fleuron des tsars, Kiev et Odessa étant alors deux des quatre capitales de cet immense empire multinational. Emmanuel Todd discerne avec raison trois sous-populations qui se partagent ce pays compliqué, où il ne se passe pas une année sans bagarre générale au Parlement. L’ouest catholique se sent proche de la Pologne et parle l’ukrainien. L’est russophone se considère comme totalement russe, quant au centre, majoritairement russophone, pris entre deux feux, il souhaite se sentir tout simplement ukrainien. Toujours selon Todd, l’Ukraine est « dépourvue de dynamique propre », et de ce fait « elle ne peut échapper à la Russie qu’en passant dans l’orbite d’une autre puissance »7. L’Amérique, aurait délégué les travaux d’approche à l’Union européenne, mettant au passage l’Allemagne, important partenaire commercial de la Russie, dans une position compliquée, et contribuant au déclenchement d’un coup d’État à Kiev.


En Ukraine comme dans beaucoup de pays du Caucase situés dans l’orbite russe, le patient travail de constitution des réseaux pour « catalyser le changement » s’est fait selon la méthode formalisée par le politologue américain Gene Sharp, dans son manuel d’insurrection non-violente publié en 1993 et intitulé De la dictature à la démocratie. On sait que l’ouvrage a aussi circulé place Tahrir, au Caire, mais il a été particulièrement lu en Ukraine, en Géorgie ou au Kazakhstan. Un mode de préparation dénoncé notamment dans « Ukraine on Fire », le film du réalisateur américain Oliver Stone, et qui inclut le financement d’ONG locales. Une activité dont se vante régulièrement le milliardaire américain George Soros, fondateur de la National Endowment for Democracy (NED) et de l’Open Society Institute, tous deux créés dans les années 1980 pour contribuer à faire tomber l’URSS, et particulièrement actifs en Ukraine du propre aveu de l’homme d’affaires. Interrogé sur CNN en mai 2014, Soros expliquait que son objectif était de « lutter contre l’intérêt commun antiaméricain » qu’il perçoit dans le rapprochement récent entre la Russie et la Chine. Certains soupçonnent aussi les pays occidentaux de lorgner sur les importantes ressources naturelles de l’Ukraine (fer, charbon, acier, uranium et potasse), majoritairement localisés dans l’Est pro-russe. Tous ont en tout cas accueilli favorablement l’occupation de la place Maïdan, qui se proposait de faire tomber un tyran.


Il faut toutefois se souvenir que le président ukrainien déchu, Viktor Ianoukovytch, était considéré comme un interlocuteur tout à fait acceptable quelques semaines plus tôt, tant qu’il négociait avec Bruxelles un accord d’association et de libre-échange. Pris dans un étau, il subissait les pressions croisées de Jose-Manuel Barroso et de Vladimir Poutine. Amadoué par une ristourne importante concédée par Moscou sur le prix du gaz, peut-être aussi sensible à l’histoire de son pays ainsi qu’au spectacle déplorable que l’Union européenne donne d’elle-même, ou tout simplement corrompu par le Kremlin, le président ukrainien décida de ne pas signer l’accord proposé par Bruxelles. Cette signature aurait constitué une brèche ouverte dans le dispositif commercial russe. Les deux voisins avaient en effet déjà signé entre eux un accord de libre-échange, et l’Ukraine aurait alors pu servir de cheval de Troie pour inonder la Russie de produits européens. Dès le lendemain de cette décision, Viktor Ianoukovytch, un potentat à l’ancienne sûrement pas moins corrompu que les autres, mais qui concédait tout de même à son opposition vingt mètres de tentes et de tréteaux installés à même la plus grande avenue de Kiev pour l’agonir quotidiennement (imagine-t-on cela à Paris ?), fut présenté par les médias occidentaux comme un abominable dictateur pro-Poutine, à abattre impérativement.


C’est alors que la place Maïdan (la « place de l’Indépendance »), qui s’était remplie de monde à l’appel d’associations pro-européennes et de partis d’opposition au gouvernement, s’embrase. Des communicants inventent l’expression « EuroMaïdan », et certains européens se rendent sur place pour pousser explicitement le peuple ukrainien au renversement de son gouvernement. Le président et son opposition europhile décidèrent alors de signer le 20 février 2014 un accord de sortie de crise, sous la supervision de l’Allemagne, de la Russie, de la France et de la Pologne. Cet accord prévoyait un gouvernement d’union nationale et des élections anticipées. C’est ce moment que choisirent pour entrer dans la danse des snipers sortis de nulle part et repartis tout aussi vite, ainsi que les mouvements néonazis Svoboda (Liberté) et Praviy Sektor (Secteur Droit), particulièrement actifs à Maïdan, qui menacèrent publiquement de mort le président. Jugeant sa sécurité insuffisamment assurée, ce dernier décida alors de fuir le pays. Le coup d’État fut victorieux, et nul ne rappela que le dirigeant en fuite avait été démocratiquement élu quatre ans plus tôt. L’accord signé le 20 février fut oublié dans l’affolement. Une des premières mesures du gouvernement provisoire fut de supprimer le statut de langue officielle du russe, une décision immédiatement annulée par le nouveau président, mais le mal était fait. La Crimée demanda par référendum son rattachement à la Russie et l’obtint rapidement de Moscou pour des raisons historiques évidentes. En effet, la presqu’île des Tatars conquise par la Grande Catherine avait été « offerte » à l’Ukraine par Krouchtchev, du temps où cette dernière n’était qu’une région de l’URSS. En revanche, à l’Est, le Donbass rebaptisé Novorossia (Nouvelle Russie) par ses militants pro-russes, a proclamé son indépendance sans parvenir à réintégrer ce que ces derniers considèrent depuis longtemps comme leur mère patrie. À l’heure où ces lignes sont écrites, la guerre civile y fait toujours rage avec le pouvoir de Kiev.


Le parti Svoboda, qui occupait un tiers des ministères du cabinet ukrainien de transition, peut véritablement être qualifié d’organisation néo-nazie. Parce qu’il est reconnu comme tel par le Congrès juif mondial, et condamné pour ces mêmes raisons par le Parlement européen en 2012. Son leader Oleg Tyahnybok a en outre été décoré de la croix d’or des « vétérans de la Waffen SS Galicie » en 2010. Cela ne l’a pas empêché de siéger au gouvernement issu de Maidan, et d’entamer des discussions avec les représentants bien peignés de l’Europe occidentale et des États-Unis, Laurent Fabius et John Kerry en tête. Dans le Donbass, les mêmes occidentaux souhaitent la victoire des combattants de la nouvelle Ukraine, pourtant incarnés en partie par la milice d’extrême droite Praviy Sektor et le tristement célèbre bataillon Azov, qui multiplient eux aussi les symboles nazis. Kiev y bombarde sans ménagement les populations civiles, sous le regard indifférent des autres pays d’Europe, qui reprochent pourtant à juste titre à Bachar Al-Assad d’user des mêmes méthodes. En novembre 2014, le magazine Elle publie des portraits complaisants de combattantes ukrainiennes enfin émancipées de la tutelle russe, et terriblement sexy dans leurs uniformes militaires. Patatras ! Les deux égéries étaient en fait néo-nazies, elles truffaient leur mur Facebook de croix gammées, et les photos d’elles le bras tendu affluèrent alors sur Internet. Le magazine fut contraint de s’excuser publiquement après ces révélations. Il faut savoir que ce tropisme nazi dans certaines parties de l’Ukraine remonte à la haine antisoviétique amplement légitime que les ukrainiens ont ressentie suite à l’Holomodor, la grande famine des années 1932-1933 délibérément provoquée par Staline pour contraindre l’Ukraine à la collectivisation de son agriculture. Lors de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d’Ukrainiens verront de ce fait en Hitler un libérateur. Il n’en est pas moins étrange que cette nostalgie de la geste nazie et des héros de la collaboration ukrainienne comme Stepan Bandera (un phénomène que l’on retrouve dans certains pays Baltes) soit toujours vive aujourd’hui. Il est plus étrange encore que l’on tolère, voire que l’on soutienne ouvertement là-bas ce qui est heureusement considéré comme intolérable et passible d’emprisonnement ici.


Les péripéties de la révolution ukrainienne ont fait l’objet d’une guerre du renseignement entre la Russie et les États-Unis, que viendra prolonger les manœuvres autour de l’élection présidentielle américaine qui suivit. L’épisode de Maïdan nous a notamment permis de constater qu’en matière d’écoutes téléphoniques, l’ours russe pouvait se révéler aussi efficace que l’aigle américain. En témoignent les fuites savamment orchestrées du coup de fil de Lady Ashton, l’ancienne représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, au Premier ministre estonien à propos de l’origine supposée des tirs de snipers place Maïdan, ou celui que Victoria Nuland, vice-Secrétaire d’État américaine pour l’Europe (sic), a passé à son ambassadeur à Kiev en plein cœur des événements. La distinguée diplomate y déroulait par le menu son casting gouvernemental pour l’Ukraine, soulignant d’un « Fuck the EU ! » resté célèbre tout le poids qu’elle accorde à l’opinion des pays d’Europe sur cette affaire. Un simple zapping des médias outre-Atlantique aurait du reste suffi à se faire une idée, la chaîne d’information CNN qualifiant par exemple sans complexe les putschistes de Kiev de « troupes pro-américaines ». Contrairement à leurs homologues français, les médias allemands ont été particulièrement attentifs aux événements, comme le quotidien Bild Am Sonntag révélant l’implication de la CIA et des « chiens de guerre » de la compagnie paramilitaire privée Academi (anciennement BlackWater) dans la formation et le soutien de ces bataillons qui sauront rester loyaux à leurs parrains. L’Ukraine a d’ailleurs abandonné son statut de pays non-aligné en 2014 pour ouvrir une procédure d’adhésion à l’OTAN, réalisant le rêve ultime de Brzezinski, celui du containment total et inéluctable de la Russie.


Suivront nombre de fausses annonces d’envahissement de l’Est de l’Ukraine par les chars russes, pendant qu’Hillary Clinton disait craindre de Poutine « une tentative de resoviétiser la région ». Le président russe, en bon joueur d’échec, a pourtant su refuser la prise facile du Donbass, pour mieux digérer la Crimée et se concentrer sur la crise syrienne. Il garde bien évidemment un œil attentif sur tout ce qui se passe à Kiev. Interviewé par CNN le 1er décembre 2014, le toujours influent Henry Kissinger l’admettait sans peine : « Poutine pense que l’Ukraine est une répétition de ce que nous aimerions faire à Moscou ». Dans une contribution à ce sujet sur le site du très respecté magazine Foreign Affairs, le géopolitologue américain John Mearsheimer critiquait pour sa part ces manœuvres en ces termes : « Poutine a de bonnes raisons de penser que, si nous pouvons faire de l’ingénierie sociale en Ukraine, nous ferons de l’ingénierie sociale en Russie à la fin. Et cela ne relève pas d’un bon sens stratégique de notre part ». Une guerre de l’information a commencé en Occident, qui masque mal la russophobie derrière les critiques du personnage de Poutine. Une propagande qui, comme l’avait noté Noam Chomsky, choisit soigneusement les victimes qu’elle va pleurer et celles qu’elle va oublier. Les victimes de l’incendie de la Maison des syndicats d’Odessa le 2 mai 2014 par exemple, ou les civils qui périssent par milliers dans l’Est du pays sous les bombardements du gouvernement de Kiev.


Aucun de ces morts-là n’a entravé la conclusion de l’accord d’association avec l’Union européenne, voté en septembre 2014. Il prévoit plusieurs milliards d’euros versés à l’Ukraine par des pays européens pourtant en pleine cure austéritaire ; mais ces fonds sont nécessaires pour tenir à bout de bras un pays dont les réserves de changes ont fondu, et qui est suspendu au robinet du FMI. En contrepartie, l’Europe se ménage la possibilité d’exploiter une main d’œuvre ukrainienne à cent euros par mois. Mais le pays n’est pas pour autant sur la voie de la stabilisation. Les indépendantistes du Donbass sont appuyés par Moscou, et rejoints par des volontaires de tous les pays, en particulier de France. Hors des zones de guerre, le reste du pays continue de tenir des élections régulières, comme les législatives d’octobre 2014 à l’occasion desquelles trois étrangers entrèrent au gouvernement. Une américaine, ancienne du Département des finances de Washington, un directeur de fond d’investissement lituanien et l’ancien ministre de la Santé géorgien. La constitution ukrainienne ne permettant pas de telles nominations, le président Porochenko expédia en urgence les décrets de naturalisation. Puis un nouveau vent de révolte monta contre le gouvernement d’Arseni Iatseniouk, dans la rue comme au sein même du Parlement, avec de nouvelles empoignades physiques à la clé dans cette auguste enceinte, qui font les délices de la propagande russe. Ainsi continue l’histoire de la première « révolution » sur le sol européen depuis la fin du communisme.


Plus loin encore, sur les rivages de la mer de Chine, les sept millions d’habitants qui s’entassent dans les minces tours de Hong Kong ont assisté en 2014 à la très policée « révolution des parapluies », qui se déroulait sous leurs fenêtres. Une série de manifestations issues de la contestation étudiante dirigée contre la mainmise de Pékin, qui empêche toute démocratie autre que de façade dans cette ville-région aux pouvoirs financiers exceptionnels, où se côtoient dans la promiscuité des hommes d’affaires venus du monde entier et tout un petit peuple d’employés de maison chinois, indonésiens ou philippins. Une révolte ponctuelle, sans réelles perspectives, et venant d’une jeunesse particulièrement gâtée. Les Chinois y virent pourtant aussitôt la main des États-Unis, soupçonnés d’avoir financé les organisations dissidentes via les fondations de George Soros. Le gouvernement de Pékin tenait déjà Washington pour partiellement responsable de la partition du Soudan, qu’il voit comme une tentative de limiter l’expansion des intérêts chinois en Afrique. Ces considérations sont proches de celles qui ont cours à Moscou. Si bien que lorsque s’ouvrit en mai 2014 à Vladivostok la Conférence internationale des partis politiques d’Asie, le thème choisi en fut « la prévention des révolutions de couleur ». Étaient réunis la Chine et la Russie bien sûr, mais aussi l’Iran, la Turquie, le Pakistan ou le Kazakhstan. Une table ronde y fut proposée par la délégation russe pour exposer le cas précis de l’expérience ukrainienne.


Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’importance et la capacité de décision de la volonté populaire dans les diverses révolutions récentes, on est forcé de reconnaître que les explosions sporadiques tendent à se multiplier un peu partout ces dernières années, comme un retour aux périodes chaudes de l’histoire, où les événements s’enchaînent et s’alimentent les uns les autres, par-dessus les frontières et les océans. Dans ce panorama mondial, il fallait donc garder pour la fin les hoquets bruyants et réguliers d’un continent qui donne à voir le véritable fil rouge de la contestation sociale depuis bientôt un siècle. Vue d’Europe, l’Amérique du Sud, c’est le berceau de Che Guevara, une figure révolutionnaire incontournable qui a inspiré bon nombre de jeunes en quête de sensations fortes depuis les années 1960. Aujourd’hui, les contestataires français mettent, selon les tendances, plutôt l’accent sur les batailles populaires pour l’accès à l’eau en Bolivie ou sur le mouvement spontané qui a rétabli Hugo Chávez à la tête du Venezuela lors du coup d’État mené contre lui en 2002. Le président Chávez, présenté avant sa mort comme un quasi-dictateur par l’essentiel de la presse française, était pourtant un parfait représentant de la tradition populiste sud-américaine, qui peut sans peine faire cohabiter des aspirations sociales réelles et une dimension nationaliste, menant notamment à la nationalisation des ressources naturelles comme dans le cas de la « révolution bolivarienne » menée à Caracas, sur fond d’invocation du Christ rédempteur. Une révolution citoyenne doublée d’une révolution indigène, venues du vote puis « d’en haut », comme lorsque Chávez créé les « Conseils communaux » une fois revenu au pouvoir après le coup d’État manqué, pour tenter de donner à son « Socialisme du XXIe siècle » une tournure participative8.


Car ces mouvements « nationaux-populaires » latino-américains, s’appuyant presque exclusivement sur des militaires, font traditionnellement l’objet d’une forte personnalisation du pouvoir. Le sociologue argentin Gino Germani parle d’« autoritarismes de gauche », de « nationalismes de gauche » ou de « socialismes de droite »9. Des notions difficilement comprises en France, quand elles ne sont pas simplement disqualifiées car elles rappellent de trop près la triste appellation « national-socialiste ». Pour autant, les pays latino-américains sont connus et respectés dans le monde entier pour la résistance opiniâtre qu’ils opposent, à divers degrés et souvent à tour de rôle, à la domination américaine dans son pré-carré du sud. Si les relations entre les États-Unis et Cuba semblent se réchauffer quelque peu, et si les électeurs argentins ont renvoyé Christina Kirshner lors des élections présidentielles de 2015, le Venezuela de Maduro, la Bolivie de Morales, et l’Équateur de Correa sont autant d’épines dans le pied du grand voisin du nord. Le Brésil aussi, moins frontalement, mais par son rôle important au sein des « Brics », aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.


L’Amérique latine n’offre aucun exemple de révolution moderne achevée au sens où nous l’entendons. L’histoire y progresse par des coups d’États, des guérillas, et plus récemment à l’occasion de « révolutions par les urnes ». Aujourd’hui, les éruptions observées sur ce continent montrent surtout que la volonté politique et la capacité de mobilisation populaire n’ont pas disparu, qu’elles sont des armes toujours disponibles face à une mondialisation néolibérale pourtant jugée inéluctable. Leurs développements font apparaître par contraste le déficit démocratique qui vide à l’heure actuelle l’Europe de sa substance politique. Du côté de la Bolivie, le président Morales, élu en 2005, a exproprié 221 sociétés transcontinentales opérant dans le pétrole, le gaz ou les mines, mettant ainsi fin à cinq siècles de pillage colonial. Son vice-président, Álvaro García Linera, prétend par sa théorie du « capitalisme andin » préparer le socialisme par l’émergence préalable d’un capitalisme national vertueux10. Élu deux ans plus tard président de l’Équateur, l’ancien économiste Rafael Correa a, tout comme Hugo Chávez, subi une tentative de coup d’État. Comme lui, il a dû nationaliser une chaîne de télévision pour faire contrepoids aux réseaux détenus par les plus importants intérêts économiques du pays. Après avoir réformé la Constitution par référendum, il mit le FMI dehors et lança un audit de la dette publique de son pays. Socialiste dans le bon sens du terme, il prône « el socialismo del buen vivir ». Anti-impérialiste, il protégeait Julian Assange, pestait contre les incessantes « guerres économiques » menées par l’encombrant voisin américain, et envoyait balader Bruxelles qui cherchait en 2014 des alliés pour imposer en pleine crise ukrainienne des sanctions financières à la Russie.


Un mot encore sur l’Argentine, et ses cacerolazos entendus pendant la crise de 2001-2002. Des concerts de casseroles qui sonnaient comme la stridente marche funèbre d’une nation en faillite, ruinée par sept plans d’austérité consécutifs. Des efforts démesurés qui avaient pourtant fait du pays le « bon élève » du FMI. Avec l’effondrement de sa monnaie, la moitié de la population argentine basculait sous le seuil de pauvreté, et le pays connaissait alors une série de grèves générales et d’émeutes, avec des villes en état de siège et un climat insurrectionnel. Dans ce bouillonnement général, des milliers d’entreprises abandonnées seront « récupérées », la population reprenant elle-même en main l’économie domestique alors que le marché noir se développait à toute vitesse sur fond de pénurie de monnaie et de thésaurisation des dollars. Aujourd’hui, après maintes péripéties, l’Argentine a retrouvé la voie de la croissance, notamment par une politique protectionniste très stricte, trop stricte d’ailleurs, mais qui porte lentement ses fruits.


À l’énoncé de ces cas particuliers répartis sur toute la planète, on s’aperçoit finalement qu’à l’exception des mouvements religieux intégristes, les populations qui luttent chacune dans leur nation réclament tout simplement et fort logiquement une démocratie réelle et la prospérité économique. « Du pain et de la justice », voilà l’inaltérable leitmotiv de « l’économie morale de la foule », ainsi que l’a écrit le philosophe Federico Tarragoni11. Il n’y a pas lieu de s’étonner de les voir refuser le triste destin de l’austérité perpétuelle et la domination à peine masquée d’une oligarchie financière mondialisée. Une telle agitation dans le monde d’aujourd’hui, cette nouvelle vague de mouvements sociaux dont l’un des coups d’envoi serait paradoxalement les grandes grèves de 1995 en France, est inédite dans son intensité depuis les années 1960. Les contestataires et les radicaux français, ceux qui ne se satisfont pas de la situation démocratique et économique de leur pays observent attentivement tous ces soulèvements. Ils en tirent des leçons pour l’avenir et se confortent sur la capacité de l’homme à prendre en main son destin, malgré tout ce qui peut l’inciter au fatalisme et à l’inaction. Certains font le voyage pour aller voir par eux-mêmes, sur place, la teneur et l’ampleur des changements, humer l’air chaud et recueillir des témoignages de première main qu’ils ramèneront au pays, pour entretenir la flamme, sans être sûrs de rien.


Notes du chapitre 3.a
1 Déclaration du pape François à l’occasion de la Rencontre mondiale des mouvements populaires, le 27 octobre 2014 au Vatican.
2 Anonymes, cités in Constellations, trajectoires révolutionnaires du jeune XXIe siècle, Collectif Mauvaise Troupe, L’Eclat, 2014.
3 Cités par Loïc Le Clerc, « Espagne : la rue bientôt bâillonnée », Marianne.net, 21 décembre 2014.
4 Contre les élections, David Van Reybrouck, Babel Essais, 2014.
5 Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo, La Fabrique, 2013.
6 Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Fayard/Pluriel, 2011.
7 Après l’empire, Emmanuel Todd, Folio Actuel, 2002.
8 L’énigme révolutionnaire, Federico Tarragoni, Les Prairies ordinaires, 2015.
9 Cité in L’illusion populiste, Pierre-André Taguieff, Flammarion, 2002.
10 Cité in Hémisphère gauche, Ramzig Keucheyan, Zones, 2013.
11 Federico Tarragoni, op. cit.

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