Partie 2 – La révolution, pour quoi faire ?

Chapitre 9.a – Sortir

« Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire » François Hollande


« Sortir de l’Europe, c’est la guerre » Emmanuel Macron


En France, nombreux sont ceux qui souhaitent que leur pays prenne ses distances, à différents degrés, avec l’Union européenne et l’OTAN. Mais les chances que leur vœu se réalise sont faibles s’ils ne renversent pas d’abord la table chez eux. Une petite partie d’entre eux en ont clairement conscience, tandis que la plupart des autres expérimente une phase plus ou moins longue de transition vers un nouveau paradigme. Les avis tendent néanmoins à converger à mesure que les données montrant le vrai visage de Bruxelles et de l’Alliance atlantique qui en est le versant militaire se diffusent à bas bruit dans la population. Les bataillons eurocritiques enflent au rythme des défections du camp adverse, et le trajet ne se fait qu’en sens unique, s’opérant inévitablement autour des différentes déclinaisons du principe de souveraineté.


Le retour des frontières tout d’abord, réclamé selon l’Ifop en juillet 2015 par plus de sept Français sur dix, encouragés en cela par la série d’entorses à Schengen déjà observées partout en Europe, qu’il s’agisse de contenir les flux de migrants (comme le Danemark dès 2011 et certains pays d’Europe de l’Est par la suite) ou d’interdire les déplacements de manifestants (à l’occasion par exemple du G7 de 2015 en Allemagne). Pour ce qui concerne la monnaie commune et les institutions bruxelloises, on apprenait par le grand baromètre Ipsos/Cevipof de janvier 2014 que la sortie de l’euro séduisait déjà plus de la moitié des ouvriers, et que l’Union européenne ne représente désormais plus un espoir que pour un Français sur trois, contre 40% qui la jugent « inquiétante ». Du côté des cadres, naturellement europhiles, on n’en trouve plus un sur deux pour la défendre. Une enquête OpinionWay montrait dans la foulée que près de six Français sur dix disaient ressentir « déception, crainte ou rejet » à propos de l’Union européenne. En mai de la même année, c’est l’institut CSA qui publiait un sondage dans lequel 51% des Français seulement affirmaient explicitement souhaiter que la France continue d’appartenir à l’Union, contre 67% dix ans plus tôt. Les ouvriers, pour ce qui les concerne, ne sont plus que 30% à considérer que la France est mieux dedans que dehors. Au même moment, et pour l’Union toute entière, l’Eurobaromètre affirmait que six européens sur dix n’ont « pas confiance » dans les institutions de Bruxelles !


La France, elle, est fondamentalement découpée en quatre quarts. Selon un sondage éclairant réalisé par l’institut BVA en mars 2014, un quart souhaitait la fin pure et simple de l’Union européenne, tandis qu’un deuxième quart ne voulait conserver qu’un système de coopération considérablement simplifié et beaucoup moins engageant. Le troisième quart de la population est d’accord pour continuer l’intégration mais par des cercles concentriques : une « petite Europe » plus intégrée, au cœur d’une « grande Europe » plus lâche. Un doux rêve qui s’avère très compliqué à envisager en l’état actuel des traités qui ne sont amendables qu’à l’unanimité des vingt-sept États-membres. Une fois enlevées les non-réponses, il ne reste finalement plus qu’un Français sur cinq (et moins encore depuis le Brexit) pour souscrire à la poursuite de l’intégration tout court, qui est pourtant le choix unanime des dirigeants de l’Union européenne telle qu’elle est, et non telle que l’on voudrait qu’elle soit. En 2016, deux mois après le référendum anglais, un sondage OpinionWay annonçait que 52% des électeurs souhaitaient la même consultation pour eux-mêmes et le président Macron déclarera à la BBC le 20 janvier 2018 que les Français auraient « probablement » voté la sortie de l’Union s’ils avaient été consultés par référendum.


Les Français sont loin d’être isolés. En Autriche, le « Comité Sortir de l’euro » mobilise des intellectuels et des activistes, et les 260 000 signataires de sa pétition ont permis son examen au Parlement de Vienne (en vain, faut-il le préciser ?). En Italie, un appel à signatures similaire du Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo a recueilli 50 000 noms en deux jours, puis rapidement plus de 100 000, et ça continue de monter. Partout les sondages ou les votes sont unanimes, surtout chez ceux qui ont eu la sagesse de se tenir aux marges de l’Union : le Royaume-Uni et son Brexit, ou la Suède, qui avait dit non à l’euro à 55% par référendum en 2003 et donnerait la même réponse à près de 80% aujourd’hui, un suédois sur deux seulement restant favorable à la présence de son pays dans l’Union européenne. Les Islandais ne souhaitent plus y rentrer, tout comme les Norvégiens et les Suisses. Pire encore, le désamour a atteint les hautes sphères du pouvoir. Au gouvernement finlandais par exemple, qui répète chaque année depuis 2011 qu’il proposera à son peuple un référendum de sortie si on continue de le pousser à bout, ou en Italie, lorsque Silvio Berlusconi alors Premier ministre avait explicitement menacé Bruxelles de sortir la péninsule de l’euro si les instances européennes restaient à ce point sourdes au point de vue des Italiens sur leurs affaires. Un point de vue partagé à Varsovie, mais aussi à Budapest, où le président de la Diète de Hongrie a déclaré en octobre 2014 qu’il était prêt à voir son pays quitter l’Union « si Bruxelles continue de vouloir dicter sa politique ». À Vienne et Prague, aussi, où les vagues « populistes » ont dominés les élections récentes, on en parle de plus en plus ouvertement. En France bien sûr, rien à déclarer. « Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire », avait ânonné François Hollande à la veille des élections européennes de 2014, contre toute logique d’ailleurs puisqu’il est devenu évident, au point où nous en sommes, que ce sont ceux qui quitteront dans les premiers le train en marche qui écriront justement l’Histoire, comme les Britanniques ont déjà commencé à le faire.


Cet avis est partagé par de nombreux intellectuels, des militants et même des hommes d’affaires, dont les arguments n’atteignent jamais les dirigeants de l’Europe. En Allemagne, l’universitaire Wolfgang Streeck détonne lorsqu’il affirme que l’euro est « un projet monstrueux », car il greffe la même monnaie sur des économies très différentes, ce qui constitue selon lui un « crime économique ». Il ajoute sa voix à celle des dizaines d’économistes, dont plusieurs prix Nobel qui souhaitent la disparition de la monnaie européenne pour cette même raison. Le britannique Christopher Pissarides, un ancien défenseur de l’euro qui tourna casaque en 2015 en fait partie, avec Joseph Stiglitz et bien d’autres. La grande uniformisation européenne a terriblement asséché la capacité d’invention des classes politiques du continent. Jusqu’à présent, c’était sa diversité qui avait justement fait la force de l’Europe, à tous les niveaux, mais le dangereux décalque de tous les États-membres sur les pratiques allemandes dispense leurs dirigeants d’imaginer des solutions nouvelles, qui pourraient éventuellement rencontrer quelques succès et servir d’exemples aux autres, comme cela s’était toujours fait.


Du côté de la gauche radicale, on sait qu’une conversion est en cours. L’Union européenne y perd peu à peu ses derniers défenseurs, qui décillent devant l’ampleur des dégâts et choisissent de ne plus lâcher la proie sociale pour l’ombre internationaliste. Même Les Inrockuptibles ont constaté avec horreur que « la gauche critique semble passer peu à peu d’une acceptation tacite à une hostilité ouverte envers l’Europe »1. Plusieurs figures de la gauche insoumise ont viré de bord. L’essayiste Raoul Marc Jennar, par exemple, après en avoir longtemps défendu le principe, ne veut plus d’une « autre Europe », un simple slogan « qui retarde la contestation fondamentale », comme il l’écrit sur son blog. On trouve aussi des appels, comme celui que les universitaires Cédric Durand, Statis Kouvélakis et Ramzig Keucheyan ont signé dans Libération à propos de « la vraie nature de l’internationalisme »2. Ils invitent la gauche radicale à se rendre à l’évidence : « aucune politique alternative au néolibéralisme n’est possible, affirment-ils, dans le cadre institutionnel actuel de l’Union européenne ». Ils ne craignent pas la résurgence du nationalisme dangereux qui est, bien au contraire, attisé par les échecs à répétition et les méfaits des technocrates bruxellois. Ces intellectuels entendent lutter contre un sentiment de dépossession politique croissant et « le régime semi-colonial » imposé aux pays du Sud de l’Europe, avec la France en ligne de mire.


Nous allons bientôt voir en détail qu’avec Frédéric Lordon, on abandonne aussi le slogan « un autre euro est possible » pour affirmer qu’« une autre sortie de l’euro (et de l’Europe) est possible », différente bien sûr de celle que prônerait le Front national. Même le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot et Philippe Poutou s’y met, timidement, via sa « Tendance claire » qui proclame désormais explicitement le caractère non-réformable de l’Union européenne. Nous avons vu que des organisations comme le PRCF ou le M’PEP (devenu Pardem) étaient depuis longtemps sur cette ligne. L’un des fondateurs du M’PEP, Jacques Nikonoff, est un ancien dirigeant d’Attac. Il a choisi d’appeler au boycott des dernières élections européennes. Le MRC de Jean-Pierre Chevènement s’est joint à cet appel : du jamais vu à gauche. Nikonoff ne souhaite plus « cautionner une mascarade anti-démocratique », qui mènera notamment tout droit à ce Traité transatlantique qu’il rejette radicalement. Tout compte fait, estime-t-il, le plus pratique, c’est finalement de quitter purement et simplement l’Union européenne.


Du côté des hommes d’affaires aussi, les choses bougent. Pragmatiques, les investisseurs savent que l’euro est une construction fragile, et l’indice Sentix a été créé pour nous donner à voir l’évolution de leurs craintes et de leurs espoirs, à ce sujet notamment. En février 2015, près d’un sur quatre pensait par exemple que l’euro ne passerait pas l’année. Un quintuplement par rapport au semestre précédent, dû à « l’effet Syriza », qui restait cependant loin du record de 72% atteint en juillet 2012. Le financier Charles Gave commence pour sa part à devenir célèbre pour ses diatribes antieuropéennes régulièrement assénées sur la chaîne BFM Business, notamment lorsqu’il affirme sans détour qu’« il vaut mieux la fin d’une horreur qu’une horreur sans fin ». Même du côté des grands patrons, les plus europhiles de tous, certaines langues commencent à se délier. On a notamment vu l’ancien patron des patrons allemands, Hans-Olaf Henkel, déclarer vouloir abolir une monnaie commune qui profite pourtant tellement à ses collègues industriels.


Envisager de quitter la monnaie commune, c’est franchir un pas important qui mène tout naturellement, une fois prise en compte la légalité européenne, à une sortie pure et simple de l’Union, car aucun mécanisme de sortie du Système européen des banques centrales n’est prévu dans les traités. Dans le lot, les plus pacifistes et les anti-impérialistes ajoutent la sortie de l’OTAN, définissant ainsi les contours de la « triple sortie » qui est reprise par un nombre croissant d’opposants au système. Parmi eux, celui qui a théorisé avec le plus d’acuité l’articulation entre le défaut sur les dettes et la sortie de l’euro s’appelle Frédéric Lordon. Il propose un « package de rupture » radical et complet, et comme qui dirait prêt à l’emploi3. Puisqu’« on n’a jamais vu un système de domination « rendre les clés » de son mouvement spontané », il faudra compter sur soi-même et ne pas manquer cette occasion historique de « faire du défaut une arme politique ». Si la prochaine crise financière sera bien le « carnage à grand spectacle » promis par Lordon et bien d’autres, une fenêtre de tir se présentera sans doute : « une stratégie du choc, mais la nôtre ! » s’amuse l’économiste.


Durant cette fameuse minute où les banques sont virtuellement anéanties par l’assèchement soudain du crédit interbancaire, le moment sera venu de les nationaliser pour un euro, et de constituer un « système socialisé du crédit » appuyé sur la démocratie locale. Il aura fallu préalablement sécuriser les dépôts en assurant la liquidité des retraits, et bien entendu contrôler les capitaux. Mettre les traders à la porte, et remonter un système bancaire coopératif pour « faire naître un biotope financier favorable » dans lequel le périmètre des opérations bancaires sera considérablement réduit, en s’aidant si besoin d’une monétisation mesurée pour refinancer une partie du passif des banques ainsi que les pertes subies par les détenteurs d’assurances-vie et autres produits contenant de la dette publique. Rien de tout cela ne peut se faire sans sortir, que ce soit au début ou à la fin du processus, de l’Union européenne et de l’euro. Quitter l’ensemble de facto, par le fait accompli, ou avec l’élégance diplomatique qui consiste à activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, celui qui permet à un pays de quitter l’Union dans les formes après deux années de « négociations », et que les Anglais furent les premiers à expérimenter. La Convention de Vienne pourrait aussi être invoquée pour s’extraire de la gangue, en plaidant les multiples violations des traités européens (article 60), l’« exécution impossible » de certaines clauses (article 61) ou le « changement fondamental de circonstances » (article 62).


Pour éviter de nouvelles générations sacrifiées, « la solution est donc ailleurs qu’à Berlin, à Paris ! » clame un Frédéric Lordon requinqué par la perspective de solutions tout bêtement nationales, dont la principale qualité est d’être « instantanément réactivables ». « Avec le national, on aura le choix ». Et la guerre en prime ? La période fordienne, hautement protectionniste, n’était pas plus belligène que la période actuelle, fait-il remarquer à juste titre. Quoi qu’il arrive, la monnaie unique finira par disparaître, comme toutes les autres monnaies plurinationales de l’Histoire, que ce soit par un vote ou par une révolution. Lordon rejoint ici tous les économistes hostiles à l’euro, et mêmes certains des partisans de la monnaie unique, ceux qui savent que « l’Allemagne ne pliera pas », menant ainsi un jour ou l’autre l’union monétaire à l’éclatement. Aller au bout d’une solution réellement fédéralisée lui coûterait trop cher en transferts pour maintenir l’ensemble (80 à 100 milliards d’euros minimum selon les estimations). Alors, c’est peut-être triste, mais c’est comme ça : il n’y aura pas d’alternative, de monnaie « commune » juxtaposée aux monnaies nationales, ni d’union plus réduite, car il faudrait une unanimité soudaine impossible pour le décider. En outre, personne n’est aujourd’hui en mesure ne serait-ce que de préparer une nouvelle Europe monétaire saine si les marchés financiers s’en mêlent, et ils s’en mêleront à coup sûr si la souveraineté nationale ne peut les en empêcher. La nation ? « L’autre nom du peuple » affirme comme beaucoup d’autres ce penseur farouchement anticapitaliste. Quant au souverainisme de gauche, il n’est pour lui que « l’autre nom de la démocratie ».


Bien sûr, pour en arriver à de telles conclusions, il faut s’être d’abord affranchi des barrières mentales que les élites européennes ont mises entre chaque pays et sa liberté potentielle. Sortir de l’Union européenne, serait-ce se couper du monde ? Au-delà du fait évident que la France n’était pas coupée du monde avant 1979, date du démarrage effectif des mécanismes du traité de Rome et de la création du Parlement européen, il est aisé de comprendre que le pays redevenu indépendant garderait ses ambassades et son réseau diplomatique, le second par son importance au niveau mondial derrière celui des États-Unis ; toutes les autres unions dont elle fait partie resteraient valables, ainsi que les traités qu’elle a signé, que ce soit pour la sécurité aérienne, la lutte contre la malnutrition, la gestion des ressources maritimes, la recherche scientifique, et des dizaines d’autres encore. La France resterait au centre de l’espace francophone mondial, tout en gardant son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, qui est justement menacé par les visées de ceux qui souhaitent le voir légué à Bruxelles. Une situation en réalité très similaire à celle du Royaume-Uni, qui n’a pas disparu de la carte le 23 juin 2016.


Au même titre que son important voisin, la France peut viser le monde et non la simple Europe ; elle est en mesure de dialoguer avec les États-Unis, la Chine et la Russie, d’État souverain à État souverain, comme elle l’a toujours fait. On peut légitimement ressentir de la tristesse à l’idée qu’une épopée si sentimentalement prometteuse touche à sa fin, mais le bilan de l’Union européenne est hélas sans appel. Charles de Gaulle, qui le pressentait dès l’origine, s’était alerté de l’absence de mécanisme de sortie dans le traité de Rome. Cette situation ahurissante était d’ailleurs contraire aux règles élémentaires du droit international, et ce n’est qu’en 2008 qu’elle fut corrigée par l’ajout de l’article 50 dans le traité de Lisbonne. Mais le grand Charles n’en avait cure : « Quand on est couillonné, on dit « Je suis couillonné ! Et bien voilà, je fous le camp, avait-il fini par tonner. Le reste n’est qu’une affaire de juristes et de diplomates »4.


Le retour à une monnaie nationale n’est pas non plus un drame. Il se règle d’un trait de plume, sur un week-end, avant de tamponner les billets en circulation puis d’émettre un nouveau franc, tout cela ne prenant que quelques semaines. Si des perturbations sont à prévoir, elles ne sont rien en regard de celles qui attendent les pays qui s’entêteront à faire survivre ce système mortifère. Les 67 cas d’éclatements d’unions monétaires répertoriés au niveau mondial par l’économiste danois Jens Nordvig entre 1918 et 2012 sont loin de s’être tous terminés par des désastres, bien au contraire. Si l’euro ne dispose toujours pas d’un mécanisme officiel permettant de le quitter, dans la pratique sa réversibilité a été prévue et facilitée par ses concepteurs allemands. Comme beaucoup d’autres choses à Bruxelles et Francfort, celle-ci est juste cachée. Ainsi que l’explique Vincent Brousseau, ancien économiste de la Banque centrale européenne, l’euro n’est en rien une monnaie unique, mais un « faisceau de monnaies homonymes ». Un euro émis par la France est en fait un franc qui s’appelle euro, dont l’unique caractéristique est d’être échangeable à tout moment à une parité fixe égale à celle des euros voisins. La sortie ne fait pas peur à Vincent Brousseau, qui révèle dans ses différentes interventions que les tiroirs de la BCE sont garnis de scénarii de sortie pour tous les pays. Balayant à son tour le « leurre » constitué par la transformation de l’euro en monnaie commune (avec le retour des monnaies nationales uniquement convertibles en euros, comme au bon vieux temps de l’« ECU »), il plaide pour une sortie pure et simple qui, à tout prendre, ne saurait être pire que les deux guerres mondiales subies par la France, qui n’y ont pourtant pas déclenché l’inflation galopante et ses brouettes de billets.


Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs français de l’euro, la dette publique et privée ne sera quasiment pas impactée par la création d’un nouveau franc, du fait de la lex monetae, un principe du droit international coutumier qui stipule la continuité contractuelle en matière monétaire afin de garantir l’exécution d’un contrat dans la nouvelle monnaie du pays, s’il a été rédigé sous l’ancienne. C’est d’ailleurs pour cette raison que le passage du franc à l’euro a pu se faire sans encombre, et l’on rougit d’avoir à énoncer de telles évidences. Les dettes des ménages ainsi que celles des PME sont à 98% libellées en droit français, tout comme 95% de la dette publique. Restent les engagements bancaires et ceux des grandes entreprises, largement mondialisés et libellés dans d’autres monnaies comme le dollar. Jacques Sapir évalue le coût net d’une dévaluation du franc de 20% par rapport au cours actuel de l’euro à cinq milliards d’euros pour l’ensemble des banques. Une paille en regard de leurs bénéfices, et certaines d’ailleurs y gagneront au change.


Les calculs démesurément pessimistes concernant la sortie de l’euro, outre une tendance assez claire à la mauvaise foi, sont généralement dus à l’hypothèse particulièrement sotte que l’euro survivrait au départ de la France. Cette considération économiquement et politiquement farfelue – car le système de compensation interbancaire Target 2 n’y survivrait pas – est à prendre pour ce qu’elle est : une tentative désespérée de sauver les meubles, et d’empêcher quiconque d’être le premier à quitter l’attelage monétaire, à bénéficier de la « prime au premier sortant » dont parle Joseph Stiglitz. Qu’elle soit ou non la première à quitter l’euro, la France serait de toute façon bien inspirée de tenter cette nouvelle aventure, si l’on en croit les Scénarii de dissolution de la zone euro élaborés à l’été 2013 par Jacques Sapir, Philippe Murer et Cédric Durand pour la fondation Res Publica. Les trois économistes ont étudié les effets économiques d’une sortie pays par pays en compilant les interactions et les élasticités dans un modèle robuste, qui peut certes être pris en défaut comme tous les modèles, mais donne ici des résultats tout à fait sensés.


En cas d’explosion de la monnaie unique, la dévaluation du franc par rapport aux monnaies qui resteraient fortes (notamment le mark) permettrait fort logiquement une envolée des exportations, la fin du déficit commercial et la réduction tant attendue du chômage, avec à la clé 3% de croissance environ et des rentrées fiscales supplémentaires. La dévaluation resterait modérée, de l’ordre de 20%, sans risque d’emballement à la baisse, puisque nul n’a intérêt à dévaluer à l’infini, chaque taux de change atteignant toujours à un moment sa zone optimale. Dans tous les cas étudiés (une dissolution contrôlée, une scission de la zone euro en deux et une dissolution non contrôlée) les bénéfices pour l’économie française se montrent très importants. Les auteurs de l’étude suggèrent d’ailleurs de rétablir le fameux circuit du Trésor, vestige d’avant 1973, pour dynamiser le financement de l’économie. Avec ou sans monétisation, ils estiment que la demande pour le franc restera forte, du fait des exportations en hausse. La perspective de devoir faire avec dix-huit nouvelles monnaies nationales ne devrait pas effrayer tant que cela des industriels qui sont de toute façon couverts en permanence contre tous les risques de change, et dont l’informatisation des processus a considérablement réduit les coûts de transaction. Sans compter qu’ils jonglent déjà bien volontiers avec la monnaie chinoise, vietnamienne, mexicaine, thaïlandaise ou indienne pour accumuler les bouts de chandelle dans les circuits tortueux de la mondialisation.


Au milieu de cette mêlée se trouveront les banques, affaiblies par la prochaine crise, et dont le processus ininterrompu de concentration culminera dans l’absorption de mastodontes par d’encore plus immenses mastodontes, si l’État à nouveau souverain ne décide d’y mettre son grain de sel. La nation, après tout, c’est ce qui permet de nationaliser, et si une chose est sûre, c’est bien que le système bancaire, ayant tout fait pour se rendre odieux, est dans le collimateur de la totalité des contestataires et aspirants révolutionnaires français. À ce sujet et pour faire court, nous ne citerons que l’économiste François Morin, membre du Conseil général de la Banque de France et du Conseil d’analyse d’économique, un profil pas spécialement révolutionnaire qui insiste sur le fait qu’en cas de nationalisation, les États propriétaires des banques et ainsi d’une partie de leur propre dette pourront alors annuler cette dernière d’un trait de plume5. Si le pays, ayant recours à la monétisation, ne crée presque plus de nouvelle dette, Morin assure qu’il sera aisé de compenser nos engagements internationaux par ceux de l’étranger envers la France, puis de négocier la restructuration du reliquat. La séparation des banques en deux, selon la logique du regretté Glass Steagall Act américain, ainsi qu’une taxe sur les transactions insensées du marché monétaire (six mille milliards de dollars par jour qui favorisent la volatilité des monnaies) sont dans cette optique un passage obligé. S’ensuivraient alors une pacification du marché des devises et la contrainte de l’équilibre des échanges extérieurs (on retrouve ici la base de la Charte de la Havane), qui devraient selon l’économiste rendre inutiles et ainsi éliminer 90% des produits dérivés dans le monde.


Aussi séduisantes que soient ces conjectures, aussi haut que puissent s’élever l’espoir d’un retour à des équilibres raisonnables et prospères, chacun sait que la machine s’est emballée et que ses puissants engrenages n’offrent pour l’heure aucune échappatoire. Pourtant, qu’on le craigne ou qu’on l’attende avec impatience, il est toujours une issue qui reste inaliénable : le retournement révolutionnaire. En Europe, la France reste bien placée pour jouer ce rôle. Son rejet de Bruxelles est le plus important de tous. Une étude menée début 2016 par l’Université d’Edimbourg et un cercle de réflexion allemand font de notre pays le leader de la sortie. Les Français sont les plus nombreux d’Europe à souhaiter un référendum sur cette question, à 53%. La France se place aussi en tête sur tous les autres items : qu’il s’agisse de souhaiter la sortie des Britanniques, de ne pas craindre pour l’avenir de ces derniers une fois dehors, de réclamer la fin de l’espace Schengen…6 Le sort enviable de la Grande-Bretagne post-Brexit (emploi à un niveau record, destination favorite des entreprises, augmentation des salaires…) ne les fera certainement pas changer d’avis, pas plus que la réaction jusqu’au-boutiste de la Commission européenne vers toujours plus de rigueur et de fédéralisme, maintenant que les Britanniques ont quitté le navire.


Si ces considérations économiques et politiques passionnent un nombre impressionnant de profanes qui se chauffent la voix en vue du grand affrontement à venir, elles ne sont pas ou plus nécessairement la préoccupation principale d’une partie de ceux qui souhaitent changer la société en profondeur, car certains sont déjà passés à l’étape suivante. Lassés d’attendre la révolution ou n’y croyant tout simplement pas, ils préfèrent creuser un autre sillon, non pas frontalement contre, mais plutôt à côté du système. Posant l’écologie de proximité comme l’une de ses préoccupations prioritaires et refusant la course à la croissance, le mouvement autonomiste, notamment celui du retour à la campagne, concerne des milliers de jeunes et de moins jeunes qui choisissent, faute de mieux, de s’extraire comme ils peuvent mais le plus radicalement possible d’un système qu’ils abhorrent. Ils redécouvrent alors la valeur de l’entraide, le prix de la liberté et la richesse oubliée des communs.


Notes du chapitre 9.a
1 « La gauche critique favorable à la sortie de l’euro ? », Les Inrockuptibles, 2 mai 2014. On lira aussi avec intérêt 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe (Olivier Delorms, H&O, 2017), La fin de l’Union européenne (Coralie Delaume et David Cayla, Michalon, 2017), ainsi qu’Europe, la grande liquidation démocratique (Frédéric Farah, Bréal, 2017).
2 « La vraie nature de l’internationalisme », Cédric Durand, Statis Kouvélakis et Ramzig Keucheyan, Libération, 23 avril 2014.
3 La malfaçon, Frédéric Lordon, Les Liens qui Libèrent, 2014.
4 C’était De Gaulle, Alain Peyrefitte, Fayard, 1997.
5 La grande saignée, François Morin, Lux, 2013.
6 « Une majorité de Français souhaite un référendum sur la sortie de la France de l’UE », Philippe Bernard, Le Monde, 12 mars 2016.

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